Jules Barbey d'Aurevilly par Paul Bourget (1922)

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En 1922, l'écrivain Paul Bourget (1852-1935), de l'Académie française, livre à l'hebdomadaire Les Annales quelques souvenirs sur son ami Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889) [1] :

« Quand j'ai connu d'Aurevilly en 1876, cet homme de soixante-sept ans n'avait d'autres ressources que les cinq cents francs environ que lui rapportaient ses quatre articles par mois au Constitutionnel, en dehors des deux mille huit cent francs de rente viagère qu'il tenait de parents. La réimpression de ses œuvres complétait maigrement ses modestes ressources. Il lui fallait lire un volume par semaine et le résumer afin d'en extraire une de ces « Variétés » où les moindres phrases trahissaient **mule des maîtres par le génie de l'expression. Barbey prenait pour ce travail trois jours pleins. Du jeudi au samedi, d'ordinaire. Il appelait cela “se mettre au conclave”. Il vint un moment où la direction, contrainte à l'économie, lui fit savoir qu'il serait payé à la lignait que ces articles ne pourraient pas dépasser cent cinquante lignes. Je le vois encore, nous racontant cette misère, un soir d'été, dans le jardin verdoyant de François Coppée, les yeux brillants d'orgueil blessé ; puis, avec cette altière gaieté qu'il opposait par principe à toutes les tristesses, grandes et petites, il fit sifflet la canne-cravache qu'il portait toujours - “pour chevaucher Chimère”, disait Paul Arène - et qu'il appelait plaisamment : sa femme.

« “Après tout, s'écria-t-il, tant mieux, cela m'apprendra à me condenser, je sauterai dans ce cerceau...”

« C'est, là, dans cette force de résistance, railleuse en sa forme, héroïque en son fond, opposée aux plus cruelles circonstances, qu'il faut chercher le secret des bizarreries tant reprochées à Barbey d'Aurevilly. Dans une préface que je composais, en 1883, pour ses Memoranda de Caen et de Port-Vendres, j'incitais sur ce constant désaccord entre cet homme d'un génie tout aristocratique et son milieu, son temps, son métier. Il voulut bien authentiquer cette hypothèse, satisfait sur sa destinée, écrivant à même la feuille de garde du volume précédé par cette courte préface : “ À mon divinateur...” depuis, et dans les derniers mois de sa vie, , il me confia d'autres cahiers où se trouvait renfermait le journal de sa vingt-cinquième à sa trentième année. Je les ai lues avec une attention passionnée, ces confidences de la jeunesse d'un talent sans gloire , et j'ai trop bien compris alors que cette disproportion entre l'âme et la vie avait commencé chez d'Aurevilly dès son arrivée à Paris. Ce journal témoigne combien l'auteur de L'Ensorcelée est demeuré le même à travers une si longue suite de jours. Tel nous l'avons connu dans sa petite chambre de la re Rousselet, meublée de meubles de hasard, mais tendue d'un papier rose, et dont une fenêtre restait toujours fermée, tandis que l'autre s'ouvrait sur le jardin des Frères Saint-Jean-de-Dieu, tel il se retrouve dans ce journal avec deux ou traits de caractère si fortement marqués chez lui, si constitutifs, qu'ils ont dominé toute son existence et déterminé les autres.

