Embarquement de Charles X à Cherbourg (1830)

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Charlex X.

En 1830, le roi de France Charles X (1757-1836), détrôné, fuit la France. Le 16 août, il quitte Cherbourg pour Portsmouth (Angleterre), à bord du paquebot Great Britain, avec toute sa famille.

Les routes de la Manche pour son ultime exil !

Petit-fils de Louis XV, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, plus connu sous le nom de Comte d’Artois, Charles X n’est pas le roi qui a laissé les meilleurs souvenirs[1].

Déjà avant la Révolution, il est particulièrement impopulaire pour ses conceptions absolutistes, la légèreté de ses mœurs et ses folles dépenses. Il est parmi les premiers à émigrer, dès le 17 juillet 1789. Devenu roi en 1824, il se fait sacrer à Reims avec le cérémonial de l’Ancien Régime. Toute sa politique ultra-conservatrice est rejetée pour aboutir au soulèvement de Paris les 27, 28, 29 et 30 juillet, trois jours de barricades, dites « Les Trois glorieuses ». La chute de Charles X est annoncée sur les murs de Paris le 30 juillet 1830 et c'est l’avènement de Louis-Philippe 1er et de la Monarchie de juillet[1].

Débute alors le dernier exil de Charles X qui va le conduire en Angleterre, puis en Écosse et à Prague[1]. Abandonnant le château de Saint-Cloud, il se réfugie à Rambouillet dans la nuit du 2 au 3 août. Après avoir rejoint Maintenon, il annonce sa décision de rejoindre Cherbourg, afin de s'y embarquer pour l'exil en Angleterre[2]. Son escorte fait plus d'un kilomètre de long : gardes du corps, gendarmes, le carrosse de la famille et celui du roi attelé de huit chevaux, 70 cabriolets et fourgons pour le personnel, en tout 1 500 personnes[3].

Averti de l'intention du roi déchu d'embarquer à Cherbourg, le conseil municipal proclame le 7 août 1830 :

« Habitants de Cherbourg,
Descendu du trône qu'il occupait encore il y a quelques jours, Charles X vient s'embarquer en ce port, pour se rendre avec toute sa famille sur une terre étrangère. Quelles que soient les causes qui ont amené ce mémorable évènement, les habitants de Cherbourg n'oublieront pas que celui qui fut leur Roi va être pour quelques instants leur hôte ; qu'à ce dernier titre seul, il aurait droit à leurs égards, et deviendrait sacré pour eux, lors même que la pitié qui s'attache naturellement à tant de grandeur déchue ne suffirait pas pour inspirer ces sentiments. A la nouvelle qu'elle viendrait s'embarquer à Cherbourg, il n'est aucun citoyen digne de ce nom, qui ne se soit dit qu'insulter à la position de cette famille, lui causer la moindre injure, ne pas même seconder son départ de tous ses moyens, ce serait souiller la grande victoire, si pure de tout excès, que vient de remporter la nation, et dégénérer du caractère généreux qui distingue si éminemment un peuple qui chérit la liberté autant qu'il hait la licence.
Les autorités et les citoyens qui, dans ces dernières circonstances, ont de concert uni leurs efforts pour maintenir la tranquillité de cette cité, sont pleinement convaincus que tels sont les sentiments qui animent la population tout entière, et ils se bornent à lui annoncer que Charles X et les membres de sa famille arriveront incessamment, accompagnés des commissaires chargés par le gouvernement de protéger leur départ.
Cherbourg, le 7 août 1830. »
Signé : Collart, Laval-Bohn, Pinel, Noël-Agnès, Bonnissent, Lemansois-Dupré, Asselin[4]

Le même jour arrive du Havre dans la rade de Cherbourg les deux paquebots américains, le Great-Britain et le Charles-Caroll, affrétés par le capitaine Dumont d'Urville pour la traversée de la Manche par le Roi. Leur propriétaire est M. Patterson, beau-père du prince Jérôme Bonaparte[5].

