Traits normano-picards

De Wikimanche

Tracé des isoglosses sur la carte de Charles Joret (1883).
En vert : c + a > [k]; en rouge : c + e, i > [ʃ].

Plusieurs traits normano-picards caractérisent la phonétique d'un certain nombre de patois de la Manche.

Généralités

Au dessus de la ligne Joret (isoglosse qui, dans la Manche, s'étend en gros de Granville à Villedieu-les-Poêles avant de passer dans le Calvados), on peut noter dans les parlers dialectaux l'existence de plusieurs caractéristiques phonétiques communes aux dialectes normands et picards, qui définissent dans le nord-ouest de la France la zone ou l'aire normano-picarde.

Ces caractéristiques sont issues de l'évolution particulière (ou de l'absence d'évolution) de certains sons gallo-romans (et germaniques assimilés), entre le cinquième et le septième siècle de notre ère :

  • [k] (noté c en latin) en position forte [1] devant la voyelle [a] > normano-picard [k] noté k, c, qu, cqu = français [ʃ] noté ch : CATTU (latin cattus) > (ancien) normand cat, français chat; CANE (latin canis) > ancien normand kien, normand de la Manche quien, tchien [2], français chien; VACCA > ancien normand vake, vaque, normand vaque, français vache, etc.
  • [k] en position forte devant [e], [i] et [j], ou [t] devant [j] > normano-picard [ʃ] noté ch = français [s] noté c(e), c(i)), ç, s, ss : CINQUE (latin quinque) > normand chinc, français cinq; °CAPTIA > normand cache, français chasse; °BACCINU (mot probablement d'origine gauloise) > normand bachin « bassin; petite poêle », français bassin, etc.
  • [g] en position forte devant [a] > normano-picard [g] noté g(u) = français [ʒ], noté j, g(e) : GAMBA > normand gambe, français jambe; °GARBA (mot emprunté au francique) > normand guerbe, français gerbe, etc.

Les deux derniers traits concernent plus particulièrement des sons d'origine germanique, importés plus ou moins tardivement :

  • germanique [g] en position forte devant [e] et [i] > normano-picard [g] noté gu = français [ʒ], noté g(e). Ce type d'évolution est surtout sensible dans les toponymes et les anthroponymes (par exemple Gerhard > Guérard). Il est à noter par ailleurs que certains mots d'origine latine manifestent ce traitement : ainsi, ARGILLA > normano-picard arguille, erguille.
  • germanique [w] (et latin assimilé, noté v) > normano-picard [v] = français [g], noté g(u) : > WADU (latin vadum) > normand vey, français gué; WASTU « inculte » (mot latin influencé par le francique) > toponyme normand le Vast, français le Gast, etc.
Ligne Joret -D. Fournier-.jpg
La Normandie traversée par les trois isoglosses normano-picardes

── : limite du traitement de [k] + [a] latin > [k], noté c-, qu- (au nord) et [ʃ], noté ch- (au sud).

........ : limite du traitement de [k] + [e], [i], [j] latins > [ʃ], noté ch- (au nord) et [s], noté c(e)-, c(i)-, s- (au sud).

- - - - : limite du traitement de [w] germanique > [v] (au nord) et [g], noté g(u)- (au sud).

Attestations de ces traits dans la Manche

Traitement [k] + [a] > [k-]

Toponymie et hydronymie
Anthroponymie
  • Abatquesne, « abat chêne », ancien surnom médiéval devenu nom de famille [21].
  • Lecanu / Le Canu, « le chenu », ancien surnom médiéval devenu nom de famille [22].
Lexique

Ce traitement phonétique apparaît dans les entrées suivantes du Dictionnaire manchois :

Traitement [g] + [a] > [g-]

Toponymie et hydronymie

Traitement [k] + [e], [i], [j]; [t] + [j] > [ʃ-]

Toponymie et hydronymie
Lexique

Ce traitement phonétique apparaît dans les entrées suivantes du Dictionnaire manchois :

