Louis Beuve

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Louis Beuve (1869-1949).

Louis Beuve, né à Quettreville-sur-Sienne le 21 décembre 1869 et mort dans la même commune le 17 juin 1949, est un poète de langue normande et un journaliste de la Manche.

Orphelin peu après sa naissance, il est élevé par une tante à Angoville-sur-Ay où il découvre le normand, tandis qu'il apprend le latin auprès du prêtre de Crosville. Après des études au lycée Malherbe de Caen et à Jersey, il travaille comme commis de librairie à Paris [1]. Il crée dans la capitale un foyer normand qu'il appelle « Le Bouais-Jan » [1], nom quil donne aussi à la revue qu'il fonde en 1897 avec François Énault.

Il revient dans le Cotentin pour son service militaire qu'il effectue à Cherbourg [2], puis prend, à Saint-Lô, la direction du Courrier de la Manche jusqu'à la libération de la ville.

Il est élu membre correspondant de la Société nationale académique de Cherbourg le 4 avril 1945.

« Mait' Louis »

« Louis Beuve, alias « Maît’ Louis », alias Harold de Jerry (Jersey), fut « le premier sur le continent à utiliser le patois à des fins autres que comiques (F. Lechanteur) » et le plus résolu normanniste de son temps, au point que le roi d’Angleterre était son cousin, puisqu’il était son duc, le duc de Normandie ; d’où la devise de Tancrède Dudouit[3] : Normannia for ever. Ce normannisme intransigeant n’avait rien à voir avec le folklore, au sens tristement folklorique du terme :

« Pour lui, être Normand, c’était évidemment autre chose que de se déguiser en imbécile avec deux canards dans un panier. Il est de ceux qui ont fait disparaître cette caricature de nos fêtes locales. Être Normand, c’était pour lui ne rien lâcher d’un passé glorieux ou simplement familier. » (Fernand Lechanteur).

Après des études au lycée de Caen, l’ancienne abbaye aux Hommes, au réfectoire adorné de fresques qui, comme la tapisserie de Bayeux, déroulent l’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, c’est le régiment à Cherbourg, en 1890, où il découvre le patois chanté d’Alfred Rossel. Il entre ensuite « dans la Librairie parisienne, qui fascine tous [s]es compatriotes, car c’est le métier national des Coutançais » et lit tous les ouvrages concernant la Normandie qui lui tombent sous les yeux. C’est dans l’exercice de ses fonctions qu’il aura l’occasion de rencontrer Remy de Gourmont :

« J’avais dix-neuf ans et j’étais commis libraire à Paris. Pour mes débuts dans le métier, on m’envoya porter un paquet de livres chez un monsieur Remy de Gourmont, en son hôtel de la rue des Saints-Pères.
« J’allai frapper à sa porte, un moine m’ouvrit d’un air maussade, saisit violemment le paquet et disparut sans me dire merci.
« Je dérangeais sans doute mon compatriote coutançais au moment de son travail ; et peut-être lui ai-je fait perdre les ciselures d’une belle et harmonieuse phrase ? Ce ne fut que plus tard que j’appris la valeur de ce drôle d’homme qui s’habillait en moine pour mieux méditer et écrire.
« Et vers 1889, j’étais loin de songer que cet homme bourru me consacrerait bien des années après cette « entrevue » un chapitre des plus aimables [1]. »

C’est aussi à Paris qu’il fait la connaissance du peintre François Énault, originaire de Varenguebec, avec qui il fonde en 1896, la Société fraternelle du Bouais-Jan (l’Ajonc) et en 1897, la revue du même nom. Il revient dans la Manche comme rédacteur en chef, puis directeur, du Courrier de la Manche à Saint-Lô de 1897 à 1944. En 1889, La Vendeue, en 1902, La Graind Lainde le font connaître. En 1911, « il écrit son plus beau poème, pour le Millénaire de la Normandie à Rouen : Les trainnes à bouès du marchi d’Couotainches. L’évocation d’une scène familière se termine par une fresque où revit la Normandie tout entière, celle des ancêtres et celle des héritiers. Car pour lui, plus que du marbre, plus que de l’argent, ce qui compte c’est le sang, l’saing des géyaints d’Normandeie. […] Les fêtes d’un nouveau millénaire, celui du Cotentin, en 1933 devaient marquer l’apogée de l’action normande de Louis Beuve. Il organisa alors le fameux souper des Vikings (Jean Mabire) ». Après la « graind breulerie » de Saint-Lô, le 6 juin 1944 (« C’est mon cœur qu’on m’a arraché de là, avec tout ce qui était ma vie ! »), il se retire chez son fils à Cherbourg, avant de revenir au pays natal pour y mourir, le 17 juin 1949. Quelques semaines après la mort du « dernier Viking chrétien », un service sera célébré selon le rite coutançais, devant un catafalque, dressé sur le drakkar du millénaire de la Normandie et entouré de femmes en habits d’autrefois et de triolettes[4], la kanne[5] d’or sur l’épaule : « L’une des hontes de ma vie, confessera l’abbé Marcel Lelégard, sera d’avoir recouvert le catafalque de Louis Beuve d’un grand drap rouge à deux léopards, dans la cathédrale de Coutances, le 12 août 1949, pour le service trentain que la Normandie lui célébra. Georges Lemesle, puis Albert Desile me dirent chacun à leur tour : Ch’est troués qu’il en faut ! » Un monument, érigé à Lessay en août 1967, rappelle sa mémoire ; mais la seule gloire qui lui importait, c’était d’entendre « un paysan siffler une de ses chansons au retour du marché ». Les marchés d’antan ont disparu, mais grâce à Magène[6], on peut encore apprendre à chanter la gloire de Louis-le-Graind. »

