L'Isle-Marie

De Wikimanche

Château de l'Isle-Marie (XIXe siècle)

L'Isle-Marie est une ancienne paroisse rattachée en l'an III (1794-1795) à la commune de Picauville.

Cette toute petite paroisse n’aurait eu par moments pour habitants que ceux du château. On l'appelait autrefois Le Holm, mot scandinave qui pourrait dire « lieu entouré d'eaux douces », comme par exemple une île sur une rivière.

Toponymie

Attestations anciennes

  • Avant 1578 - Le Heaulme[1]
  • 1581 - Le Homme [2].
  • 1709 - Lehomme [sic] [3]
  • 1726 - l'Isle Marie [4]
  • 1735 - Le Homme [5]
  • 1870 - Notre-Dame-du-Holm [6]

On trouve aussi :

  • Houlme[7]
  • Le Holm
  • Le Houlme
  • Le Home [8]
  • Holmus ou Hulmus en latin

Plan d'ensemble et repérage

Ce plan d'ensemble est précieux pour comprendre les rares sources écrites, qui sont souvent ambigües, contradictoire entre elles, voire auto-contradictoires.

Il est tiré du cadastre actuel (tracé noir), et du cadastre napoléonien de 1810 (tracé bistre). En toute logique, les deux ne se superposent pas parfaitement : les arpenteurs actuels sont mieux outillés, et le support papier de 1810 a largement eu le temps de se déformer. Cependant on a préféré garder le tracé de 1810, plus riche en informations. La légende reprend au plus près la terminologie du classement aux monuments historiques [9]. On y a ajouté le repérage, mis en évidence l'axe de symétrie général, et une hypothèse de tracé des bastions démolis avant 1810.

Domaine de L'Isle-Marie, Plan d'ensemble
  1. enceinte circulaire entourée d'un fossé, appelée Le Homme, pourrait être l'ancien château attesté en 1026.
  2. Avenue monumentale, lisible sur la carte de Cassini.
  3. Bastionnement « à la Vauban » encore existant (pointillé rouge).
  4. Cimetière (en noir).
  5. Église paroissiale - 1673. (bleu ciel)
  6. Hopital pour militaires invalides - 1675. (rouge)
  7. Écuries. (vert)
  8. Axe de symétrie commun à l'hôpital et au château.
  9. Bâtiments probablement agricoles [?].
  10. Probable demeure du Receveur signalée dans la description de 1726.
  11. Bâtiment visible sur le cadastre de 1810, disparu depuis, pourrait tout autant être la demeure du Receveur.
  12. Pavillons de jardin et murs de l'ancienne serre les reliant.
  13. Château de l'Isle-Marie.
  14. Possiblement « pavillon des latrines » (sans certitude).
  15. Pigeonnier.
  16. Hypothèse de tracé du bastionnement démoli avant 1810 pour laisser place au parc à l'anglaise. (pointillé orange).
  17. Terrasses construites entre 1810 et 1830 (lisibles sur le cadastre de 1810)

On remarquera la forme atypique de l'enceinte circulaire, mais aussi de la parcelle en semi-ellipse immédiatement au sud-ouest. Les limites de propriété (et à leur suite le cadastre) ont une durée de vie extrêmement coriace : d'habitude les parcelles ont une forme quadrangulaire, propice aux labours. Ici, on en est très loin, d'où le soupçon de traces archaïques. On remarque aussi que les bâtiments repérés avec les numéros 10 et 11 sont eux-mêmes à peu près dans l'axe de leurs bastions respectifs, on peut donc leur supposer une origine militaire.

Histoire

Moyen-âge

La Forteresse du Holm, serait mentionnée depuis la fin du 10e siècle [10]. Richard II de Normandie y aurait enfermé son fils Robert Ier de Normandie, plus connu avec le surnom de Robert le Diable, au début du 11e siècle.

Toujours au 11e siècle, elle est sur la liste des paroisses dépendantes de l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen [11].

Au milieu du 13e siècle, elle compte un village de sept rues et deux églises[10] (pour sept rues, il faut peut-être entendre « sept hameaux »). Mais la position stratégique de l'ensemble, comme un verrou défendant le passage au travers des marais, comporte un grave inconvénient : fièvres et épidémies ont régulièrement raison de ses habitants.

En 1336-1337 un marché hebdomadaire s'y serait tenu, ce qui donnerait une importance administrative non négligeable à la ville du Home [6].

