Paul Tesson (1918-2014)

De Wikimanche

Défilé syndical unitaire à Cherbourg en 1968. Paul Tesson est au premier rang, écharpe claire sous la veste, quatrième à partir de la gauche.

Paul Robert François Tesson, né à Tourlaville le 19 juin 1918 et mort dans la même commune le 8 septembre 2014, est un syndicaliste ouvrier et une personnalité politique de la Manche. Son témoignage a été recueilli dans un ouvrage intitulé Paroles de militants[1]. Il y donne son éclairage sur la vie syndicale du département.

Militant précoce

Selon son propre témoignage, Paul Tesson commence à militer à l'âge de treize ans, en 1931. Apprenti mécanicien à Cherbourg, il rencontre ce qu'il appelle « un embryon de la JOC » (Jeunesse Ouvrière Chrétienne).

Trois ans plus tard il est apprenti à l'arsenal. Son témoignage vaut d'être cité :

« Lorsqu'on faisait une bêtise, ils nous brisaient nos essais[2] qu'on avait mis du temps à réaliser et qu'il fallait alors refaire. Ou bien, ils nous mettaient en punition à genoux, un fusil dans les mains, les bras tendus au-dessus de la tête. C'était très douloureux et inadmissible. Alors, j'ai demandé rendez-vous avec le directeur. Je lui ai expliqué. Il m'a écouté sans rien dire. Je pense qu'il n'était peut-être pas au courant de ces brimades… Et ça a été terminé. »

L'année 1938 le voit commencer son service militaire, le voilà sous-marinier :

« Ça m'a permis de voir le monde. La première année de guerre, je l'ai faite à bord du Sidi-Ferruch, un bateau[3] de 1 500 tonnes, le dernier construit avant-guerre à Cherbourg. »

Deuxième guerre mondiale : mutin puis « permanent jociste »

L'équipe des permanents et aumôniers de la JOC à Marly-le-Roi en janvier 1943. Sous les 3 personnages tout en haut, Paul Tesson est devant le troisième à droite.

Du 23 au 25 septembre 1940, le Sidi-Ferruch[4] est engagé dans la « bataille de Dakar »[5]

« On avait été informés sur rien. Comme je ne supporte pas de faire les choses sans comprendre, je suis allé trouver le commandant et je lui ai demandé pourquoi nous devions attaquer les Anglais qui, jusque-là, étaient nos alliés. Il nous a simplement dit qu’il obéissait aux ordres, puisque tel était son rôle de militaire.
Alors, on s'est mutinés. »

Une mutinerie en temps de guerre n'est pas une mince affaire, cependant il n'écope que de deux mois de prison à Dakar.

« À ma sortie, ils m'ont mis sur un cargo pour Casablanca. Ensuite, je suis reparti pour Toulon où j'ai été démobilisé. C'était en 1940. »

Au final, outre le fait que se mutiner - sans savoir que c'était contre l'armée de Pétain - était pour lui la bonne option politique, cet emprisonnement et cette démobilisation lui seront profitables : le Sidi-Ferruch sera coulé avec tout son équipage en novembre 1942[4]

De retour à Cherbourg, il est réintégré à l'arsenal pour un an. Lorsqu'on y parle de l'envoyer travailler « aux chantiers de la Gironde »[6], il se fait embaucher à Cherbourg dans un garage Renault. Un bref passage de trois mois, avant qu'il ne file à Paris, intégrer le secrétariat de la JOC, comme permanent pour la Normandie.

«C'est une époque où il y avait beaucoup de rafles à Paris pour les STO[7]. À la sortie du métro, on prenait les jeunes qu’on mettait directement dans les camions. […]
Ma tâche consistait à entrer en contact avec tous les requis[8] de la côte pour les mettre en relation avec leurs familles. […]
Au cours de mes voyages, je me suis fait prendre par les Allemands en zone interdite, au Havre. J'étais avec un belge[9] qui travaillait pour la JOC de son pays.»

Cela le conduit directement pour cinq semaines en prison dans les sous-sols du palais de justice à Rouen.

Fin 1942, il organise le voyage clandestin d'Henri Bourdais (vice-président national de la JOC) à Cherbourg alors en « zone interdite côtière », par des chemins compliqués. Ils s'en sortent malgré un contrôle d'identité extrêmement tendu.

Malgré les risques encourus Bourdais note que le but du voyage était de rendre visite à la famille Tesson…[10]

Enfin le trois août 1943, Paul Tesson est dans les locaux de la JOC à Paris quand la Gestapo y fait une descente. Selon Bourdais, le statut particulier du mouvement embarrasse les nazis. Ni un syndicat ni un parti, se revendiquant comme partie intégrante de l'église et bénéficiant du soutien de l'épiscopat, l'occupant préfère ne pas l'agresser frontalement.

