Pêche morutière à Granville

De Wikimanche

Départ pour Terre-Neuve, sortie du port de Granville, Lucien Rudaux.

La pêche à la morue a été une des principales activités du port de pêche de Granville entre le XVIe et le XXe siècles.

Jean Cabot, qui explore en 1497 les côtes de l'île de Terre-Neuve, décrit des eaux où il n'y a qu'à se baisser pour pêcher de la morue. Dès le XVIe siècle, vers 1520 selon Charles de la Morandière, les pêcheurs de Granville, jusqu'alors petit port consacré au poisson frais [1], fréquentent les grands bancs, au sud et sud-est de l'île, et ses côtes ainsi que le golfe du Saint-Laurent [2]. Une charte de 1564 mentionne cette activité comme régulière dans le port normand [3].

Terre neuvas à quai dans le petit bassin de Granville
Déchargement de la morue à Granville
Les funérailles du terre-neuvas, Henri Rudaux

Deux types de pêche s'exercent : la pêche à la morue verte, salée en cale, dite « pêche errante », faite au large des bancs par un équipage d'une quinzaine de marins, et la pêche à la morue séchée, sur la côte acadienne et de Terre-Neuve dans le cadre d'une pêche sédentarisée le temps d'une saison qui emploie 50 hommes[3]. Au XVIe siècle, les Granvillais semblent privilégier la pêche errante [1].

En 1572, cette activité emploie 117 hommes d'équipage, embarqués sur 13 bateaux, soit 60 tonneaux [3], sur environ 500 navires qui composent la flotte française [1]. La capacité fluctue dans la seconde moitié du XVIIe siècle : en 1676, Granville arme 14 morutiers, 7 en 1678, 25 en 1686 dont le Saint Luc et le Prophète de 150 tonneaux chacun [1]. En 1677, ce sont 770 marins et 25 bateaux, le tonnage grimpant à 2 325[3]. En 1770, la cité mobilise 43 navires à cette pêche, contre 34 pour Saint-Malo et 21 à Honfleur [1]. En 1786, les 11 458 tonneaux sont répartis entre 105 bateaux qui comptent 4 114 hommes à bord [3]. Cette année-là, l'armement granvillais représente les deux tiers de la flotte française [1].

Les conflits européens puis sur la souveraineté sur l'Amérique dressent pourtant des obstacles à cette explosion de la pêche morutière. Des cargaisons sont saisies, la pêche interdite, les Français contraints de prospecter de nouveaux bancs. Par le traité d'Ultrecht de 1713, la France perd le Canada et Terre-Neuve mais conserve le droit de pêche au sud de l'île et dans le golfe du Saint-Laurent. Cinquante ans plus tard, le traité de Paris limite la pêche française au « French shore », zone située entre le cap Bonavista et la pointe Riche à Terre-Neuve, redéfinie en 1783 par le traité de Versailles qui confirme la possession française de Saint-Pierre-et-Miquelon qui devient le centre névralgique de l'industrie morutière française [3].

Des familles s'accaparent progressivement le commerce de cette pêche. Une soixantaine d'armateurs se partagent les 100 navires terre-neuvas granvillais sous Louis XV[3]. Ils étaient 25 sous Louis XIV, une centaine en 1786 [1]. Parmi eux, les Perrée, Deslandes, Clément, Ernouf, Le Mengnonnet, La Houssaye et Hautmesnil-Hugon, Couraye-Duparc. Seule activité lucrative de la ville, l'armement fournit la plupart des maires de la ville [3].

À l'image de la Reine des Anges et de la Vierge de Grâce, les bateaux de grande pêche deviennent navires de course quand les conflits avec les Anglais empêchent les campagnes, en particulier sous la Révolution et l'Empire.

Caveau de la famille Beust-Radiguer au cimetière marin de Granville.

