STO dans la Manche

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Service du travail obligatoire (STO) dans la Manche

Témoignage d’André Richard, le 21 avril 2007

Je vais tout d’abord commencer ce témoignage par un petit historique portant sur le Service du travail obligatoire (STO) étant donné que le témoin que j’ai interrogé en a fait partie.

Qu’est ce que le STO ?

Une loi votée le 16 février 1943 par le gouvernement de Vichy instaure le Service obligatoire du travail (SOT), modifié en Service du travail obligatoire (STO) pour une abréviation prêtant moins à la plaisanterie pour les hommes âgés de 21 à 23 ans. Les classes 1940, 1941 et 1942 sont envoyées en Allemagne pendant deux ans pour fournir de la main d'œuvre au IIIe Reich. Environ 700 000 hommes seront appelés à accomplir le STO. En contrepartie, le gouvernement de Pierre Laval obtient de l'Allemagne la suppression de la ligne de démarcation (qui en pratique n'existe plus car les Allemands occupent la "zone libre" depuis novembre 1942). Avec la complicité active du gouvernement de Vichy (les travailleurs français sont les seuls contraints d'Europe à avoir été requis par les lois de leur propre État, et non pas par une ordonnance allemande), l'Allemagne nazie imposa la mise en place du STO pour compenser le manque de main-d'œuvre dû à l'envoi de ses soldats sur le front. Durant l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, le service du travail obligatoire consista en réquisitions et transfert contre leur gré vers l'Allemagne de centaines de milliers de travailleurs français pour l'effort de guerre allemand (usines, agriculture, chemins de fer, etc.) dans des camps de travailleurs sur le sol allemand. La France est le pays qui a fourni la plus grande main-d'oeuvre à l'Allemagne durant la guerre : 400 000 volontaires (qui furent souvent considérés comme des traîtres en 1945), 650 000 envoyés de force, un million de prisonniers de guerre et un million qui travaillaient dans des usines françaises au service de l'Allemagne. Au total, 3 000 000 de Français travaillèrent pour la machine de guerre allemande, de gré ou de force.

Présentation d'André Richard

André Richard, né le 11 décembre 1922, agriculteur retraité, a 20 ans et demi au moment des faits. Il habite Hambye depuis qu’il y est né. Il fait partie de ces nombreux jeunes obligés à partir en Allemagne pour ce qu’on appelle le Service du travail obligatoire (STO). Il quitte la France en juin 1943 et n’y revient qu’en avril 1945, ce qui fait en tout deux ans. Pendant deux ans, il vit dans la misère et ne reçoit aucune nouvelle de sa famille. Jusqu'à sa mort le 23 mai 2007, il était le dernier de sa commune à être encore en vie.

Le départ

« C’est à Hambye, en juin 1943, que tous les jeunes nés en 1922 dont je faisais partie ont été convoqués à la mairie de Saint-Lô. Je ne savais pas du tout ce qui m’attendait là-bas. Enfin arrivé à destination, on m’a fait passer un conseil de révision comme cela se déroulait pour le service militaire. C’est seulement après qu’on nous a expliqué que nous étions contraints de faire partie du STO. Nous étions obligés de partir travailler dans les usines en Allemagne, car les Allemands avaient besoin de main d’œuvre et les Français affirmaient que les prisonniers captifs en Allemagne allaient revenir, ce qui était totalement faux étant donné qu’un seul n’est revenu. Et arrivés en Allemagne, nous nous sommes aperçus que ce n’était pas du tout pour libérer les prisonniers mais pour remplacer les Allemands partis à la guerre. Nous étions d’une grande utilité car la main d’œuvre était gratuite. En plus de ceux nés en 1922, il y en avait certains qui étaient déjà partis, nés en 1920 et 1921, à cause de leurs spécialisations (mécanique et diéséliste). Si jamais nous refusions de partir, certaines personnes pouvaient nous dénoncer par jalousie (parce qu’un de leur proche était parti ou avait été fait prisonnier). D’autres avaient trouvé une combine intéressante, c’était le mariage blanc. Un jeune se mariait avec une femme qu’il n’aimait pas forcément, donc il rentrait chez lui et ne repartait pas. Une belle-sœur voulait le faire pour moi mais ça n’a pas marché car les Allemands ont fini par comprendre que c’était un prétexte donc ils bloquaient tous les mariages. En tout, nous étions treize jeunes d’Hambye à partir nés en 1922. Nous sommes tous revenus mais maintenant je suis le seul à être encore vivant en 2007. Une fois à Saint-Lô, nous avons pris le train pour Paris. Et là-bas nous sommes partis en direction de Cologne par la gare de l’Est. Puis arrivés nous avons été dispersés dans les usines de l’Allemagne. Deux frères ou deux amis pouvaient même être séparés et nous n’avions pas le droit de contredire une décision. Aucune parole n’était acceptée. Moi je me suis retrouvé avec des jeunes de La Haye-Pesnel et de Canisy, à travailler dans la Ruhr, la zone industrielle, à Mülheim. Nous sommes presque tous arrivés en même temps.

