Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre

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Abbé de Saint-Pierre.

Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre dit l'Abbé de Saint-Pierre, né à Saint-Pierre-Église le 18 février 1658, mort à Paris le 29 avril 1743, est un philosophe et diplomate de la Manche, membre de l'Académie française.

Biographie

Famille et jeunesse

Il est le fils de Charles Castel, marquis de Saint-Pierre, grand bailli du Cotentin et gouverneur de Valognes [1], et de Madeleine Gigault de Bellefonds, issue d’une illustre famille normande [2] par laquelle il est cousin des maréchaux de Bellefonds et de Villars [1].

Cadet de cinq enfants, il ne peut s'engager dans les armes à cause d'une constitution fragile [1]. Sa famille l’envoie à Caen étudier les sciences physiques et naturelles, la philosophie et assez de théologie pour devenir prêtre [2]. Il pense un temps à se faire moine, racontant sa vocation plus tard ainsi : « Segrais, homme d’esprit, me dit un jour que cette fantaisie de se faire religieux ou religieuse était la petite vérole de l’esprit, et que cette maladie prenait ordinairement entre quinze et dix-huit ans ; j’en fus attaqué à dix-sept. J’allai me présenter au père prieur des prémontrés réformés d’Ardenne, près de Caen ; mais, par bonheur pour ceux qui profiteront de mes ouvrages, il douta que j’eusse assez de santé pour chanter longtemps au chœur, et me renvoya consulter un vieux médecin qui me dit que j’étais d’une santé trop délicate. J’ai donc eu cette maladie ; mais ce n’a été qu’une petite vérole volante dont je n’ai point été marqué. » [1]. Chez les Jésuites, il se fait déjà remarquer par son goût pour les questions politiques, économiques et sociales et, aussi par la hardiesse de ses vues qui lui vaudront d’être surnommé « Saint-Pierre d’utopie » par un Voltaire qui le prenait pour un fou, mais qui vint le voir sur son lit de mort. Il n’a pas vingt ans quand il écrit son premier « projet », visant à diminuer le nombre des procès [2]. Au collège des jésuites de Caen, il s'attache à Pierre Varignon, condisciple passionné pour les sciences.

La mort de son père en 1686 lui permet de toucher sa part de cadet. Fort d'une rente de 1800 livres, le jeune abbé monte à Paris, détachant 300 livres de sa rente à Varignon pour que le mathématicien alors désargenté, futur co-fondateur de l’analyse infinitésimale et membre de l'académie des Sciences, puisse le suivre [1]. Castel de Saint-Pierre mène la belle vie [2], assiste aux cours d’anatomie, de physique, de chimie et de médecine [1], fréquente les salons littéraires et devient un habitué de ceux de Madame de la Fayette et de Madame Lambert [3]. Installé faubourg Saint-Jacques à Paris, il côtoie le janséniste Pierre Nicole et le père Nicolas Malebranche, et se lie d’amitié avec deux autres Normands, le philosophe rouennais Bernard de Fontenelle, auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes, et le cauchois René Aubert de Vertot, historien en devenir [1].

L'académicien diplomate

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Présenté par Fontenelle, entré quatre ans plus tôt, il est élu à l'Académie française, en février 1695, au fauteuil 8, succédant à Jean-Louis Bergeret, malgré l'opposition de Bossuet, La Bruyère et Boileau, et sans avoir rien écrit [3], ce qui semble être un cas unique dans les annales de la savante compagnie [2]. Philosophe humaniste, sa réception officielle par La Chapelle le 3 mars marque la victoire au sein de l'Institut de France des « modernes » (Fontenelle, Charles Perrault) sur les « anciens » (Boileau, Racine, La Fontaine, Bossuet, Jean de La Bruyère) [3].

La même année, grâce à ses relations, il devient aumônier de Madame la duchesse d’Orléans, la belle-sœur de Louis XIV. Il écrit ainsi à Mme de Lambert : « En prenant une charge à la cour, je n’ai fait qu’acheter une petite loge pour voir de plus près les acteurs qui jouent sur le théâtre du monde des rôles très importants. Je vois jouer tout à mon aise les premiers rôles, et je les vois d’autant mieux que je n’en joue aucun, que je vais partout, et que l’on ne me remarque nulle part. Je vois ici notre gouvernement dans sa source, et j’entrevois déjà qu’il serait facile de le rendre beaucoup plus honorable pour le roi, beaucoup plus commode pour ses ministres et beaucoup plus utile pour les peuples. » [1]

À Versailles, où il retrouve deux de ses frères, l’un premier écuyer, et l’autre, jésuite et confesseur, il fréquente les grands hommes du royaume, notamment les réformateurs qui se réunisse autour du duc de Bourgogne, lequel s'entretient parfois aussi avec l'abbé, qui est fait commendataire de l'abbaye de Tiron, dans le diocèse de Chartres, en 1703 [1].