La Route de Cherbourg, caricature

Le cortège royal passe d’abord par Verneuil-sur-Avre, le 5 août, l’Aigle le 6, couche le 7 au Merlerault (Orne), et atteint Argentan (Orne) le 9. Il traverse ensuite Condé-sur-Noireau (Calvados) le 10 après avoir été rejeté de Falaise, Vire (Calvados) le 11[2].

Le 12 août, Charles X est accueilli peu avant Torigni-sur-Vire par le préfet de la Manche d’Estourmel dépossédé de ses fonctions mais pas encore démissionnaire. « Charles X le reçut sur la route, tandis que les princesses et les enfants étaient assis sur le talus ». Sic transit gloria ! Le convoi, « funèbre » selon Mgr Jacqueline, entre dans Saint-Lô. Les témoins de l’époque rapportent l’état pitoyable de cet ensemble, où seuls « les enfants avaient le charme de l’innocence ». Le roi et sa famille passèrent la nuit à la Préfecture[1]. Les habitants manifestent leur haine pour le roi déchu[5].

Le lendemain, il assiste à une messe puis part vers Carentan dès cinq heures[1]. À quelques lieues de là, les commissaires qui précédent les voitures sont avertis d'un rassemblement armé d'habitants du Cotentin et de gardes nationaux de Bayeux, Valognes et Cherbourg, avec pour projet d'enlever le roi et sa famille, craignant que l'annonce de l'exil ne soit qu'une feinte. Les rumeurs disent que Charles X projette de s'enfermer dans la presqu'île du Cotentin, d'en faire garder l'isthme par une forte artillerie avec 20 000 Suisses et le soutien des Anglais, pour établir à Cherbourg, le siége du gouvernement. M. de la Pommeraye et Odilon Barrot parviennent à dissiper ces démonstrations. Devant Carentan, les habitants exigent que les gardes du corps du roi portent la cocarde tricolore, pour leur ouvrir les portes, ce que Charles X refuse, les commissaires obtenant finalement que le convoi poursuive sa route[5].

Il déjeune à Saint-Côme-du-Mont où, raconte Rémy Villand dans Saint-Côme-du-Mont, témoins d’hier, faisant une halte inopinée en début d’après-midi, chez Mlle Catherine Allix-Courboy, dans la dernière maison du bourg, sur la droite, tandis que la duchesse de Berry et son fils prennent leur repas sur l’herbe, tout près de là, le chien du souverain casse un plat dont les débris furent conservés comme des reliques par les descendants de la famille Allix-Courboy, jusqu’à leur disparition dans les bombardements de Montebourg en 1944[1].

Adieux de Charles X à ses gardes du corps, fait à Valognes, le 15 août 1830

Arrivé à Valognes le 14 au soir, il est accueilli par le maire Louis-Pierre-Charles Clamorgam[3], et passe la nuit à l’hôtel de la Grille appartenant à Louis du Mesnildot, rue des Religieuses à Valognes[1]. Le maire accompagne le roi et la reine à la messe de 8 heures à l'église Saint-Malo[3]. Le roi fait ses adieux le lendemain à ses gardes du corps, et reçoit de la part des officiers, les étendards de chaque compagnie : « Je les reçois sans tache, leur dit-il, et j'espère que le duc de Bordeaux vous les rendra de même un jour. » La plupart l'ont néanmoins accompagné jusqu'à son embarquement[2].

Le 16, à 10 heures, il quitte Valognes et son habit royal pour « revêtir une tenue bourgeoise, bleue à boutons de métal »[1]. La famille royale arrive vers 2 h, en vue du port de Cherbourg. Deux bâtiments de guerre français désignés pour l'escorter, la flûte La Seine et le cutter Le Rôdeur, reçoivent des instructions sévères dans le cas où Charles X voudrait se diriger vers la Hollande ou sur l'une des îles de la Manche[2]. Ne s'arrêtant pas dans la ville, le roi et son escorte passent par la rue Corne-de-Cerf (actuelle rue Gambetta) et la rue du Chantier (rue Emmanuel-Liais)[6], où retentissent quelques cris comme « À bas la cocarde blanche ! Vive la liberté ! ». Reçus à l'entrée du port par un salut des armes du 64e de ligne, ils entrent dans une enceinte entourée de grilles qui sépare la place de l'embarcadère de Cherbourg, rapidement refermées sur eux. Une foule immense, mais calme et silencieuse, garnit les quais et les édifices[5].