Carte pour localiser la Ruhr sur la carte de l'Allemagne

Le travail dans la Ruhr

Carte de la région de la Ruhr, zone industrielle

Pendant six semaines, je suis allé dans un centre d’apprentissage pour apprendre la soudure électrique. Mais je n’étais pas très doué. Je ne suis d’ordinaire pas du tout bricoleur et on m’a changé de poste parce que je n’y arrivais pas. J’ai donc travaillé la soudure de la forge au marteau. C’était plus dur mais moins embêtant. Je travaillais avec trois Allemands, qui étaient mes éducateurs, ceux qui m’apprenaient ce que je devais faire, et un Russe, qui était venu également pour travailler comme moi. Nous avions de très bonnes relations, même pour communiquer tout se passait bien. Nous travaillions douze heures par jour, jamais de nuit et le dimanche, considérés comme moment de repos.

Je suis toujours resté à Mülheim. Mon travail consistait à emboîter deux tubes en ferraille ensemble, les chauffer à blanc par le gaz et les souder en tapant dessus avec le marteau. Ils s’assemblaient en se refroidissant. C’est ce qu’on appelle la soudure à blanc. On travaillait dans des conditions abominables, le bruit était permanent il n’y avait pas moyen de « causer ». Une petite paye nous était donnée je ne me souviens plus de la quantité exacte mais c’était insignifiant. Et une fois la journée finie, nous étions pointés, puis le retour se faisait en tramway ou à pied. En fait ce que nous faisions, servait pour le matériel des Allemands, les armes entre autres. C’est pour ça que même encore à l’heure d’aujourd’hui nous ne sommes toujours pas reconnus comme combattants. En réalité, nous sommes reconnus comme rien alors que nous sommes quand même partis bien que nous n’en avions pas envie. La nourriture était très mauvaise. Le soir, nous avions droit à du rutabaga (appelé maintenant chou-navet, aliment qui a mauvaise réputation chez les seniors car c’est l’aliment de base qu’ils avaient pendant la Seconde Guerre mondiale) et du chou (qui ressemble à celui qu’il y a dans la choucroute d’aujourd’hui) avec très peu de pain, ce qui n’était vraiment pas bon, immangeable. Toutes les quantités étaient limitées. Le matin, nous n’avions droit qu’à un café et le midi, nous n’avions rien à nous mettre sous la dent. Avec douze heures de travail par là-dessus ! On mangeait tellement peu, qu’on finissait par n’avoir plus faim. On nous donnait aussi du tabac et il arrivait quelquefois d’échanger ce tabac contre un morceau de pain. N’étant pas fumeur, c’est ce que je faisais car il y avait un homme particulièrement, très gros fumeur, qui échangeait son peu de pain avec le tabac des autres, non fumeurs aussi. Et à la fin, il venait nous supplier de lui donner du pain parce qu’à cause de ses échanges il n’avait plus rien à manger. Mais bon, ici il fallait vraiment faire un choix : manger ou fumer. Personne n’est mort de faim mais nous n’avions vraiment rien, c’était ridicule la quantité que l’on mangeait. Je crois que c’est ce qu’il y avait de plus horrible de ne pas manger. D’être soudain contraint à ne plus manger, ça m’a vraiment marqué.