Il s’attire la sympathie du cardinal Melchior de Polignac qui, séduit par sa grande connaissance des affaires européennes, le choisit comme conseiller lors des discussions du Traité d’Utrecht entre décembre 1712 et avril 1713. Un an avant de suivre son protecteur en Hollande, il a publié son premier grand ouvrage Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe. Et, à partir de ces difficiles négociations diplomatiques, il étonne en 1713 son monde avec son Projet de paix perpétuelle pour lequel il se réfère à un projet d'Henri IV décrit dans les Économies royales de Sully d'union de quinze états indépendants européens, et qui, plus de deux siècles à l’avance, préfigure la Société des Nations et l’Organisation des nations unies [2]. Publié en trois volumes, il fait paraître en 1728 un résumé dont le titre ne l'ai pas, Abrégé du projet de paix perpétuelle, inventé par le roi Henri le Grand, approuvé par la reine Elisabeth, par le roi Jacques son successeur, par les républiques et par divers autres potentats, approprié à l’état présent des affaires générales de l’Europe, démontré infiniment avantageux pour tous les hommes nés et à naître en général, et en particulier pour tous les souverains et pour les maisons souveraines [1].

Le succès lui monte un peu à la tête. Persuadé d’avoir enfin trouvé le moyen de « tuer la guerre », il harcèle toutes les cours d’Europe de missives enflammées qui font sourire souverains et ministres. L’abbé de Saint-Pierre est pris désormais d’une incroyable frénésie d’écrire. Sur tous les sujets. Paraissent ainsi successivement Rêves d’un homme de bien, Perfection de l’orthographe des langues d’Europe, le seconde volume du Projet de paix perpétuelle [2]. Son mémoire pour l’établissement d’une taille tarifée en 1723 est appliqué par les intendants de Picardie, de Caen, d’Alençon, de Soissons et de Paris. À partir de ce que l’élection de Valognes perd annuellement par le défaut de bons chemins, il estime dans son projet sur la réparation des chemins qu’une avance annuelle de 5 millions de livres pour l'amélioration des routes ferait gagner au royaume presque dix fois plus. Son Mémoire sur l’utilité des dénombrements prescrit l'étude quinquennale de la population, de l'économie et des territoires [1].

Le penseur prolixe

Réformateur, il publie en 1718 son Discours sur la Polysynodie, très critique envers le régime autocrate de Louis XIV, mort peu de temps auparavant, où il propose de remplacer les ministres par des conseils élus [3]. « Les rois, dit-il, comme la plupart des hommes, sont enclins à la paresse, à la volupté et à la présomption » [2]. L'ouvrage est détruit, l'imprimeur arrêté, l'auteur dénoncé au sein de l'Institut par son ancien protecteur, le cardinal de Polignac, et son cousin, le maréchal de Villars. Il refuse de faire amende honorable et ses pairs refusent de l'entendre. A l'exception de Fontenelle, les immortels, parmi lesquels on compte également l'ancien évêque d'Avranches, Pierre-Daniel Huet, excluent Castel de Saint-Pierre de l'Institut le 5 mai 1718, sans pour autant le remplacer avant sa mort [3].

Loin d'être proscrit, il poursuit les travaux. Il préconise une législation uniforme et simplifiée dans son Mémoire pour diminuer le nombre des procès de 1724, critique les titres de noblesse héréditaires, et en particulier celui de duc, dans son Projet pour rendre les titres plus utiles au service du roi et de l’état, publie un Discours contre l’augmentation des monnaies contre le changement de titre et de valeur des monnaies, esquisse les dépôts de mendicité instaurés en 1767, dans son Projet pour renfermer les mendians, prône le prêche de la morale de l’Évangile pour les prédicateurs dans le Projet pour rendre les sermons plus utiles en 1728, se projette en « archevêque très vertueux, très sage et très heureux » dans Agathon, propose de réduire le nombre d'ordres religieux et de les concentrer sur l’éducation de la jeunesse et le soulagement des malades dans un Projet pour rendre les établissemens religieux plus parfaits, ses Observations politiques sur le célibat des prêtres proposent son abolition, son Discours sur le mahométisme s'intéresse à la propagation de l'Islam dans le monde, prouve dans Explication physique d’une apparition qu'un prétendu miracle advenu en Normandie n'est qu'un phénomène naturel [1]... En 1725, il publie un Mémoire pour augmenter le revenu des bénéfices dans lequel il proclame que le travail doit être l’unique source de richesse. Trois ans après, il rédige un Projet pour perfectionner l’éducation qui défend une éducation publique, pour les garçons et les filles. Et voilà l’abbé de Saint-Pierre en précurseur de l’impôt sur le revenu et de l’instruction publique [2]. Son Projet pour perfectionner la médecine conseille une spécialisation des médecins et des soins par type de maladie, une éducation médicales de base pour les prêtres, et la généralisation des dissections pour faire avancer les traitements. Il revisite également l'histoire à travers les Vies des hommes illustres, Observations politiques sur le gouvernement des rois de France [1].