La guerre de cent ans voit le Cotentin régulièrement occupé par les anglais. Or on a le récit d'un de ses épisodes, le siège du Holm[10] :

« Au mois de mai de cette année [ 1366 ], les anglais envahirent le Cotentin. Cinq cents d'entre eux se retranchèrent au Holm et de là communiquaient librement avec leurs garnisons de Valognes et de Saint-Sauveur-le-Vicomte, tout en menaçant directement Carentan et la route de Bayeux. […] les Français se firent un chemin d'approche au moyen de fascines de roseaux […] Les Anglais furent "découpés tous" ajoute le chroniqueur »

16e siècle

Extrait du plan de la seigneurie de Picauville (1581) montrant L'Isle-Marie

Nous avons sur le Plan de la seigneurie de Picauville,[2] daté de 1581, une curieuse représentation du Homme, géométriquement complétement fantaisiste, mais comportant une infirmation précieuse : il s'y trouve bel et bien une église.

17e siècle

Plan masse de l'église de l'hôpital et de l'écurie.

Depuis le moyen-âge, ce sont déjà trois versions du château fort qui se succèdent sur l'emplacement de l'actuel château.

C'est Bernardin Gigault de Bellefond, maréchal de France, qui fait réhabiliter cette troisième version (ne pas confondre avec la forteresse) et fait construire le bastionnement attribué à Vauban. Dans la même période il fait bâtir un très surprenant ensemble constitué d'un hôpital pour militaires invalides muni de deux ailes : à l'Ouest la nouvelle église paroissiale, et son pendant à l'Est pour les écuries ! Symboliquement cette symétrie peut surprendre, en tous cas, le tout (ou seulement l'église) est attribué à Jules Hardouin Mansart.

Le 19 septembre 1693, Gigault de Bellefonds et « très haute et puissante dame Madeleine Fouquet » son épouse, passent contrat à Paris pour établir deux « Filles de la Charité  » sur leur terre et seigneurie de L'Isle-Marie « pour y instruire les jeunes filles dans la crainte de Dieu et leurs devoirs chrétiens, et aussi pour leur apprendre à lire, et pour solliciter et soigner les pauvres malades de ladite terre et seigneurie »[12]. Manifestement il s'agit que les dites « Filles » fassent fonction d'infirmières à l'hôpital.

18e siècle : une paroisse sans paroissiens ?

En 1709 [3] et 1722 [6] on compte 7 feux dans la paroisse du Home ce qui est anormalement peu.

En 1726, si la paroisse est bien citée en tant que telle dans le « Dictionnaire universel de la France ancienne et moderne et de la Nouvelle France » [4], on n'y lit cependant que : « voyez Sainte-Mère-Église ». Et sur la page de Sainte-Mère on peut lire :

« Environ à une demie lieuë est le Château de l'Isle Marie, appartenant aux heritiers de M. le Maréchal de Bellefond qui l'avoit fait bâtir. Il y a trois corps de logis ; dans l'un est le Château où il ne demeure personne, il n'est point meublé ; le second est l'Eglise très propre, & un petit Hôpital pour les malades y joignant : deux Sœurs grises en ont soin ; le troisième logis est où demeure le Receveur et quelques autres domestiques : l'Eglise est une paroisse qui n'a point d'autres Paroissiens que ceux du Château qui est dans un marais entouré d'eau. » [4]

Toujours est-il que cette description est auto contradictoire puisque les seuls paroissiens sont les habitants d'un château… inhabité.

En 1735 [5] on n'y signale qu'un seul et unique feu.

Et en 1765 [6], on retrouve le même décompte qu'en 1726 :

« […] elle n'avait pas d'autres habitants que ceux du château. »

De la Révolution à aujourd'hui

Le domaine subit de rudes dommages dans la période révolutionnaire : « le château fut incendié et à demi rasé. La chapelle fut pillée[10]. »

On trouve un curieux document en 1832, écrit par le « chapelain de L'Isle-Marie »[13]. L'église n'était donc plus paroissiale. Le chapelain en question, reconnait avoir reçu de Madame veuve de Riou la somme de 800 francs pour les messes qu'il a déjà dites dans la chapelle, et pour 200 messes à venir et 200 autres messes en mémoire de Monsieur de Riou, propriétaire défunt du domaine.

Un ouvrage de 1872 donne L'Isle-Marie comme « berceau d'une variété de cette fameuse race noire [de chevaux] dite du Cotentin »[14]. Autrement dit le Carrossier noir du Cotentin aurait son origine dans la paroisse, ce qui explique probablement l'importance donnée à l'écurie.