Nous faisions un trajet quotidien entre la chambre et l’usine qui durait 45 minutes. Au départ, nous logions dans des baraques mais quelques jours après notre arrivée il y eut des bombardements, nous, nous étions à l’abri, mais notre hébergement a été détruit. Nous nous sommes logés dans une caserne, aménagée en habitation. Nous dormions avec des couvertures, sur des paillasses qui n’ont jamais été lavées. Nous lavions chacun notre linge. Mes maillots de corps étaient quand même restés en assez bon état, je crois que j’en avais pris assez, peut-être plus que les autres. Nous pouvions acheter des vêtements, si nous pouvions appeler ça des vêtements, je dirais plus exactement des bouts de chiffon qui servaient de vêtements, grâce à la petite paye qui nous était donnée. Mais là aussi nous étions limités. Pour pouvoir se nourrir et s’habiller correctement il nous fallait des bons, ce que bien sûr nous n’avions pas. Mais nous n’étions quand même pas trop mal bâtis. Etant donné qu’en arrivant je ne connaissais personne, je faisais connaissance au fur et à mesure, avec ceux qui étaient avec moi. Nous n’avions ni radio ni moyen de communication, seules des rumeurs avec des « on m’a dit » circulaient.

Jusqu’au débarquement, nous avions des nouvelles, des lettres ou des colis de nos familles, après c’était terminé. Ma mère ne savait même pas si j’étais vivant ou mort. De toute façon, concernant une information, nous n’avions pas la même version : les Anglais nous disaient leur version et les Allemands le contraire donc rien n’était valable. Il y a eu beaucoup de dégâts à cause des bombardements quotidiens. Un jour, les sirènes de l’usine ont sonné ce qui annonçait que l’usine allait bientôt être bombardée. Nous sommes quelques-uns à avoir eu le temps d’aller chercher nos bagages avant qu’ils ne prennent feu. D’autres, après ce bombardement, n’en avaient plus. Ensuite, nous nous sommes cachés dans des tranchées en attendant la fin des bombardements. Puis, après nous avons travaillé dans une usine à proximité de l‘ancienne. Les prisonniers avaient même une protection que nous n’avions pas. Ils vivaient mieux que nous, si bien qu’il valait mieux être prisonniers que faire partie du STO.

Je me souviens aussi d’un jour, nous devions être à peu près au milieu de cette période, où nous avons eu l’ordre de ne pas partir au boulot. On nous a emmenés dans un centre de gazage, laissant nos bagages à l’entrée. Puis, il fallait entrer nu dans une pièce où nous avons reçu énormément de gaz, un gaz non mortel mais qui soi-disant nous désinfectait. Moi je pense que c’était surtout pour nous faire peur, que si jamais on avait l’intention de partir c’était la mort par gazage qui nous attendait. Et pendant que nous étions dans la pièce, les Allemands en ont profité pour fouiller nos chambres, sûrement pour vérifier qu’ils ne trouveraient rien d’anormal. La vie a suivi son cours ainsi jusqu’à l’arrivée des Américains, venus nous libérer en avril 1945. L’organisation pour le départ, qui devait se faire en quarante jours, s’est fait en réalité assez rapidement. En moins d’une semaine me semble-t-il. Le transport s’est effectué grâce au JMC (véhicules militaires) et nous sommes ensuite montés dans un wagon, entassés comme des moutons tout en sachant que nous allions rentrer, que tout ce cauchemar était terminé. Nous avons traversé le Rhin avec des bateaux et transité par la Hollande puis par la Belgique, parce que par là les lignes étaient restées intactes. Quand nous sommes partis, il n’y avait plus rien, tout avait été détruit. Comme il n’y avait plus de ponts, étant tous détruits par la guerre, les bateaux étaient mis côte à côte pour faire une passerelle et les camions pouvaient donc rouler dessus. Enfin, nous sommes arrivés à Valenciennes où nous avons été bien accueillis. Pour la première fois depuis deux ans, nous avons pu dormir dans des draps, des vrais. Quelques formalités administratives ont été effectuées puis nous avons pris le train à Montparnasse pour arriver à Villedieu-les-Poêles. Nous n’avions plus aucune notion de temps, juste quelques repères approximatifs. Aucun membre de ma famille ne savait que j’allais rentrer, ce fut une surprise quand je suis enfin rentré chez moi. Là-bas, la Wehrmacht [armée allemande] était complètement désorganisée contrairement à ici. En fait, après le débarquement, l’armée allemande a perdu pied dans la Ruhr. À Hambye, presque tout était resté intact excepté deux maisons qui avaient été brûlées à cause des bombes d’avions. Une fois rentré, la vie a enfin repris son cours normal. C’était une drôle de vie qu’on menait là-bas.

