Pierre Letourneur (1736)

De Wikimanche

Pierre Letourneur.

Pierre Letourneur, Prime, Félicien, né à Valognes en 1736 et mort en 1788, est un littérateur et traducteur de la Manche.

Après de brillantes études notamment littéraires, Letourneur se rend à Paris où on le nomme censeur royal, secrétaire de la librairie et secrétaire ordinaire du Comte d'Artois, frère du roi (le futur Louis XVIII). Son premier ouvrage en prose fut une imitation en prose des Nuits d'Edward Young. Ce fut un très grand succès.

Letourneur traduisit ensuite les Méditations de Hervey en 4 volumes enrichis de la célèbre Élégie sur un cimetière de campagne de Gray. En 1771, il donna aussi un Choix de contes et poésies erses et six ans plus tard, une imitation des poèmes gaéliques d'Ossian, dus à Macpherson. Ces adaptations furent traduites dans toutes les langues.

Cependant, Letourneur est surtout connu pour sa traduction du théâtre de Shakespeare en 20 volumes en l'espace de six années, ce qui représente un bel exploit. Le public s'enflamma pour Shakespeare dès la sortie des deux premiers volumes. Cela irrita profondément Voltaire qui s'en émut dans une lettre adressée au poète et critique Jean-François de la Harpe en 1776 : « Il faut que je vous dise combien je suis fâché contre un nommé Letourneur, qu'on dit secrétaire de la librairie, et qui ne me parais pas le secrétaire du bon goût. Auriez-vous lu les deux volumes de ce misérable ? Il sacrifie tous les Français à son idole (Shakespeare) comme on sacrifiait autrefois des cochons à Céres...Il n'y a pas assez de camouflets, assez de bonnets d'âne, assez de piloris pour un pareil faquin. »

Un autre critique des traductions de Letourneur fut Barère. Dans son livre Les Beautés poétiques d'Young paru en 1804, il écrit : « Letourneur a le premier traduit Les Pensées de Nuit qu'il a publiées sous le titre de Nuits d'Young. Mais Letourneur voulait obtenir des succès et il a fait une transaction entre les deux langues. Il a composé un ouvrage français avec des pensées anglaises. Quelques-uns de nos poètes modernes ont publié des imitations de Young. Ils ont fait sans doute preuve de talent; mais imiter n'est pas traduire. » Barère a donc proposé une version plus littérale de Young comme les deux extraits suivants le montrent.

Exemple de traduction

Texte anglais

- « On all important time, thro' ev'ry age- tho' much and warm, the wise have urg'd; the man is yet unborn who duly weighs an hour. 'I've lost a day'-the prince who nobly cry'd, Had been an emperor without his crown; of Rome ? Say, lord of human race ! He spoke as if deputed by mankind. »

Traduction de Letourneur, 1769

- « Les siècles ont vu naître assez de philosophes qui ont raisonné sur le prix du temps et recommandé son usage Mais que le sage qui sait apprécier une heure et lui faire rapporter toute sa valeur, est un être rare : Il fut pourtant un prince qui s'écria sur le trône ' J'ai perdu un jour'. Oui, cet empereur vertueux eût encore été le premier des mortels, quand il n'eût pas porté de couronne. »

Traduction de Barère,1804

- « Quoique, dans tous les siècles, les sages aient disserté longuement, et avec beaucoup de chaleur sur la toute importance du temps, il n'est pas encore né l'homme qui sache apprécier une heure. Ce prince qui a dit noblement : 'J'ai perdu un jour' eût été un empereur, même sans sa couronne. Empereur de Rome ? Dites plutôt le chef de l'espèce humaine ! Il parla comme s'il était le représentant du genre humain... »

Conclusion

Les traductions de Letourneur ont de la facilité et de l'élégance mais aussi de la recherche et de l'emphase. En tout cas, on lui doit d'avoir fait connaître la littérature anglaise aux Français, notamment l'énorme production du théâtre de Shakespeare.

Portrait

Dans le Mercure de France du 14 juin 1788 on lit : A. Pujos a dessiné un portrait de Pierre-Prime-Félicien Letourneur. Ce portrait nous a semblé ressemblant et bien fait. On lit au bas ces quatre vers anonymes :

'Ne croyant que traduire, il créa ses Ecrits;
Doux sensible et modeste, il ignora sa gloire;
Il ne mourra jamais au Temple de Mémoire;
Ni dans le cœur de ses amis.'

Œuvres

  • Les Nuits et œuvres diverses d'Young, Paris, 1769-70 4 volumes in-8° et in-12°
  • Méditations sur les tombeaux, par Hervey, 1770, in-8°
  • Histoire de Richard Savage, suivie de la vie de Thomson, 1771, in-12°
  • Théâtre de Shakespeare 1776 et suivantes, 20 volumes in-8°
  • Ossian, fils de Fingal, poésies galliques, 1777, 2 volumes in-8°
  • Clarisse Harlowe, 1784-1787, 10 volumes in 8°

Sources

  • Ch. Dezobry et Th. Bachelet, Dictionnaire général de biographie et d'histoire, Paris, 1880, Delagrave, éditeur.
  • Mercure de France, 1788, Paris.

Voir aussi