Tempête meurtrière à Cherbourg (1808)

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Tempête meurtrière à Cherbourg (1808)

Le 12 février 1808, une terrible tempête frappe Cherbourg. Le vent souffle avec violence, la mer est en furie. Les ouvriers qui travaillent à la construction de la digue sont en première ligne. Près de 400 hommes y trouvent la mort, selon Louis Augustin Le Carpentier Delavallée, 202 selon Vérusmor.

Voici leurs récits.

Récit de Le Carpentier-Delavallée

« Du 11 au 12 février 1808, il s’éleva une tempête de vent des plus terribles qu’il soit de mémoire d’homme et c’est particulièrement sur la plage de Cherbourg qu’elle a été plus forte et qu’elle a commis les désastres les plus malheureux et les plus affligeans.

Les nouvelles, qui nous en parviennent, nous annoncent que la mer s’est élevée de 16 pieds au dessus de la digue, ou jetée pratiquée dans la rade et à laquelle on travaille depuis plus de vingt ans. On étoit parvenu à établir, sur sa base, un plate-forme sur laquelle étoient placées des batteries, des hamacs ou maisonnettes en bois, pour loger les artilleurs, ouvriers et militaires préposés à la garde et défense de ces postes ; la mer, poussée par la tempête, a tout renvers, tout balaillé et près de 400 hommes y sont péris.

Ce cruel événement est raporté dans Le Journal de l’Empire de cette manière : Le 12, vers les deux heures du matin, le vent, ayant passé au nord-ouest, a soufflé avec une telle violence qu’aucun vieillard de ce pays ne se rappelle avoir rien vu de semblable. Rien n’a résisté à la tempête. Deux corvettes Le Cygne et Le Papillon, ainsi qu’un sloop, qui étoit sur la rade, ont été jettés à la côte, mais part bonheur personne n’a péri. Le Cygne a perdu ses deux mats, qui ont cassé lorsqu’il a touché ; Le Papillon seroit entré dans le port, si son gouvernail n’eut pas été emporté ; quant au sloop, sa cargaison n’a pas souffert, elle consiste en soude. Pendant ce désastre, un plus grand avoit lieu. La batterie Napoléon étoit sous l’eau.

On ne distinguoit, à huit heures du matin, que les débris des établissemens qui étoient dessus et qui venoient à la côte ; presque tout a été emporté par la mer. Beaucoup de personnes qui y étoient ont péri ; un grand nombre a été sauvé par le dévouement et le courage de M. Trigan, l’un des conducteurs des travaux de la batterie ; il a été secondé par un sergent d’artillerie du 6e, qui s’est exposé à son exemple. Tous deux se sont jettés à la nage pour gagner une saïque et ensuite y faire embarquer ceux que la mer n’avoit pas emportés ou ceux qui avoient encore assès de force. Toute la ville étoit au débarquement ; chacun s’est empressé de recevoir ces inforunés et de leur prodiguer tous les secours pour les rappeler à la vie ; une partie est hors de danger. Le vent souffle toujours avec violence du nord-ouest. Ce rapport est du 14. Cet événement est tel que ses résultats n’ont pu tout à la fois être recueillis ; nous nous proposons de les rassembler ici, lorsqu’ils seront présentés ».

Louis-Augustin Le Carpentier-Delavallée, « Journal des événemens les plus remarquables arrivés dans Coutances et même dans le département de la Manche autant qu’ils nous seront connus. Commencé le 1er thermidor an 4 de la République françoise ou 19 juillet 1796, vieux stile », Revue de l’Avranchin, tome 30, fasc. 167-168, p. 644-645.

Récit de Vérusmor

« La tempête du vendredi 12 février 1808, qui renversa le revêtement de la digue de Cherbourg et coûta la vie à un si grand nombre de personnes, est le plus terrible coup de vent que de mémoire d’homme l’on ait éprouvé sur nos côtes […].

Les vents, qui soufflaient depuis plusieurs jours du S. au S.-O., sautèrent en foudre au N.-O. vers les deux heures du matin, et la mer entra subitement en convulsion. On était à l’époque des vives eaux ; le flux commençait à se manifester. La tempête, qui se déclara tout d’abord avec une effrayante impétuosité, s’accrut encore à mesure que le flot monta : elle augmentait de violence en raison directe de la hauteur de la marée, et ce fut au moment du plein de la mer que la tourmente atteignit au maximum de sa fureur.