Carte pour localiser Valenciennes

Le souvenir

Par la suite, à chaque commémoration du 8 mai 1945, tous les combattants étaient présents et nous, les gens du STO nous n’avions pas le droit d’y être. Les prisonniers disaient même que nous n’avions pas fait la guerre, ce qui était complètement absurde. Je me souviens même d’un 8 mai, quelques années après la guerre, où je m’étais rendu aux monuments aux morts pour commémorer la guerre. Je n’avais peur de rien. Un homme m’a interpellé en me disant que je n’avais rien à faire ici, seuls les combattants avaient le droit d’être là, et que je faisais mieux de rentrer chez moi. De nombreuses années plus tard, ce même homme était venu me voir chez moi, en me demandant de venir aux monuments aux morts parce qu’il n’y avait presque plus de combattants. Je l’ai envoyé sur les roses et bien sûr je n’y suis pas allé. Il s’était royalement moqué de moi, il me prenait pour qui celui-là ? »

Pour ma part, étant la petite-fille de ce témoin, je trouve ce témoignage encore plus intéressant et enrichissant que l’aurait été un témoignage d’une personne que je ne connaissais pas. Je savais déjà qu’il avait fait partie du STO mais je n’en savais pas autant et cette chance d’avoir pu l’interviewer m’a permis d’en savoir plus sur ce qu’il avait vécu en Allemagne. Par contre il y a une chose qui m’interpelle c’est le fait de savoir que toutes ces personnes, qui ont été contraintes d’aller travailler en Allemagne (un total de 600 000 à 650 000 travailleurs français ont été acheminés vers l'Allemagne entre juin 1942 et juillet 1944) ne sont toujours pas reconnus comme ayant fait la guerre. Je suis d’accord pour dire qu’ils ne l’ont pas fait directement, ils n’étaient pas au front mais ils sont quand même partis pour aller travailler dans le camp opposé alors qu’ils auraient préféré rester chez eux. Peut-être qu’un jour la France se rendra compte de son erreur de les avoir toujours ignorés en tant que combattants, mais ce jour-là il sera déjà trop tard, d’une part car pour ceux qui restent en vie, c’était en rentrant de la guerre qu’ils auraient voulu être reconnus comme combattants et d’autre part car il n’y aura plus personne pour témoigner. Ainsi, pour résumer ce témoignage, voici une phrase d’Albert Schweitzer qui dit : "La vérité n'a pas d'heure; elle est de tous les temps, précisément lorsqu'elle paraît inopportune. Alors à quand la vérité ?

Je voudrais rendre hommage à mon grand-père, décédé le 23 mai 2007, un mois après avoir accompli pour la dernière fois, son devoir de mémoire. Après avoir vécu sans être reconnu aux yeux de l’État, après avoir vécu dans l’ombre, il est à présent reconnu dans mes yeux et dans mon cœur. J’aimerais dire combien il est important que la vérité soit dévoilée au grand jour. Enfin, c’est une chance pour moi d’avoir pu découvrir son histoire, leur histoire, notre histoire puisqu’il est de notre devoir à tous de continuer à diffuser cette réalité historique pour ne pas qu’elle retombe dans l’oubli.