Triste Noël à Ponts-sous-Avranches (1944)

De Wikimanche

Triste Noël à Ponts-sous-Avranches (1944)

Une petite Cherbourgeoise, Thérèse Travers, alors âgée de 11 ans, assiste à la première messe de Noël célébrée à Ponts-sous-Avranches, dans l'église Saint-Étienne, après la libération de 1944. Elle y a été conviée, avec ses parents, par des amis connus pendant l'occupation allemande, quand l'école du Sacré-Cœur de Cherbourg était venue se réfugier dans le château d'Apilly à Saint-Senier-sous-Avranches. L'église est en piteux état. Cinq mois auparavant, le 30 juillet précédent, des bombes l'ont frappée, éventrant la voûte et ravageant la nef.


« L'église massacrée, le cimetière pilonné, soufflé, à tel point labouré que les morts ont refait surface, dérangés dans leur dernier sommeil. Quelle désolation !

Il a bien fallu célébrer la messe de minuit. Il fait un froid de canard. La moitié de la voûte est crevée, les corbeaux, ces sales bêtes, volettent sur l'autel en jetant des cris sinistres.

La chasuble du prêtre montre ses déchirures : un obus a traversé la penderie de la sacristie en ligne droite. Il faut voir ça ! Les belles chapes tissées d'or percées en enfilade en plein dans le dos. Juste sur la croix ou le calice surbrodé.

Les confessionnaux tiennent debout quand même, raccrochés aux murs avec des fils de fer, sans corniches, ni rideaux.

Les beaux piliers, criblés par des éclats d'obus, décapités de leurs sculptures, cachent leurs blessures dans la nuit.

Les statues polychromes, sans figure ou sans mains, bancales, expulsées de leurs niches, de leur socle, éparpillent leurs corps un peu partout.

Les stalles du chœur, hachurées elles aussi.

Je n'ai pas assez de mes yeux pour visionner tout cela, l'imprimer à jamais dans ma jeune tête : mes yeux vont du curé aux oiseaux, du ciel à l'assistance... On tousse, on murmure, on pleure, on se rapproche dans le malheur. C'est le Noël de la Libération. Mais les gens qui sont là ont la tête pleine de souvenirs et d'angoisses, certains le cœur en deuil, et les voix sont tremblantes pour les chants traditionnels.

Il fait froid, les dos sont courbés, comme pendant les bombardements, le poids du souvenir remplace celui de la peur. Dans ce triste décor, est-ce qu'on réalise bien que « la guerre est finie » ? »

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