Allocution de François Mitterrand à Utah Beach (1984)

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Allocution de François Mitterrand à Utah Beach (1984)

Texte officiel de l'allocution prononcée par François Mitterrand le 6 juin 1984 à Utah Beach lors des cérémonies marquant le 40e anniversaire du Débarquement de 1944, en présence de Ronald Reagan, président des États-Unis, de la reine Elizabeth II d'Angleterre et du roi Baudouin de Belgique.

« Monsieur le Président,
- Monsieur le Premier ministre,
- Mesdames et messieurs,

- Ici, sur ces plages de Normandie, des dunes de Vareville au port de Ouistreham, il y a très exactement 40 ans, à l'aube d'un jour incertain de printemps, venus du ciel et de la mer, ciel et mer tourmentés, 136 000 hommes avec pour seule mission, de vaincre ou de mourir, ont décidé du sort de la guerre, de l'Europe et du monde. Ils étaient Américains, Britanniques, Canadiens ; ils étaient Belges, Hollandais, Norvégiens, Français ; ils étaient Grecs, Danois, d'autres encore, de dix pays engagés volontaires dans les armées alliées. 3 500 ont été tués ce jour-là.

- À partir de la tête de pont, conquise mètre par mètre, dans la tempête et le fracas des armes, sur un ennemi redoutable, la victoire exigea les semaines suivantes le renfort d'un million de soldats, la mort de 30 000 d'entre eux, la mise hors de combat de 200 000 blessés.

- Ce débarquement, le plus important qu'on eût jamais vu, formidable instrument de guerre, rassembla, dès les premières heures plus de 2 000 avions de transport, 900 planeurs, des milliers d'avions de combat et 5 000 bateaux qui, défi supplémentaire, n'accostèrent pas à marée haute. On sait comment, au prix de quelle préparation minutieuse, de quelle exécution rigoureuse, par la combinaison de la surprise et de l'audace, au prix de quelles pertes, sous le commandement d'officiers - Eisenhower, Montgomery, tant d'autres - dont le nom désormais appartient à l'Histoire, fut gagnée la bataille que nous célébrons aujourd'hui.

- Saluons ceux qui l'ont vécue, ces vétérans, et particulièrement ceux qui sont parmi nous restés fidèles à la mémoire et à l'espoir de leur jeunesse. Nous leur devons ce que nous sommes et je m'interroge parfois ; leur avons-nous rendu tout ce que nous pouvions ? Qu'ils se souviennent cependant. En 1944, à leur rencontre , se sont levés partout les combattants de l'ombre. Saluons la Résistance. Celle de mon pays et des pays amis, comme je salue les hommes libres d'Allemagne, d'Italie qui n'ont jamais baissé le front.

La liberté se paie de la peine et du sang. Le 6 juin, le jour "J" demeure incomparable. Sans lui, rien et nulle part, n'eût été achevé.

- Mais il y eut dans notre Europe mille jours et mille nuits d'attente, de lutte, d'échecs, de recommencements qui l'ont aussi rendu possible. “Avec nos valeureux alliés et nos frères d'armes et autres fronts, vous détruirez la machine de guerre allemande, vous anéantirez le joug de la tyrannie que les nazis exercent sur les peuples d'Europe ...”, avait proclalé Dwight Eisenhower dans son ordre du jour aux forces expéditionnaires au soir du 5 juin.

- Oui, saluons à nouveau l'héroïme du peuple russe dont les armées, reprenant le 10 juin l'offensive, dégageaient Léningrad et rompaient jusqu'à la Mer noire les dispositifs allemands, fixant ainsi à l'est des millions d'hommes braves. Saluons les combattants d'Italie, d'Afrique et du Pacifique. Saluons les unités tchécoslovaques, polonaises, luxembourgeoises, qui rejoignirent les forces de Normandie tandis qu'en Provence s'ouvrait un nouveau front. De proche en proche, le débarquement du 6 juin a, de la sorte, partout, sonne l'heure où l'Histoire devait basculer du côté de la liberté.

- Tairais-je, en cet instant, la pensée qui m'occupe. L'ennemi de l'époque, ce n'était pas l'Allemagne mais le pouvoir, le système et l'idéologie qui s'étaient emparés d'elle. Saluons les morts allemands tombés dans ce combat. Leurs fils témoignent comme les nôtres pour que commencent les temps nouveaux. Les adversaires d'hier se sont réconciliés et bâtissent ensemble l'Europe de la liberté. Qu'ils osent maintenant se déplacer eux-mêmes et que la sagesse des responsables d'ouest et d'est fasse que les alliés d'hier sachent à leur tour dominer les contradictions d'une victoire commune dont le monde attendait qu'elle apportât enfin la paix.

- Majestés, monsieur le Président, monsieur le Premier ministre, et vous combattants de la Deuxième Guerre mondiale, je veux en terminant vous exprimer la gratitude de la France, du fier refus de Londres, capitale du monde libre en 1940, à la victoire de mai 1945. Vos peuples, vos soldats, ont d'un geste fraternel accompagné les nôtres, force française libre, force française de l'intérieur, dans le combat libérateur. Votre présence sur notre sol pour cet anniversaire est ressenti par nous comme un honneur, gage d'attachement au passé, gage de confiance en l'avenir. »