Il fonde en 1724, avec l'abbé Alary, sous-précepteur du dauphin et membre de l’Académie française, le Club de l'Entresol, où il diffuse ses idées. Chaque samedi, de cinq heures à huit heures du soir, on lit dans un entre-sol de la Vendôme les gazettes de Hollande et d’Angleterre, y discute de politique et d’administration. D’Argenson, le duc de Noirmoutiers, de Coigny, de Matignon, de Plélo, l’abbé de Pomponne et Bolingbrocke le fréquente. Ce club est dissout en 1731 par le cardinal Fleury, ce queprovoque la publication par l'abbé d'un Mémoire sur les avantages des conférences politiques [1].

Il poursuit ses utopies jusqu’à la fin. Ainsi, lors de la Paix de Vienne en de 1738, il invite encore les grands de l’époque à signer la paix perpétuelle [2]

Il passe une partie de ses derniers étés chez Madame Dupin au château de Chenonceaux, où il rencontre Jean-Jacques Rousseau. Voltaire lui rend visite quelques jours avant sa mort, à Paris, à 85 ans.

Héritage

À sa mort, Pierre-Louis Moreau de Maupertuis prend son fauteuil à l'Académie française mais ne peut prononcer l'éloge de l'abbé [3]. Ce n'est donc qu'en 1775 qu'est prononcé son éloge par le secrétaire perpétuel, D'Alembert, lors de la réception de Malesherbes.

Quatorze ans après sa mort, sa famille fit imprimer les Annales politiques, manuscrit renfermant par ordre chronologique ses observations sur les principaux événements et les principaux personnages de son temps [1].

L'abbé de Saint-Pierre est l'auteur des mots « gloriole » et le redécouvreur dans son Projet pour rendre les sermons plus utiles du terme « bienfaisance » qu'il définit comme « l’idée de faire du bien aux autres » et à propos duquel Voltaire écrit dans un de ses Discours sur l’homme :

« Certain législateur, dont la plume féconde
Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde,
Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats,
Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas :
Ce mot est bienfaisance ; il me plaît, il rassemble,
Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble. »[1]

On lui prête l'origine de l'idée du droit d'ingérence.

Hommages

Sa statue à Saint-Pierre-Église.

À Saint-Pierre-Église, une place perpétue la mémoire de l'abbé de Saint-Pierre. Sur cette place, un buste en bronze réalisé par Marcel Jacques (1874-1952) est d'abord édifié en 1933 à l'initiative de la Chambre de commerce de Cherbourg et de la Société des conférences de Cherbourg, qui est placé sur une stèle dessinée par René Levavasseur [4]. L'inauguration a lieu en présence de Pierre Appell, sous-secrétaire d'État aux Travaux public [4]. Le bronze ayant été fondu pendant l'Occupation allemande de la Manche (1940-1944), une statue en pierre due à Séraphin Gilly le remplace, qui est inaugurée le 19 septembre 1954 [4].

En 1993, un colloque organisé à Cherbourg et à Saint-Pierre-Église marque le 250e anniversaire de sa mort.

Bibliographie

  • Joseph Drouet, Annales politiques (1658-1740) de l'abbé de Saint-Pierre, 1912, 399 p.
  • Dominique Suriano, L'abbé de Saint-Pierre (1658-1743), éd. L'Harmattan, 2005
  • Jean-Pierre Bois, L'Abbé de Saint-Pierre, entre classicisme et Lumières, éd. Champ vallon, 2017
  • Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Les Projets de l'abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743) : Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Presses universitaires de Caen, 2011
  • Thierry Barreau, L'Abbé de Saint Pierre, l'Européen des Lumières, éd. Isoète, 2013

Notes et références

  1. 1,00, 1,01, 1,02, 1,03, 1,04, 1,05, 1,06, 1,07, 1,08, 1,09, 1,10, 1,11, 1,12, 1,13, 1,14 et 1,15 Léonce de Lavergne, « L'abbé de Saint-Pierre et ses projets de réforme », Revue des Deux Mondes, t.79, 1869 (lire en ligne).
  2. 2,0, 2,1, 2,2, 2,3, 2,4, 2,5, 2,6, 2,7, 2,8 et 2,9 Jean-François Hamel, sous la direction de René Gautier, Dictionnaire des personnages remarquables de la Manche, t. 1, éd. Eurocibles, Marigny, 2001.
  3. 3,0, 3,1, 3,2, 3,3, 3,4 et 3,5 « Charles-Irénée Castel de saint-Pierre », Académie française (lire en ligne).
  4. 4,0, 4,1 et 4,2 Jean-Pierre Bois, L'Abbé de Saint-Pierre, entre classicisme et Lumières, éd. Champ Vallon, 2017.

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