Protestantisme dans la Manche

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Le protestantisme dans la Manche

Le grand temple du Chefresne.

Histoire du protestantisme dans la Manche

1517-1562 : la diffusion

Le 31 octobre 1517, une lettre de Martin Luther dans laquelle il présente ses 95 thèses contre le culte romain est rendue publique. La doctrine protestante est née : elle est rapidement diffusée à travers l'Europe auprès des princes et des nobles, et par les voyageurs [1]. Ces idées nouvelles « touchent d'abord et la noblesse, et la bourgeoisie, et notamment celle qui exerce des professions libérales et trouvent un terrain plus favorable dans les centres de populations importants que dans les campagnes » [2].

Dès 1528, les idées protestantes sont actives à Avranches [2]. En 1531, un procès en hérésie est fait à Nicolas Roussin, gardien des Cordeliers de Coutances, qui est condamné à faire amende honorable [2]. En avril 1532, Pierre de Camprond, sieur de la Mare, est brûlé [2].

Les premiers baptêmes protestants recensés dans la Manche datent de 1550 [1].

La répression est déjà sévère. Mais l'activité huguenote continue cependant, avec l'appui de seigneurs importants : « la famille de Bricqueville-Colombières, ainsi que celle des Aux-Épaules, de Sainte-Marie-du-Mont ; des Pierrepont, de Saint-Marcouf-en-l'Isle ; des Guiton d'Argouges ; des Richier, seigneurs de Cerisy, etc. » [2].

1562-1598 : les guerres de religion

Les tensions religieuses s'amplifient. Le 7 juin 1562, à Valognes, plusieurs protestants sont tués par des catholiques et leurs maisons saccagées. En représailles, la ville est ravagée par les protestants les 16 et 17 juin. Le château est à son tour assiégé par les troupes catholiques, venues de Cherbourg, qui reprennent la ville le 19[3].

En 1574, la forteresse huguenote de Saint-Lô tombe face à l'armée de Matignon. Cette année marque la mort de deux princes protestants du département, François de Bricqueville de Colombières et Gabriel Ier de Montgommery.

En 1585, le culte protestant est interdit, poussant à l'émigration de nombreux croyants, majoritairement vers les îles Anglo-Normandes[1].

1598-1670 : la pacification

Le temple de Saint-Lô.

L'Édit de Nantes rétablit la liberté de culte en avril et mai 1598. Une place de sureté, Pontorson, et deux places fortes, Carentan tenu par Sainte-Marie d’Agneaux et Valognes tenu par Henri-Robert Aux-Épaules, sont laissés aux protestants. La charge de commissaire de l’édit de Nantes est donnée à Jean-Antoine Simon, baron de Courtomer, seigneur de Sainte-Mère-Église. Totalement libre dans les faubourgs de Carentan, le culte est pratiqué dans les églises de Cerisy-la-Salle, Groucy, Valognes, Pontorson, La Haye-du-Puits (Glatigny), Bricqueville, Sainte-Marie-du-Mont, Fontenay-Chasseguey et Ducey, Sainte-Mère-Église, Le Chefresne et Saint-Lô, Gavray et Carentan. Dans la région saint-loise, on compte 2 temples, 1700 fidèles et 3 pasteurs. 63 baptêmes par an sont recensé dans cette cité entre 1600 et 1610[4].

En 1600, l'abjuration d'Henri-Robert Aux Épaules, suivi quelques temps plus tard de celle de Louis de Caenchy, seigneur de Sainte-Marie d’Aigneaux, font perdre aux huguenots les places de Valognes et de Carentan. Jean Brouaut publie à la même époque les Aphorismes contre la présence réelle auxquels répondra à François Feuardent[4].

Le 29 mars 1606, Jeanne de Couvert, de Saint-Pierre-Église, réunit à Sainte-Mère-Église Benjamin Basnage, ministre pour l'ensemble du Cotentin depuis 1601, deux pasteurs caennais et le père Gontier assisté d’un jacobin, pour choisir sa religion. Benjamin Basnage soutient ensuite, en 1612 au château de Sainte-Marie-du-Mont, une dispute avec le récollet Jean Marie l’Écrivain[4].

La même année rouvre le prêche de cette paroisse, fermé en 1601. L'année suivante débute l'édification du temple du Chefresne. La construction de celui de Sante-Mère-Église s'engage en 1620[4].

Gabriel II de Montgommery échange en 1621 Pontorson contre 30 000 écus et une nouvelle charge entrainant l'interdiction du culte dans la place en octobre 1623, et l'exil de son pasteur, Pierre Paris, vers Guernesey. Le Conseil d'État autorise le 12 septembre 1626, les protestants de Pontorson, privés de lieu de culte depuis la cession de la place par Montgommery, à établir leur prêche au village de Cormeray[4].