La pêche morutière reprend de la vigueur à la Restauration, avec 55 bateaux en 1819 [1] 84 navires, 2 531 marins, et 11 760 tonneaux en 1856, sous la houlette de grandes familles subsistant du siècle précédent : Le Mengnonnet, La Houssaye, Le Pelley et Girard, devenus hommes d'affaires et non plus hommes de mer [3]. 27 armateurs se partagent 49 bateaux en 1818 [1]. Ils se consacrent à la pêche errante par des lignes de fond fixées à des chaloupes puis à des doris[1] et diversifient leurs activités avec la navigation au long cours et parfois la pêche à la baleine. Les noms se renouvellent et s'associent : Beust et Riotteau sont à la tête d'une flotte de quinze navires en 1859, 28 pour les associés Le Campion et Théroulde [3]. Ils sont cette année-là 46 armateurs pour 118 navires [1].

La décennie 1860 marque le fléchissement de l'activité[3] et le développement de la pêche en Islande, que n'embrassent guère les armateurs granvillais, et qui cesse entre 1882 et le lendemain de la Première Guerre mondiale. En 1904, la France abandonne le « French Shore » [1]. Pour pallier le déclin en modernisant la flotte essentiellement composée de bricks et de trois-mâts carrés, Beust lance avec les Arcachonnais la Jeanne, chalutier à vapeur qu'il dirige lui-même, mais qui est un échec financier [1].

Sous l'effet de mauvaises campagnes et de difficultés de recrutement, il reste 27 bateaux en 1895 [3], 33 unités pour 18 propriétaires en 1900. Quand éclate la Première Guerre mondiale, les 20 bateaux granvillais qui restent voués à la pêche morutière, ne représentent plus que 8 % de la flottille nationale[1]. Ils sont affectés au transport de charbon[3], et 9 d'entre eux sont coulés par les sous-marins allemands, si bien qu'en 1919, il n'y a que le trois-mâts Normandie qui est armé[1].

En 1921, l'activité reprend, mais elle n'emploie plus que 10 morutiers en 1925, 8 en 1926 aux mains de la famille Chuinard et la société des pêcheries de France[1] (la Suzanne, la Léone, la Raymonde, le Thérésa, la Magicienne [3]...), même si Granville demeure parmi les dix premiers ports morutiers, que dominent Saint-Malo et Fécamp, et troisième flottille à voile. Les navires grossissent, avec un tonnage minimum de 218, contre une jauge moyenne de 156 tonneaux en 1900, une longueur de bâtiments de 30 à 50 mètres, une voilure de 400m², la TSF généralisée dès 1919. Mais ils vieillissent, dix ans d'âge en moyenne en 1926 [1].

Considérant les voiliers dépassés, Rémi Chuinard et Alfred Vieu, au sein de la société anonyme des Terre-neuvas créée en 1926, font construire deux chalutiers jumeaux en acier de 65 mètres de long et 1 000 tonneaux, avec un moteur de 1 000 chevaux et une vitesse moyenne de 10 nœuds. Le Rémi-Chuinard et l’Alfred-Vieu, lancés en 1927 à La Ciotat (Bouches-du-Rhône), sont alors parmi les plus grands chalutiers du monde. Chuinard modernise également l'usine de séchage de la morue, construite à Granville, par Jules Pannier. En 1928, le Rémi Chuinard pêche cinq fois plus de morues que le quatre-mâts l’Essor [1] (le seul à avoir été armé à Granville [3]), mais rapidement, le cabotage international est préféré au chalutage [1].

Le Thérèsa accidenté en 1933.

L'Essor coule en 1932. Le Thérésa est détruit accidentellement le 11 avril 1933 par le vapeur des Ponts-et-Chaussées, Augustin Fresnel, dans le sas du port. L'Ermine, dernier morutier granvillais de Chuinard, quitte définitivement le port manchois en 1935 [3].

Notes et références

  1. 1,00 1,01 1,02 1,03 1,04 1,05 1,06 1,07 1,08 1,09 1,10 1,11 1,12 1,13 1,14 1,15 1,16 1,17 et 1,18 Dominique Confolent, La pêche morutière à Granville XVIe – XXe siècles, 2006.
  2. Charles de La Morandière, « Le port de Granville, des origines à nos jours », Études normandes, n° 50, 1955, p. 245-264.
  3. 3,00 3,01 3,02 3,03 3,04 3,05 3,06 3,07 3,08 3,09 3,10 3,11 3,12 3,13 3,14 et 3,15 Exposition L’aventure des Granvillais à Terre-Neuve, Archives départementales de la Manche avec le Musée du Vieux Granville, 7 novembre 2001-2 février 2002.