C'est un des deux architectes du nom de Drancey (père ou fils) qui remanie le château (plus probablement le père Gaston Drancey) vers 1900. Suivant les sources, il s'agit soit d'une réhabilitation « dans le style du 15e siècle [10] », soit d'une reconstruction intégrale[9].

Le domaine est à nouveau gravement endommagé à la libération, église, hôpital et écurie ayant été manifestement incendiés.

En 2022, le domaine est « désormais un espace de Coworking & Coliving pour les personnes travaillant en remote[15] » [sic]. Qu'importe du moment que l'ensemble est maintenu en bon état…

Architecture et paysage

L'Isle-Marie sur la carte de Cassini.

En conséquence, on peut suivre assez précisément l'évolution architecturale et paysagère du domaine de L'Isle-Marie en combinant les documents graphiques et écrits disponibles sur le web, même si les sources écrites semblent rares et imprécises.

Sur la carte de Cassini (1758)

À l'emplacement du domaine on trouve sans trop de surprise une gigantesque forteresse bastionnée « à la Vauban » sur plan pentagonal, avec à l'Ouest, ce qui ressemble à un jardin à la française. En partant de la forteresse une « avenue », bordée de chaque côté d'une double rangée d'arbres, aboutit à une « place » circulaire. Le pentagone est représenté avec une pointe au sud [16].

Sur le cadastre napoléonien (1810)

L'Isle-Marie - Cadastre napoléonien

Le cadastre [17], montre encore trois des cinq branches d'un pentagone étoilé, qui cette fois a une pointe au nord ! Il faut rappeler que les arpenteurs de Cassini n'essayaient pas de dresser un cadastre, mais une carte de France. Les détails graphiques sont plus souvent des symboles que la description rigoureuse d'une réalité.

Toujours est-il que si on y retrouve bien une géométrie à la Vauban, les deux branches sud de l'étoile ont disparu au profit de terrasses rectangulaires. Il s'agit à n'en point douter des aménagements du parc signalés par la notice de classement du « Domaine de l'Isle-Marie » dans la base Mérimée [9]. Au détail près que ces aménagements y sont dits réalisés en 1830 ! Il est cependant possible qu'un tel chantier aie duré vingt ans, ces aménagements hydrauliques étant techniquement difficiles à maîtriser.

On retrouve bien l'avenue et l'aire circulaire. C'est à nouveau la base Mérimée qui nous donne la clé : il s'agirait de l'enceinte circulaire du 11e siècle, autrement dit la forteresse du Holm. À la question de savoir si le Holm et l'Isle-Marie sont bien le même lieu, on peut répondre pas tout à fait ! Le château et la forteresse sont distants de 400 m, mais de toute façon le Holm est inclus dans le domaine de L'Isle-Marie. Ou l'inverse, on ne sait plus très bien !

Le château comporte déjà deux ailes courtes, réputées avoir été construites par Drancey vers 1900, mais elles sont représentées comme des constructions légères ou basses, elle ne sont pas « pochées » (l'intérieur est laissé en blanc).

Le groupe cimetière / église / hôpital / écurie, attribué à Jules Hardouin Mansart, est très grossièrement représenté.

On distingue un pigeonnier, circulaire comme il se doit. Gallica conserve une photo du pigeonnier consultable en ligne.

Sur la photographie aérienne (1947)

Cette image [18] met en évidence le fait que le groupe église / Hôpital / Écurie a perdu ses toitures à la libération, ce qui est confirmé par la vidéo ci-dessous. On peut donc y distinguer le plan d'intérieur de l'hôpital.

Sur la photographie aérienne (2019)

L'Isle-Marie - Photo aérienne

On retrouve bien les structures décrites jusque-là : pentagone, terrasses, avenue monumentale et enceinte circulaire. Plusieurs bâtiments présents en 1810 ont cependant disparu [19].

On voit bien que le Merderet passe à l'Est, assez près du château. Est-ce la raison pour laquelle l'édifice est inhabité en 1726 ? Odeur épouvantable, fièvres tierces et quartes (symptômes de la malaria) auraient pu décourager les éventuels héritiers…

Document cinématographique

Le document ci-dessous est daté de 1952. Il montre clairement l'état de délabrement du groupe église / hôpital / écurie, qui semble avoir subi un incendie pendant la deuxième guerre mondiale. L'ensemble a depuis été soigneusement réhabilité.