En 1630, 10 % des Français sont protestants. Cette année-là, le temple de Bricqueville-la-Blouette est fermé et détruit. En 1636, les protestants normands, réunis en synode à Saint-Lô, perdent le prêche de Valognes par l'abjuration de Potier de Hautpitois[4].

Le Parlement de Rouen interdit en 1637 l'ouverture d'écoles publiques réformées à Saint-Lô[4]. Le prêche du Val de Saire est fermé par la dame de Montfarville en juin 1660[4]

En réponse à l'influence protestante, les catholiques fondent des couvents, des monastères et des abbayes : les bénédictines à Cherbourg (novembre 1623), Valognes (1626), Coutances (1632) et Avranches (1635), les Pénitents à Saint-Lô en août 1630, les cisterciennes en juillet 1634 à Torigni, les augustines à Carentan (1635) et Coutances (juillet 1644), Jean Eudes à Coutances en 1650. Et les conférences et disputes se poursuivent : après Vincent-Joachim Soler, pasteur à Saint-Lô, face au père Archange au château de Canisy en 1624, s'opposent dans des débats théologiques le pasteur Giron et Louis François à Ducey en 1654, le pasteur Michel Carue contre le prieur de l'église abbatiale à Saint-Lô en 1661, des missionnaires et trois pasteurs à Saint-Lô en 1663[4].

Mais, alors que 42 baptêmes sont célébrés annuellement durant la décennie 1660, la répression s'annonce : quarante protestants sont arrêtés en 1628 dans le château de Regnéville-sur-Mer d'Isaac de Piennes, un libraire saint-lois est condamné en 1660 pour la vente de livres traitant de la Réforme, le temple de Cormeray est incendié par Olivier Bence, vicaire de la paroisse, le 26 novembre 1662[4]...

1670-1760 : le retour de la répression

Le nombre de baptêmes célébrés annuellement à Saint-Lô tombe à 36 entre 1670 et 1679, puis 33 baptêmes entre 1680 et 1685. En 1675, il reste 11 églises dans la Manche : 2 de villes (Saint-Lô et Carentan), 5 de bourg, 4 rurales. Progressivement, elles disparaissent : le temple de Gavray est incendié en 1677 mais le prêche y est maintenu en octobre 1679, les temples de Saint-Lô, Cerisy et Glatigny sont conservés en novembre, ceux du Chefresne et de Grouchy sont détruits, celui de Sainte-Mère-Église est fermé en mai 1680, celui de Carentan le 24 février 1681 tandis que les prêches de Cormeray et Ducey sont conservés en mars de la même année. 1684 voit la confirmation du culte le 10 mars à Fontenay-le-Husson, la suppression de l'église de Glatigny, et de celle de Cerisy le 4 septembre, dont les revenus sont transférés à l’hôpital de Coutances, et la fermeture du temple de Gavray après l'arrestation le 25 septembre, de son ministre, Jean Tirel, pour être sorti de France sans autorisation. Dans ce contexte, le synode provincial de Normandie se tient à Saint-Lô en septembre 1679[4].

En 1680, les protestants sont exclus du métier de sage-femme et de l’administration fiscale et judiciaire, la conversion au protestantisme devient impossible, tout comme le mariage entre protestants et catholiques. En 1681 et 1682, les notaires, procureurs, et huissiers protestants ne peuvent plus exercer. 1681 marque aussi en France le début des dragonnades, logement forcé des soldats du roi par les huguenots, qui sont persécutés afin d'obtenir leur abjuration[4].

Le couvent des Nouvelles Catholiques est fondé à Saint-Lô en juin 1681 pour accueillir la conversion des enfants protestants. En 1693, il en abrite 30. Des avertissements pastoraux de l'intendant demandant aux protestants de revenir vers l'Église romaine sont produits à Saint-Lô le 30 mai 1683, à Gavray le 4 juillet, à Cormeray le 3 octobre [4].

En 1685, les lois anti-protestantes se multiplient jusqu'à la signature, le 15 octobre, de l'édit de Fontainebleau, qui révoque l’édit de Nantes et prévoit destruction des temples, interdiction du culte et des écoles, choix donné aux pasteurs entre conversion et exil, interdiction de quitter le royaume pour les protestants et autorisation de retour des exilés... Cette année-là et celle qui suit, les protestants sont arrêtés pour relaps, blasphème, tentative de fuite, ou détention de livres hérétiques, et condamnés à la prison à vie, aux galères, au bannissement de Normandie. Des enfants sont enlevés à leur famille, dont les 4 de Louis Meslin, seigneur de Glatigny, certaines femmes sont conduites au couvent et des corps traînés sur une claie dans les rues. Les dragonnades se poursuivent, notamment à Cerisy-la-Salle[4].

