Rapatriement des cendres de John Paul Jones (Cherbourg) (1905)

De Wikimanche

John Paul Jones par Charles Willson Peale.

Rapatriement des cendres de John Paul Jones (Cherbourg) (1905)

En 1905, les États-Unis décident de rapatrier les restes de John Paul Jones, l’un des héros de leur guerre d’indépendance, mort à Paris en 1792. En accord avec la France, un éclat tout particulier est donné à cet événement. Une escadre navale est dépêchée à Cherbourg pour assurer le rapatriement de la dépouille et des cérémonies solennelles sont organisées au début du mois de juillet à Paris et à Cherbourg lors de la translation du cercueil.

John Paul Jones

John Paul Jones, né à Arbigland (Écosse) le 6 juillet 1747, mort à Paris le 18 juillet 1792, est un des héros sur mer de la guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783). Il est le premier à hisser le pavillon américain sur un navire de guerre, ce qui en fait aux yeux de certains le « père » de l’US Navy. Il combat à bord de plusieurs navires, dont notamment le Bonhomme Richard. Il est célèbre aussi par la réplique qu’il fait au capitaine britannique du HMS Serapis qui lui demande de se rendre : « Je n’ai pas encore commencé à me battre ».

Après avoir servi deux ans dans la marine russe, John Paul Jones s’établit à Paris en 1790. Il y meurt le 18 juillet 1792 d’une néphrite interstitielle, dans son appartement de la rue de Tournon. Il est enterré dans un cercueil de plomb au cimetière Saint-Louis.

En 1899, les États-Unis décident de rapatrier les restes de leur héros. Mais, entre-temps, le cimetière Saint-Louis a été vendu et transformé en jardin, puis en dépôt de carcasses d’animaux. On ne sait plus où se trouve le cercueil. D’importantes recherches sont entreprises qui aboutissent enfin en 1905.

En accord avec la France, les États-Unis décident de donner un faste exceptionnel au rapatriement. Cherbourg, qui doit accueillir l’escadre américaine chargée de ramener le corps, ne veut pas être en reste. Elle profite de la présence américaine le 4 juillet, jour de la célébration de l’indépendance américaine, pour organiser de grandes fêtes. Des circonstances exceptionnelles – la mort du secrétaire d’État John Hay qui plongera les États-Unis dans le deuil et la mort d’un soldat américain à Cherbourg – donneront encore plus de gravité à l’événement.

Les fêtes franco-américaines à Cherbourg

L’escadre navale américaine arrive à Cherbourg le 30 juin 1905. Elle est emmenée par le cuirassé USS Brooklyn, qu'accompagnent les croiseurs Chattanooga, Galveston et Tacoma. Elle y retrouve une escadre française emmenée par le Bouvines qui comprend également le Henri IV et le Amiral Tréhouard

Les festivités commencent le lundi 3 juillet avec un concert de musique militaire donné à 20 h 30 place du Château par la musique du cuirassé français Bouvines, suivi d’une retraite aux flambeaux en musique [1].

Le mardi 4 juillet, les bâtiments de guerre français et américains sur rade arborent le grand pavois [2]. Des régates sont organisées en rade entre les marines américaine et française [2]. À 14 h, dans l'arsenal, au Béton, a lieu la réception des délégations de l’escadre américaine. On compte-là 1 200 hommes [2]. Emmenés par la musique du 1er régiment d’infanterie, les militaires se rendent en cortège jusque devant la mairie, où M. Lohen, premier adjoint au maire, les salue, puis jusqu’aux halles, derrière le théâtre, où leur est servi un punch [2]. Pendant ce temps, les états-majors sont reçus à la préfecture maritime pour une garden-party. À 16 h, la musique du ‘’Bouvines’’ donne un concert dans les jardins du casino. À 17 h, un apéritif d’honneur musical offert par la ville aux délégations américaine et française réunit 400 personnes dans la grande salle du casino [2]. À 20 h 30, place de la République, l’orchestre de l’escadre américaine donne un concert gratuit, avant de céder la place à la musique du 25e de ligne [2]. À 21 h 30, les quais, les jetées et la place de la République sont illuminés, un dôme de feu couronne le kiosque à musique devant l’hôtel de ville, tandis qu’une grande fête vénitienne est proposée sur la rade qui enthousiasme plus de 10 000 personnes [2]. ,

À Paris

La cérémonie à Paris.

Le jeudi 6 juillet, un train spécial part de Cherbourg à 3 h 30 du matin avec 500 militaires américains de l'escadre arrivée le 30 juin [3]. Le convoi arrive à Paris, en gare des Invalides à 11 h 40 [4].

Une cérémonie religieuse a lieu à 16 h en l'église américaine de l’avenue de l'Alma, au cours de laquelle l'amiral Horace Porter, ambassadeur des États-Unis en France, ancien aide de camp du général Grant, remet la dépouille de l'amiral Jones à Francis B. Loomis, ambassadeur extraordinaire des États-Unis [3]. Le cortège rejoint la gare des Invalides par la rue de l'Alma, les Champs-Élysées, le pont Alexandre-III et l'esplanade des Invalides [3]. Des gardes républicains et des sergents de ville forment une haie d'honneur [3].

Le train transportant la dépouille de l'amiral Jones est formé. Il comprend le wagon contenant le cercueil et quinze wagons de seconde classe pour le transport des militaires américains, tandis que trois autres wagons de première classe accueillent les officiers [5]. Il part à 23 h, retardé par les marins américains, « décidément très gais », qui s’amusent à tirer le signal d’alarme [6].

Le cercueil arrive à Cherbourg

Le cercueil avant son embarquement sur le Zouave.