article de Ch. B., paru dans Le Frisson esthétique n° 2, oct.-nov.-déc. 2006, reproduit avec l'autorisation de l'auteur.

Hommages

À Cherbourg.

Le collège de La Haye-Pesnel porte son nom.

Des rues de la Manche honorent sa mémoire : voir l'article Louis-Beuve (odonyme).

Œuvres

  • Œuvres choisies de Louis Beuve, éd. Jacqueline, 1950
  • Lettres à des amis aurevilliens, Cahiers culturels de la Manche, 1997
  • La Lettre à la morte, Cahiers culturels de la Manche, 1999

Bibliographie

sur l'auteur, par ordre de parution
  • André Guillon, « Louis Beuve », Les Normands de Paris, 1er Janvier 1933
  • Georges Laisney, « Louis Beuve », Artistes et écrivains normands, n° 20, 15 juin 1934
  • Marcel Lebarbier, « Par chez maît' Louis », Les Normands de Paris, n° 207, janvier 1946
  • Fernand Lechanteur, « L'homme d'un grand rêve », introduction aux Œuvres choisies, éd. Jacqueline, 1950
  • Jean de Saint-Jorre, « Louis Beuve », introduction aux Œuvres choisies, éd. Jacqueline, 1950
  • Fernand Lechanteur, « Louis Beuve parmi nous », Revue du département de la Manche, n° 4, 1959
  • Jehan du Bruley, « Maître Louis du Cotentin », Le Bouais-Jan, nouvelle série n° 5, janv. 1968
  • Jean Mabire, « Louis Beuve », Heimdal, n° 2, hiver 1971-72
  • Albert Desile, Louis Beuve tel qu'il fut, Impr. Arnaud-Bellée, Coutances, sd (1974)
  • Anonyme, « Louis Beuve : une leçon, un exemple », Le Bouès-Jaun, n° 30, septembre 1979
  • Janine Alexandre, « Qu'est-elle devenue la p'tite épicerie de Louis Beuve ? », Cosedia, n° 30, décembre 1983
  • Philippe Duval, « Maît' Louis, le scalde de la foi normande », Haro, n° 51-52, 1995
  • Joël Masson, « Remy de Gourmont et Louis Beuve », Cahiers des annales de Normandie, vol. 26, n° 26, 1995 (lire en ligne)
  • Érik Lelandais, « Louis Beuve et le Bâochet », Le Viquet, n° 123, Pâques 1999
  • Christian Buat, « Autour de Louis Beuve », Le Frisson esthétique, n° 2, oct.-nov.-déc. 2006
  • Albert Nicollet, Louis Beuve, une passion normande, Ass. Le Pucheux, 2013
  • Céline Guénolé, Louis Beuve, Normand avant tout, éd. Orep, 2017
  • Thierry Georges Prévot, « Louis Beuve, normand avant tout », Patrimoine Normand, n°104, 2018

Notes et références

  1. 1,0 et 1,1 « Un hommage au poète normand Louis Beuve », Cherbourg-Éclair, 18 décembre 1923.
  2. Fernand Lechanteur, « L'homme d'un grand rêve », préface à Œuvres choisies de Louis Beuve, Imprimerie Jacqueline, 1950.
  3. Personnage alter ego de La Lettre à la morte (1921-1923) — roman inachevé, mais comme l’est un roman de Kafka —, Cahiers culturels de la Manche, 1999.
  4. Domestique chargée de traire les vaches.
  5. Cruche en cuivre aux flancs rebondis, destinée à recueillir le lait
  6. La Graind Lainde a été chantée par Magène (CD, La Louerie, 1994)

Liens internes

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