Après la révocation de l'Édit de Nantes, de nombreux protestants gagnent clandestinement Jersey, se cachent dans le pays, ou se convertissent pour la forme. « À Saint-Lô, sur environ 800 protestants, 400 sortirent du royaume. La population protestante de Coutances émigra tout entière ; et les belles manufactures de toiles qu'elle possédait furent transférées soit dans la ville voisine de Cerizy, soit dans les îles de Jersey, de Guernesey, et de là en Angleterre. Dans l'élection de Mortain, sur environ 300 réformés, plus de la moitié s'établirent en Angleterre et en Hollande. L'émigration des maîtres, que leurs plus habiles ouvriers s'empressaient de suivre, ruina pour plusieurs années diverses branches de commerce et d'industrie »[5]. Entre 1685 et 1715, les autorités jersiaises dénombrent au moins 130 protestants manchois reprenant leur religion après avoir été contraint à la conversion en France.

1685 se solde par 218 abjurations dans le diocèse de Coutances. En décembre 1686, l'intendant général Gourgues recense 2 113 réformés dans le diocèse de Coutances, dont 878 dans le doyenné de Saint-Lô, 47 fugitifs et 571 enfants de 7 à 14 ans à placer dans les couvents ou hôpitaux. Le 3 août précédent, il écrit que « les prisons de Saint-Lô, Coutances et Bayeux sont pleines de gens qui voulaient sortir du royaume ». Dans le diocèse d'Avranches, ils sont 193 réformés, 18 fugitifs et 40 enfants. En Normandie, 9 des 56 pasteurs auraient abjuré, les autres préférant l'exil. À Saint-Lô, deux pasteurs sont bannis, un autre meurt en prison et la destruction du temple, décidée le 2 juin, débute le 18. Le pasteur de Gavray, Jean Tirel, est arrêté et la destruction du temple est ordonné par le Parlement de Rouen le 26 mai. L'un des ministres de Saint-Lô et celui de Brécey abjurent, celui de Cerisy gagne la Hollande, ceux de Saint-Lô, Pontorson et Fontenay l'Angleterre[4].

En 1698, le nombre de protestants à Saint-Lô aurait été divisé par deux selon l'intendant Foucault[4]. Au XVIIIe siècle, on ne compte plus que 150 protestants dans la Manche, essentiellement autour du Chefresne[1].

Au cours du XVIIIe siècle, les enlèvements d'enfants protestants à leurs parents se multiplient : une fille à Hébécrevon en 1727, une autre à Marigny en 1747, 4 enfants au Chefresne en 1748, 5 en 1749 dans la même paroisse, placés aux Nouvelles Catholiques de Saint-Lô, une fille à Hébécrevon en 1751, 3 enfants à Saint-Denis-le-Gast et 4 au Chefresne en 1759, un garçon à Chanteloup, une fille au Chefresne en 1760, 2 fillettes d’Hébécrevon en 1763[4].

1760-1815 : la tolérance

Le temple de Siouville-Hague (1842).

En 1762, l'exécution à Toulouse du protestant Calas entraîne une polémique nationale, Jean-Baptiste Élie de Beaumont[4].

L'édit de tolérance signé le 29 novembre 1787 par Louis XVI marque la fin de la répression envers les réformés, concrétisée par la liberté religieuse proclamée le 26 août 1789 dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. La loi du 20 septembre 1792 retire l’état-civil à l'Église[4].

Après la signature du Concordat en 1801, deux pasteurs sont nommés le 23 juin 1819 pour desservir la Manche, l’un pour l'arrondissement de Cherbourg, l’autre au Chefresne pour les arrondissements d’Avranches, Coutances, Mortain et Saint Lô.

Le retour des soldats de l'Empire, évangélisés lors de leur détention en Angleterre, et de certaines familles ayant séjourné dans les îles Anglo-Normandes, entraine la constitution d'une communauté dans la région de Cherbourg. Adèle Cadran, épouse du chef des douanes dans les années 1830, et directrice de l'école protestante sise au 10 de la rue Magenta, obtient la construction d'un temple en 1834[6].

Le protestantisme dans la Manche de nos jours

À la fin de la première décennie du 21e siècle, la Manche compte environ 300 foyers de protestants réformés et 300 protestants évangéliques [1].

L'Église évangélique baptiste s'installe dans le département en 2007, à Tourlaville. Elle accueille depuis entre 60 à 80 fidèles chaque dimanche[7].