Le convoi arrive à Cherbourg le lendemain matin vendredi 7 juillet, à 7 h 45, « avec plus d’une heure un quart de retard » [7]. Le train à peine immobilisé à hauteur de l’appontement des transatlantiques, quai de l’Ancien-Arsenal, les soldats américains vont se ranger le long de la voie ferrée, face à la locomotive, et restent « dans une immobilité absolue » pendant le transfert du cercueil [7].

Une tente est dressée sur le quai [8]. Une chapelle ardente et un salon y sont installés [8]. Le cercueil est gardé par des sections américaines et françaises en grande tenue [8]. Pour s’associer au deuil des États-Unis, qui vient de perdre son secrétaire d’État aux Affaires étrangères John Hay, la ville a mis en berne tous les drapeaux ornant les monuments municipaux [9] et les réverbères restés allumés sont voilés de crêpe [8].

Les obsèques du marin américain Robert Roodgers, 24 ans, du croiseur Chattanooga, mort à l’hôpital civil d’une néphrite, ont lieu l’après-midi à 16 h [10]. Un cortège emmène le cercueil de l’hôpital au cimetière à travers les rues du centre ville [11]. Il est composé d’un piquet de l’infanterie coloniale, de la musique du Brooklyn en tenue de cérémonie, qui joue des marches funèbres, et d’une centaine de marins du Chattanooga [11].

Toute la journée de vendredi, la population cherbourgeoise défile devant le cercueil de plomb recouvert de chêne de l’amiral Jones enveloppé du drapeau des États-Unis [12]. « Le soir, à 10 heures, l’affluence est tellement considérable qu’un rigoureux service d’ordre a dû être organisé », note Le Matin [12]. Cherbourg-Éclair estime la foule à 10 000 personnes [13].

Le samedi 8 juillet, « À midi, une foule de plusieurs milliers de personnes est massée sur les quais, sur les jetées, la place Napoléon et la darse de Chantereyne », estime Le Matin [14]. Après l’arrivée des troupes françaises, puis, américaines, les personnalités se présentent une à une : le contre-amiral C. D. Sigsbee, commandant du Brooklyn, le vice-amiral Joseph Besson, préfet maritime, Jacques Dupré, sous-préfet, Albert Mahieu, maire… La remise du corps aux autorités américaines fait l’objet d’un procès-verbal [14].

La levée du corps a lieu à 13 h précises, tandis que les clairons de l’infanterie coloniale sonnent « Aux champs », que la musique joue l’hymne américain et que les canons tonnent dans la rade [14]. Le vice-amiral Besson prend la parole pour saluer ce « frère d’armes » et rappeler ses exploits [14]. Le cercueil est embarqué sur le torpilleur Zouave et appareille peu après [14]. Les milliers de Cherbourgeois massés sur les deux jetées « se découvrent respectueusement » au passage du navire [14]. Dans la rade, au fur et à mesure de la progression, chaque bateau lui rend les honneurs [14]. « Les navires tirent leurs salves, espacées de minute en minute, « qui sonnent comme un glas dans le panorama de l’immense rade, éclairée par un soleil radieux » [14]. « Le spectacle est vraiment impressionnant et grandiose », écrit Le Matin [14]. À 13 h 30, le Zouave accoste le Brooklyn. Le cercueil est transféré et posé à l’arrière du cuirassé américain.

L’escadre américaine quitte Cherbourg à 17 h à destination de New York [15].

Le 24 avril 1906, les restes de John Paul Jones sont finalement transférés à Annapolis (Maryland), siège de l’école navale américaine, au cours d'une cérémonie présidée par Theodore Roosevelt, président des États-Unis. Le 26 janvier 1913, les restes sont placés dans un majestueux sarcophage de marbre et de bronze dans la chapelle de l'académie navale.

Notes et références

  1. « Les fêtes franco-américaines », Cherbourg-Éclair, 4 juillet 1905.
  2. 2,0 2,1 2,2 2,3 2,4 2,5 et 2,6 « Les fêtes franco-américaines », Cherbourg-Éclair, 5 juillet 1905.
  3. 3,0 3,1 3,2 et 3,3 « Les Américains à Paris », L'Aurore, 7 juillet 1905.
  4. Le Gaulois, 7 juillet 1905.
  5. « Glorification d’un héros », Le Matin, 7 juillet 1905.
  6. « Les restes de l’amiral Jones : les marins américains à Paris », Le Petit Journal, 7 juillet 1905.
  7. 7,0 et 7,1 « Les restes de l’amiral Paul Jones », Le Petit Journal, 8 juillet 1905.
  8. 8,0 8,1 8,2 et 8,3 « Les restes de l'amiral Jones », L'Intransigeant, 8 juillet 1905.
  9. « L’escadre américaine », La Presse, 7 juillet 1905.
  10. « Les restes de l’amiral Jones : retour à Cherbourg », Le Petit Parisien, 8 juillet 1905.
  11. 11,0 et 11,1 « Obsèques du marin américain Roodgers », Cherbourg-Éclair, 7 juillet 1905.
  12. 12,0 et 12,1 « En l’honneur de l’amiral Jones », Le Matin, 8 juillet 1905.
  13. Cherbourg-Éclair, 8 juillet 1905.
  14. 14,0 14,1 14,2 14,3 14,4 14,5 14,6 14,7 et 14,8 « Les restes de l’amiral Jones : le cercueil est transporté à bord du Brooklyn », Le Matin, 9 juillet 1905.
  15. « Départ des division américaine et française », Cherbourg-Éclair, 10 juillet 1905.

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