Plan de situation

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Seigneurs et Dames du Holm de l'Isle-Marie

Cette liste (lacunaire) est tirée de La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc.[10]. On y a ajouté quelques compléments ou corrections signalés par des notes en bas de page.

  • ~1000 Richard II de Normandie
  • 1026 Robert Ier de Normandie, fils du précédent
  • ~1030 Comtesse Adelize de Bourgogne, sœur du précédent. Ces trois premières attributions pourraient être légendaires.
  • ? Les vicomtes de Saint-Sauveur, jusqu'en 1104
  • ? Herbert d'Aigneaux
  • ? Robert d'Aigneaux
  • ~ 1145 Henri d'Aigneaux, fils du précédent
  • ~1240 Robert Bertram, baron de Bricquebec
  • 1336 Richard Canète [6]
  • avant 1379 Jean Carbonnel, qui vend la terre au suivant
  • 1379 Guillaume Aux Épaules
  • Avant 1577 Nicolas Aux Épaules
  • 1577 Henri-Robert Aux-Épaules, fils du précédent
  • 1607 Jeanne Aux-Épaules, fille du précédent
  • 1607 Bernardin Gigault, seigneur de Bellefonds, époux de la précédente[20]
  • ~ 1650 Bernardin Gigault de Bellefonds (1630), fils du précédent.
  • ~1740 « Une fille Fervaque »
  • ~1740 « Un prince de Montmorency-Luxembourg »
  • 1789 Léon Georges Feuillie, peut-être le même que le précédent[6].

Propriétaires du domaine de l'Isle-Marie

  • ~1820 Riou[13]
  • ~1850 Guillaume Paul, marquis d'Aigneaux, descendant des seigneurs du 12e siècle !

Circonscriptions administratives avant la Révolution

Circonscriptions ecclésiastiques avant la Révolution

On trouve aussi sur la liste des paroisses dépendantes de Saint-Ouen de Rouen [21].

Bibliographie

  • Anonyme , « L'Isle-Marie », La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc. … Manche, partie 2, éd. Lemasle & Cie, Le Havre, 1899, p.343-345 (lire en ligne)

Notes et références

  1. Gilles de Gouberville, cité par l'abbé Tollemer (lire en ligne)
  2. 2,0 et 2,1 Plan de la seigneurie de Picauville (1581) (Archives nationales NII, Manche 1).
  3. 3,0 et 3,1 Dénombrement du royaume par généralités, élections, paroisses et feux. Tome 2, p56 (lire en ligne)
  4. 4,0 4,1 et 4,2 Dictionnaire universel de la France ancienne et moderne et de la Nouvelle France, Paris, 1726, p.241 (Lire en ligne).
  5. 5,0 et 5,1 Nouveau dénombrement du royaume, par généralitez, élections, paroisses et feux, p56 (lire en ligne)
  6. 6,0 6,1 6,2 6,3 6,4 et 6,5 Annuaire du Département de la Manche, Volumes 42 à 45 - J. Elie, 1870, p38-40 - (lire en ligne)
  7. Houlme sur Google Maps
  8. Base Cassini (lire en ligne)
  9. 9,0 9,1 et 9,2 « Notice n°PA50000020 », base Mérimée (architecture), médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, ministère de la Culture. .
  10. 10,0 10,1 10,2 10,3 10,4 et 10,5 Anonyme , « L'Isle-Marie », La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc. … Manche, partie 2, éd. Lemasle & Cie, Le Havre, 1899, p.343-345 (lire en ligne)
  11. Auguste Lecanu, Histoire du diocèse de Coutances et Avranches depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours…, Vol. 2, 1878, p. 441.
  12. Annuaire des cinq départements de la Normandie (lire en ligne)
  13. 13,0 et 13,1 Désiré Aubry, Belle figure et grande œuvre, Impr. Notre-Dame (Coutances), 1931, p. 79 (lire en ligne)
  14. anonyme, Journal des haras : remontes, chasses et courses, 1872, (lire en ligne)
  15. Site islemarie.fr (lire en ligne)
  16. Carte de Cassini (voir en ligne).
  17. Cadastre napoléonien (voir en ligne)
  18. Photographie aérienne de 1947 (voir en ligne)
  19. Photographie aérienne de 2019 (voir en ligne)
  20. Histoire généalogique et chronologique de la Maison Royale de France (lire en ligne)
  21. Abbé Lecanu, Histoire des évêques de Coutances, depuis la fondation de l’évêché jusqu’à nos jours, Voisin Éditeur, 1er janvier 1839, p. 536. (lire en ligne)

Liens internes

Liens externes