On doit aussi compter l'existence de l'église anglicane, fondée en 2004, qui dessert la communauté britannique installée dans la Manche (celle-ci s'élève à environ 10 000 personnes), et les anglicans ont reçu de l'évéché de Coutances l'utilisation de l'église du Homméel à Gratot. Ils y tiennent un office dominical anglophone à tendance œcuménique car les paroissiens, quoique majoritairement anglicans, sont issus de toutes les tendances religieuses depuis les catholiques jusqu'aux baptistes. L'assistance moyenne chaque semaine est d'environ une cinquantaine de personnes. En 2011, l'église anglicane acquiert la salle des fêtes de Gratot et de nombreuses activités s'y déroulent.

Clergé

Pasteur de la Manche

Organisation actuelle

Plusieurs branches du protestantisme sont représentées dans la Manche :
- l'Église réformée
- l'Église évangélique baptiste
- l'Église anglicane

Patrimoine religieux

Le temple protestant de Jullouville
Par ordre alphabétique du lieu d'implantation

Cimetières

Noms de lieux

La religion réformée a laissé de nombreuses traces dans la toponymie et l'odonymie de la Manche. Par exemple :

Bibliographie

par ordre chronologique de parution
  • Arsène Delalande, Histoire des guerres de religion dans la Manche, Valognes, 1844
  • René Le Clerc, « Le protestantisme à Saint-Lô », NMD, vol. 37, 1925, et vol. 38, 1926
  • Alfred de Tesson, « Coup de main protestant sur Avranches en 1587 », Revue de l'Avranchin, n° 239, juin 1964, p. 108-117
  • Marcel Cauvin, « Le protestantisme dans le Cotentin », Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français, plusieurs numéros d'octobre-décembre 1966 à janvier-mars 1971
  • Roger Jouet, « Une famille de protestants ruraux au XVIIIe siècle : les Hardelay d'Hébécrevon », Revue du département de la Manche, fasc. 33, janvier 1967
  • Marcel Cauvin, « Les Montgommery et le protestantisme en Avranchin », Revue de l'Avranchin et du Pays de Granville, t. XLVI, n° 260, septembre 1969
  • Marcel Cauvin, « Le protestantisme dans le Mortainais », Revue de l'Avranchin, n° 264, septembre 1970, p. 219-228
  • Jean Canu, « Les guerres de religion et le protestantisme dans la Manche », Revue du département de la Manche, n° 55, juillet 1972, et n° 56, octobre 1972
  • Michel Reulos, « Les mesures anti-protestantes à Saint-Lô pendant la Ligue (1585-1589) », Bulletin historique protestant français, tome CXXXIV, 1988, p. 41-47
  • Luc Daireaux, « Protestants et protestantisme dans l’ancien diocèse de Coutances à la fin du XVIIe siècle », Revue de la Manche, n° 161, janvier 1999
  • Collectif, Le protestantisme dans l'Avranchin et le Mortainais aux XVIe et XVIIe siècles, Revue de l'Avranchin, n° 453 (numéro spécial), déc. 2017

Notes et références

  1. 1,0, 1,1, 1,2, 1,3 et 1,4 Geoffroy de Saint Gilles, « Protestants dans la Manche : Le miracle du Chefresne », La Presse de la Manche, 20 janvier 2008 Sur le site du diocèse de Coutances-et-Avranches.
  2. 2,0, 2,1, 2,2, 2,3 et 2,4 André Dupont, Histoire du département de la Manche, tome V, « Le grand bailliage de 1450 à 1610 », éd. Ocep, 1979, pp. 53-54.
  3. Claude Blanguernon, Gilles de Gouberville, gentilhomme du Cotentin 1522-1578, impr. Bellée, 1969.
  4. 4,00, 4,01, 4,02, 4,03, 4,04, 4,05, 4,06, 4,07, 4,08, 4,09, 4,10, 4,11, 4,12, 4,13, 4,14, 4,15, 4,16, 4,17 et 4,18 « Chronologie de la répression du protestantisme en Normandie et dans la Manche », Le Didac'doc, service éducatif des archives municipales de la Manche, novembre 2009.
  5. Charles Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France, éd. Charpentier, 1853.
  6. « Quand le protestantisme vous est conté », La Presse de la Manche, 10 novembre 2014
  7. Geoffroy de Saint Gilles, « Protestants dans la Manche : La diversité dans l'unité », La Presse de la Manche, 27 janvier 2008. Sur le site du diocèse de Coutances-et-Avranches.
  8. Abbé Auguste Lecanu, Histoire du diocèse de Coutances et d'Avranches depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; suivie des actes des saints et d'un tableau historique des paroisses du diocèse, impr. de Salettes, Coutances, t. II, 1878, p. 326. Ce nom semble avoir disparu aujourd'hui.

Liens externes