Traitement [g] + [e], [i] > [g]

Toponymie et hydronymie
  • Gerville-la-Forêt (formes anciennes Guirevilla 1221, ~1280, Guerevilla 1231, 1332, Guerville 1252, Guierevilla 1287, Guirevilla 1332, Guiervilla 1351/1352) [32].
  • Giéville (formes anciennes Guyevilla ~1350, Guyville 1375, Guieville 1434, 1494) [33].
  • Gratot (formes anciennes Girartot d-12e s., Guerartot 12e s., Gerartot ~1160, Guerartot 1174/1182) [34].
  • Gréville-Hague (formes anciennes Guerevilla 12e s., Gervilla 1209, Guervilla 1218) [35].
  • Grosville (formes anciennes Geroldi villa ~1000, Giroldi villa ~1080, Gerovilla 1172/1178, Grovilla 1174/1189, Guerouvilla 1192, Gueroutvilla 1198) [36].
  • Guilberville ? (formes anciennes Guillebervilla 1219, 1288, Guilleberville 1316) [37].
  • Le Guislain ? (formes anciennes le Guillain 1231, Guillouin ~1280) [38].

Traitement [w] > [v]

Toponymie et hydronymie
Anthroponymie
  • ancien normand waster « gâter » [42] dans Wasteble (1195) « gâte-blé », forme normano-picarde ancienne du patronyme Gadbled, dont Wattebled est une variante plus rare, originaire du nord de la France.