Dès le principe, les lames ne faisaient guère que briser le talus extérieur de la digue ; quelques vagues monstrueuses déferlaient seulement de temps à autre sur le parapet. Jusque-là, le danger n’était pas imminent. Mais lorsque le flot eut acquis une certaine élévations, quand il approcha de son plein, des coups de mer épouvantable s’abattirent sans relâche sur le sommet du môle, écrasant tout sous leur poids et balayant le revêtement par des torrents d’eau.

Il y avait sur la digue une garnison de 150 hommes, plusieurs employés et une centaine d’ouvriers, en tout 263 personnes. Qu’on se figure la position de ces malheureux sur un rocher artificiel, d’une fondation récente, au milieu des flots irrités qui fondaient sur ceux de toutes parts ! Tous s’attendaient à disparaître avec les débris du môle, tous se croyaient arrivés à leur dernière heure. Hélas ! ces cruelles prévisions allaient se confirmer pour le plus grand nombre d’entr’eux.

Déjà quelques hommes avaient été emportés par les lames, d’autres venaient d’être écrasés ou blessés par la chute d’un des pilastres de la grille d’entrée, d’autres enfin étaient ensevelis sous des habitations écroulées, et chacun cherchait un abri contre le danger, lorsqu’un affreux coup de mer vint renverser le parapet de la batterie Napoléon et culbuter dans l’abîme les vingt pièces d’artillerie dont elle était armée. Cette brêche ouvrit un passage aux vagues, qui s’y précipitèrent sans interruption. Bientôt le revêtement supérieur du môle s’écroula, le terre-plein de la batterie fut entamé, et une scène horrible s’accomplit… La caserne, le corps-de-garde, les pavillons circulaires, les logements des ouvriers, l’atelier des maçons, les forges, la poudrière, les magasins, tout fut renversé par la mer, entraîné par les flots, avec une foule de victimes ; hommes et débris disparurent dans les vagues ! Il ne resta debout sur la digue qu’une partie du pavillon du commandant, et la salle de police dans laquelle trois militaires se trouvaient enfermés et furent sauvés.

Cent quatre-vingt-quatoze personnes perdirent la vie dans cet effroyabe désastre. Les soixante-neuf autres échappèrent à la mort en se réfugiant dans des grottes formées de gros blocs de pierre entourés d’enrochement, qui servaient à loger des apparaux, et qui résistèrent à toute la puissance de la tourmente.

Lorsque la tempête commença à s’appaiser, trente-huit hommes furent enlevés de ces réduits par le dévoûment de M. Trigan, conducteur des travaux de la batterie, et d’un sergent du 4e régiment d’artillerie de la marine, qui gagnèrent à la nage une caïque de service, amarée sur un corps-mort, avec laquelle ils accostèrent le môle pendant la basse-mer. Cette embarcation et les quarante homme qu’elle portait attérirent au port de commerce à cinq heures du soir. Une partie de la population de Cherbourg, qui avait vu du rivage les bâtiments de la digue disparaître sous les vagues et avait été toute la journée dans une anxiété cruelle, s’était portée au débarcadère, les uns par humanité, les autres conduits par le plus vif intérêt, par les plus tendres sentiments. C’étaient des femmes qui demandaient leurs maris, des enfants qui réclamaient leurs pères. Quelques-uns retrouvèrent là les objets de leur tendresse, mais la plupart ne devaient plus les revoir.

Les vingt-neuf malheureux qui restaient encore sur la digue après le départ de la caïque, furent ramenés en ville le lendemain. Leur arrivée produisit la même scène de douleur et de larmes que le débarquement des premiers. Plusieurs des infortunés de l’un et de l’autre convoi, exténués de froid et de misère, moururent dans la nuit ou les jours suivants ; huit succombèrent pendant le trajet de la digue à la ville ou dès leur mise à terre. Les moins faibles pouvaient à peine se soutenir.

En ajoutant ces 8 décédés aux 194 victimes englouties avec les débris du môle, on voit que la catastrophe de la digue coûta la vie à deux cents deux personnes. Jamais Cherbourgs n’avait été affligé d’un deuil aussi lamentable : ce n’étaient que cris dans les rues, que sanglots et désespoir chez les familles des pauvres ouvriers ; la désolation était générale ».

Vérusmor, « Catastrophe de la digue de Cherbourg. 12 février 1808 », Annuaire du département de la Manche, 1849, p. 533-535.

Bibliographie

  • Yves Murie, Ouragan sur la digue, éd. Isoète, 2003

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