Caricature représentant l'embarquement de Charles X à bord du Great Britain.

À une heure de l’après midi, le cortège pénètre dans le port militaire de Cherbourg[1].

Le roi descend le premier, vêtu d'un frac et d'un pantalon bleus et coiffé d'un chapeau gris. Son visage, comme celui de la dauphine, est empreint de résignation lorsqu'il met le pied sur le pont. Suivent le duc de Bordeaux, porté dans les bras de M. de Damas, le Dauphin vêtu de noir, les vêtements en désordre, un ruban rouge à la boutonnière, la duchesse d'Angoulême, appuyée sur le bras du général de Larochejacquelein, la duchesse de Berry, donnant le bras à M. de Charette, et Mademoiselle conduite par Madame de Gontaut. Dix-huit personnes, dont le duc de Raguse, le prince de Luxembourg et M. de Menars, les accompagnent sur le Great-Britain. Le reste de la suite prend place à bord du Charles-Carroll. Debout sur le pont, Charles X remercie les commissaires de leurs égards, et règlent quelques dernières affaires personnelles. Il déclare alors ne pas vouloir être à la charge de la France ni d'aucune puissance étrangère[5].

Embarquement de Charles X et de sa famille.

Le départ est prévu pour quatorze heures trente, mais ultime contretemps bien saugrenu, Dumont d’Urville s’étant aperçu qu’il a oublié d’emporter du pain, en envoie chercher et louvoie en rade jusqu’à seize heures[1]. Après remorquage par un bateau à vapeur, le Great-Britain déploie ses voiles pour prendre la direction de la baie de Portsmouth, où il mouille le 17.

Charles X ne revient jamais en France, mais Cherbourg, très consensuelle, comme pour les rues Louis XVI et Louis-Philippe plus tard, a conservé le nom de Charles X au bassin à flot de l’avant port Napoléon[1], dont le dauphin avait inauguré la mise en eau un an plus tôt, le 25 août 1829.

Pendant ce temps, le prince Jules de Polignac, ministre du Roi, cherche à fuir vers Jersey, au départ de Granville, sur une barque, se faisant passer pour le domestique de la marquise de Saint-Fargeau. Dénoncé par des hôteliers granvillais, il est arrêté le 15 août et incarcéré par la municipalité. Lors de son transfert le lendemain à Saint-Lô, la populace, qui attribue à ses agents les incendies qui ont ravagé la Normandie, arrête son convoi à Coutances, pour le tuer. Échappant de peu à la mort, il est ensuite transféré de Saint-Lô à Vincennes, avant d'être jugé devant la Chambre des pairs et condamné à la prison perpétuelle et à la mort civile, commuées en vingt années de bannissement hors de France le 23 novembre 1836[7].

Notes et références

  1. 1,00 1,01 1,02 1,03 1,04 1,05 1,06 1,07 1,08 1,09 et 1,10 Sous la direction de René Gautier, Dictionnaire des personnages remarquables de la Manche, tome 4, Éditions Eurocibles, Marigny, ISBN 2914541562.
  2. 2,0 2,1 2,2 et 2,3 Ferdinand Hoefer, « Charles X », dans Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Firmin Didot fréres, 1854.
  3. 3,0 3,1 et 3,2 Jean Canu, Les mille ans d'une Famille Normande. Les Clamorgan. 1066-1980, p. 55 (lire en ligne)
  4. Alexandre Mazas, Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution de 1830, Urbain-Canel, 1833.
  5. 5,0 5,1 5,2 5,3 et 5,4 Victor de Nouvion,Histoire du règne de Louis-Philippe Ier, roi des Français, 1830-1848, Didier et cie, 1857.
  6. Raymond Lefèvre, Histoire anecdotique de Cherbourg, 1941.
  7. Alphonse de Lamartine, Histoire de la Restauration, tome 8, Paris, Furne et Cie, 1853.