Notes et références

  1. C'est-à-dire à l'initiale d'un mot ou après consonne.
  2. Cette dernière forme en [ʧ-], notée tch-, est le résultat d'une palatalisation tardive devant une voyelle d'avant dans l'ouest de la Normandie.
  3. Ancien normano-picard camp, forme dialectale de champ < gallo-roman CAMPU, du latin campus « champ, plaine, terre cultivée ».
  4. Du gallo-roman °CAN(N)ABIACU ou °CANAVIACU, « (domaine) de °Can(n)abius ou Canav(i)us ».
  5. Ancien normano-picard cante, forme dialectale de chante < gallo-roman CANTA « chante ! », du latin canta, impératif (2e p. sg) du verbe cantare « chanter ».
  6. De cante-loup, « chante-loup ».
  7. De cante-pie, « chante-pie ».
  8. De cante-raine, « chante-grenouille ».
  9. Ancien normano-picard capele, forme dialectale de l'ancien français chapele < gallo-roman CAPPELLA « petit manteau », faisant primitivement référence au légendaire manteau de saint Martin.
  10. Du gallo-roman °CARANTILIACU, « (domaine) de Carantilus ou Carantilius ».
  11. Du gallo-roman °CARANTÓMAGU < gaulois °Carantómagos, « cher / beau (?) champ / lieu » ou « champ / lieu de Carantos ».
  12. Ancien normano-picard carriere, querriere, queriere, forme dialectale de l'ancien français chariere, français régional charrière < gallo-roman CARRARIA, dérivé du latin d'origine gauloise carrus « char ».
  13. Dans l'hypothèse ou ce nom repose sur le gallo-roman °CARTERIACU, « (domaine) de Carterius », ce qui n'est pas assuré.
  14. Ce nom semble reposer soit sur le gallo-roman °CALKINIACU, « (domaine) de Calko = Skalko », soit °CALCANIACU, « (domaine) de °Calcaneus ».
  15. Du gallo-roman °CAVIN(N)IACU, « (domaine) de Cavin(n)ius », ou °CAVANNIACU, « (domaine) de Cavannius ».
  16. D'un radical °CALS- dont l'analyse n'est pas assurée.
  17. Ancien normano-picard coisel, forme dialectale de l'ancien français choisel < gallo-roman °CAUCELLU, dérivé diminutif du latin caucum « coupe ».
  18. Ancien normano-picard quevron, forme dialectale de l'ancien français chevron < gallo-roman °CAPRIONE, forme fléchie du latin populaire °caprio reposant en dernier lieu sur le latin classique capra « chèvre ».
  19. Ancien normano-picard quief, forme dialectale de l'ancien français chief « tête » < gallo-roman °CAPU, du latin classique caput « tête » < indo-européen °kap-ut-, élargissement de °kap- « tête, crâne ».
  20. Ancien normano-picard roke, roque, forme dialectale de roche < gallo-roman ROCCA, représentant un étymon pré-latin °rokkā, d’origine indéterminée.
  21. Ancien normano-picard quesne < gallo-roman °CASSANU, adaptation du gaulois cassanos « chêne ».
  22. Ancien normano-picard canu < gallo-roman °CANUTU, du latin canutus « aux cheveux blancs ».
  23. Ancien normano-picard gorgue, forme dialectale de l'ancien français gorge « gosier » et ici « canal de drainage », du gallo-roman °GŬRGA, réfection du latin classique gurges « tourbillon d'eau; gouffre ».
  24. Du gallo-roman °GAUDIACU « (domaine) de Gaudius ».
  25. Anthroponyme germanique féminin Eringardis + VILLA.
  26. L'étymologie ultime de ce nom est discutée, mais les différents étymons proposés (°CERETIACU, °CERISIACU, °CERASIACU < °CESARIACU, etc., « (domaine) de Ceretius / °Cerisius / Cesarius… ») manifestent tous une initiale en °CE-.
  27. Même remarque; les étymons possibles sont °CRIENTIAS ou °CREDENTIAS, « (les terres ) de Crientius / °Credentius », avec [t] + [j].
  28. Du nom de famille LE BERCEUR / LE BERCHEUR reposant sur l'ancien français berseur (ancien normand bercheur) « tireur à l’arc », dérivé de berser / bercher « tirer à l’arc » < °BERTIARE, avec [t] + [j].
  29. Semble reposer sur une formation gallo-romane °GRŪCCIACU ou °GRŪTTIACU « (lieu) caractérisé par la présence de sable ou de gravier », avec [k] ou [t] + [j].
  30. Repose apparemment sur °HELICIONE > °HELCIONE, « (le domaine) d’Helicius », avec [k] + [j].
  31. De l'ancien normano-picard puchel < gallo-roman °PUTIELLU « petit puits », avec [t] + [j].
  32. Le premier élément de ce toponyme repose soit sur l'anthroponyme de type francique Gero, soit sur son équivalent scandinave Geiri, Gerri.
  33. Le premier élément de ce toponyme repose probablement sur l'anthroponyme de type francique °Gido.
  34. Le premier élément de ce toponyme repose sur l'anthroponyme de type francique Gerhard < Gairhard. Contrairement aux deux exemples précédents, c'est ici la forme normano-picarde qui s'est imposée.
  35. Le premier élément de ce toponyme repose soit sur l'anthroponyme de type francique Gero < Gairo, soit sur son équivalent scandinave Geirr, hypocoristiques Geiri, Gerri; même remarque.
  36. Le premier élément de ce toponyme repose l'anthroponyme de type francique Gerold < Gairwald; même remarque.
  37. Le premier élément de ce toponyme pourrait reposer sur l'anthroponyme de type francique Gisalberht; mais d'autres explications sont également possibles.
  38. Ce toponyme semble reposer sur l'anthroponyme de type francique Gislin ou Gislewin; mais ici encore, d'autres explications sont possibles.
  39. Du gallo-roman °WASTU, croisement du latin vastus et du francique °wōsti.
  40. Ici, l'élément vaste- est un adjectif, « désert, en friche ».
  41. Du gallo-roman °WADU, réfection du latin vadum « gué, bas-fond », par analogie avec le mot francique apparenté °wad.
  42. Du gallo-roman °WASTARE, réfection, d'après °WASTU, du latin vastare « rendre désert; ravager, ruiner ».