Témoignage de Valérie Feuillet sur le naufrage du CSS Alabama

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L'écrivaine saint-loise Valérie Feuillet (1832-1906) raconte le naufrage du CSS Alabama dans son livre Quelques années de ma vie [1].

« Comme nous arrivions sur le grand mur de la digue, le brouillard se leva et nous aperçûmes à l'horizon un point noir immobile ; c'était le Kearsarge qui guettait sa proie.
Il était dix heures quand le premier coup de canon fut tiré. Jusque-là, les deux navires s'étaient provoqués en courant des bordées d'une grâce terrible. Quand ils eurent rétréci leur cercle, ils s'arrêtèrent, se mesurèrent comme deux lutteurs, puis marchant l'un sur l'autre, échangèrent en même temps le feu de leurs batteries. Un nuage noir les enveloppa, et sema de plaques sombres la mer tranquille comme un lac. Des colonnes d'une fumée épaisse arrivèrent jusqu'à nous et nous cachèrent un instant les espaces. Quand elles eurent passé au-dessus de nos têtes, nous aperçûmes de nouveau les combattants. Ils reprenaient haleine ! Bientôt quelques flammes traversant les flancs du navire, nous avertirent que les canons recommençaient à tonner. Quelquefois on entendait leur grondement formidable, quelquefois le vent l'emportait vers d'autres plages. À travers les obscures vapeurs de la poudre, on voyait les boulets tomber de la mer, puis sortant du gouffre qu'ils avaient entr'ouvert, des gerbes d'écume légère, s'élever au-dessus des flots.
Personne ne pouvait prévoir l'issue du combat. Pas un des navires ne paraissant souffrir de cette effroyable lutte. L'un et l'autre conservaient leurs mâts, leurs cheminées, leurs pavillons. Tout l' Alabama frémit. On eut dit qu'un tremblement sous-marin ébranlât ses entrailles. Quelques vagues gigantesques l'enveloppèrent, puis s'affaissèrent autour de lui, laissant voir à son avant un immense trou béant. L'ennemi impitoyable continuait le feu de ses batteries. L'Alabama ne répondait plus. Bientôt ses mâts, ses cheminées volèrent en éclats dans les airs. Il essaya de fuir et de gagner la côte, mais l'eau entrant dans sa chaudière arrêta sa marche. Il hissa son pavillon de détresse. Peu de temps après, nous vîmes ce malheureux navire pencher la pointe de son avant vers la mer et disparaître dans les profondeurs. Pendant cela, nous essuyions nos larmes, et le Kearsarge rentrait dans le port à la place du vaisseau vaincu.
Quelques barques françaises et anglaises s'avancèrent à toutes voiles pour tâcher de sauver l'équipage. Nous regagnâmes Cherbourg avec les embarcations qui ramenaient les blessés et les morts. Les malheureux blessés étaient couchés au fond des barques, recouverts par un morceau de voile. On entendait leurs gémissements malgré le bruit des rames. Quelquefois un bras soulevait la toile et se dressait vers le ciel, semblant reprocher à Dieu d'avoir permis ces ravages.
Nous étions à peu près de la moitié de la route, quand nous aperçûmes une espèce de radeau surmonté d'une tête humaine. Il s'avançait vers nous au milieu des débris du navire que la mer charriait. Nous reconnûmes bientôt que ce radeau était une cage à poules sur laquelle un homme ou plutôt un morceau d'homme était attaché : les deux jambes manquaient à ce cadavre qui vivait encore. C'était horrible à voir. On s'empara du misérable et on l'étendit dans l'une des barques, mais il n'y fut pas plus tôt descendu, que poussant un cri profond, il rendit l'âme.
Il nous devint impossible de supporter plus longtemps de tels spectacles. Nous priâmes l'amiral de reprendre le large et nous nous séparâmes des bateaux mortuaires. Une heure après, nous remontions les escaliers du quai avec le capitaine du Kearsarge qui entrait triomphalement dans la ville, les pistolets à la ceinture et le visage noirci de poudre. »

Notes et références

  1. Valérie Feuillet, Quelques années de ma vie, éd. Calmann-Lévy, 1894.