« Le premier de ses traits était une sensibilité ombrageuse, presque farouche, et, pour toute dire, malade, comme le furent celle de lords Byron et de Stendhal - sensibilité d'homme qui, devant son semblable, se referme au lieu de s'ouvrir, se crispe et s'irrite au lieu de se donner. Cette sorte de sauvagerie - le vrai mot, s'il était bien compris, serait timidité - ne se traduisait pas chez d'Aurevilly d'une manière directe, non plus que chez l'auteur du Corsaire et le romancier de Rouge et Noir. Byron masquait le malaise où le jetait l'approche de l'homme par de la hauteur insultante ; Beyle, par de l'ironie sarcastique. D'Aurevilly, lui, abritait son irritabilité, toujours en éveil, derrière le plus audacieux, quelquefois le plus outrageant étalage de paradoxes. Il le faisait avec un esprit infini et cette couleur dans l'esprit qui donnait à sa conversation un éclat incomparable. Mais ceux qui l'écoutaient ainsi s'abandonner à la frénésie d'une causerie souvent féroce de truculence ne se rendaient guère compte que ce causeur dissimulait sous ce feux d'artifice de mots une âme follement irritable et qu'un rien laissait saigner. Il s'appelait lui-même « Lord Anxious », le seigneur de l'inquiétude, et il s'appliquait encore la triste épithète qui sert de titre à la comédie antique : Héautontimo-roumenos, le « bourreau de soi-même ». Un mot qui lui avait été dit sans franchise, une négligence de procédés où il croyait deviner de la froideur, un geste où il diagnostiquait de l'antipathie, lui étaient de réelles souffrances. Un inconnu qui ne lui plaisait pas le mettait au supplice. Il tombait alors dans un état de conversation exaspérée qui lui a donné aux yeux de beaucoup de gens une allure satanique et méchante, au lieu qu'il était le meilleur des hommes, le plus facilement touché d'une délicatesse, jaloux d'amitié, mais si affable, si accueillant ! C'est par cette irritabilité souffrante, sans cesse reployée, et sans cesse étourdie par la plus étonnante conversation, qu'il faut expliquer la solitude où vécut d'Aurevilly. Oui, il étonnait, mais il effrayait. On l'admirait, mais il déplaisait. Il ne se livrait guère dans l'intimité, où son outrance se détendait dans la plus inattendue bonhomie. Ceux qui l'ont écouté causer devant une galerie - et, pour lui, la galerie commençait aussitôt que cessait l'absolue confiance - ont pu admirer l'éblouissement de la parole, ils n'ont pas goûté le charme d'abandon de ce railleur en qui palpitait un cour très jeune. Il lui fallait, pour s'ouvrir ainsi, pour se laisser aller, pour être lui-même, un compagnon de son choix et un décor à son goût. Ce grand théoricien de misanthropie était demeuré si naïf de sensations, qu'une terrasse de restaurant en plein air, aux Champs-Élysées, l'été - une séance au cirque, dont il était fanatique - la vue d'un joli visage au bout de sa lorgnette et un retour à pied sous les étoiles, lui suffisaient pour qu'il se livrât avec délices à la vivacité de ses confidences. Il allait, de son pas un peu lent, sans cesse interrompu par une halte, et ses souvenirs affluaient en foule. Il parlait et racontait sa vie au hasard de son émotion. Ses parents revivaient à travers ses phrases : son père, dont il ne s'était pas senti compris ; sa mère, qu'il avait aimée tristement, profondément ; son frère l'abbé, qu'il venait d'enterrer ; son oncle, qui lui avait laissé jadis une petite fortune bientôt mangée ; son grand-père Ango. Il évoquait d'autres visages encore, des survivants du premier Empire ou de la Chouannerie, puis des profils d'amie disparues et surtout celui d'une jeune femme qu'il avait aimée à vingt ans, et celui dune amie vivante qu'il avait voulu épouser et dont l'image avait tant pesé sur sa vie que le dernier hiver encore, et après une tombée de bien des jours sur son cœur vieillissant, il lui écrivait d'admirables lettres d'amour.

« Insensiblement, il s'était habitué à vivre de visions et parmi des visions. J'ai la certitude qu'il se rendait, à la fin, un compte trop exact de l'avortement de tous ses désirs. Il avait rêvé l'action et il feuilletonait encore à soixante-seize ans ; une grande vie d'élégance, et il habitait une pauvre demeure ; une renommée digne de sn génie, et, comme il s'en plaignait dans une lettre que j'ai là sous les yeux, les articles sur lui ne parlaient guère que de sa personne physique :“Ces sornettes insultantes sont bien dignes, écrivait-il, des maroufles de ces temps-ci !”

« Il les méprisait, ces sornettes, et il en souffrait. Il n'avait pu épouser ni la première ni la seconde des deux femmes dont la pensée a rempli sa vie. Il se réfugiait alors de part pris dans un monde imaginaire.

« “Mon talent, écrivait-il encore, a été une longue bataille contre ma chienne de destinée et la vengeance de mes rêves... ”

« Cette disposition particulière inclinait son œuvre comme sa parole vers l'étrange, sinon vers le merveilleux. Il semblait, dans ses dix dernières années, avoir pris en dégoût le monde réel, et sa verve de conteur, qui était incomparable, se réjouissait parmi des anecdotes fantastiques par elles-mêmes, qu'il forçait encore dans le fantastique. Il les recueillait avec soin. Je me souviens de la joie avec laquelle il dit à une personne qui venait de lui révéler un fait singulier : “À partir d'aujourd'hui, madame, vous tombez dans mes anecdotes...”

« Il avait fini par créer ainsi autour de lui une sorte d'atmosphère grisante dont la fascination était d'autant plus irrésistible qu'une réalité y éclatait, et magnifique : celle de son énergie morale. »

Notes et références

  1. Paul Bourget, « Barbey d'Aurevilly », Les Annales, n° 2018, 26 février 1922.