Il n'empêche, les jocistes sont des empêcheurs de tourner en rond. Pensant trouver la faille, ce 3 août la Gestapo vient seulement rechercher le président de l'association qui gère les fonds de la JOC juridiquement différente de la JOC elle-même. L'emprisonnement du président de cette association avait pour effet mécanique d'empêcher le fonctionnement du « mouvement ». En conséquence, ni Henri Bourdais, ni Paul Tesson ne seront inquiétés trop longtemps [11].


Au moment de la libération il est à Paris.

« J'étais à Belleville et l'on avait besoin de gens pour transporter la soupe pour les vieux. On descendait la rue de la République, on passait par-dessus les barricades avec nos machines à soupe. Ça tirait encore un peu… j'ai ramassé une balle qui avait rebondi sur un mur.»

Période syndicale

L'après-guerre le voit entrer dans l'action syndicale, tout d'abord à la CFTC :

« Le passage de la JOC à la CFTC[12] était logique. Au sortir de la guerre, la CFTC était constituée en majorité d'employés. Alors, quand t'arrives là-dedans et que t'es un mec du tas[13], c'est pas simple. Dans les congrès, je me demandais ce que je faisais là. […] À ce moment, le paternalisme fonctionnait très bien dans les entreprises, [lesquelles étaient] pour un grand nombre familiales. Et quand t'es né dans ce système, qu'on t'a appris qu'il y avait de bons patrons, que tu leur devais le respect, c'était pas facile d'en sortir. J'ai été permanent à la CFTC pendant deux ans. Et je me suis aperçu qu'il y avait bien trop de réticences face aux patrons. Il fallait trop souvent concilier. Quand il y avait des affaires graves, je voulais les porter devant la justice. Mais à la CFTC, ça ne se faisait pas.»

Au sortir de ces deux ans à la CFTC, il se fait embaucher aux remorquages à Cherbourg. Il émet alors un jugement très affirmatif sur le syndicat Force ouvrière[14] :

« C'était en juillet 1947. Avant que j'arrive, il y avait déjà un syndicat CGT[15]. J’ai été tenté un moment par FO. Mais lorsque j'ai compris que FO avait été initiée par les Américains pour briser la CGT, je m'en suis éloigné. »

Il intègre le syndicat CGT de la marine marchande qu'il juge très actif.

« Ils s'étaient battus pour obtenir des salaires acceptables. Je suis devenu au fil des ans secrétaire de la section syndicale des remorquages, secrétaire du Comité d'entreprise et j'ai été aussi membre de l'Union départementale. Tout ça en une vingtaine d'années. »

1951 « Castor » à Tourlaville

Le chantier des Castors à Tourlaville

Paul Tesson a été un des vingt auto-constructeurs de la Cité les Castors à Tourlaville. Comme les 19 autres il construit sa propre maison d'environ 120 m² habitables « avec une pelle, une égoïne et une chignole ». Lui et sa famille y emménagent en juillet 1954.

« […] nous avons construit nos maisons en nous donnant souvent des coups de main. Il y avait là une démarche solidaire très intéressante. Donc, on se connaissait tous et on avait vécu des choses semblables ensemble. En 1968, à cause de mon engagement, plus personne ne me parlait. Ni à ma femme. Après, peu à peu la communication s'est rétablie. Mais c'est dur tout de même de vivre ça… »

Mai 68 et après

En compagnie d'Émile Doucet, il entre dans le mouvement de mai 68.

« Le blocage du port a été une chose relativement facile à faire. Mais le mouvement a vraiment pris de l'ampleur lorsque toutes les usines ont fermé et que les transports ont été interrompus. À Cherbourg, il y avait l'Arsenal, Compélec avec un millier d’ouvrières, le textile… Toutes les usines, les services administratifs et même le CEA. Je montais à Jobourg sur le chantier pour voir les copains des entreprises. »

Le 22 mai, il prend la parole face à 2 500 personnes devant la Maison des Syndicats [16].

« Après 68, c'était la fin des transatlantiques. L'aviation devenait reine. Et, aux remorquages, du personnel a été supprimé.
Ils ne m'ont pas loupé.
Seulement, avec mon temps dans la marine marchande, mon temps dans la marine nationale et mon apprentissage, j'avais les 42 annuités pour la retraite. En 1936, j’avais 18 ans et j'ai manifesté pour la retraite à soixante ans. Eh bien ! je l'ai eue. Comme quoi, il ne faut pas désespérer et avoir de la constance dans ses idées J'ai quitté les remorquages et j'ai été au chômage pendant trois mois. Ensuite, Émile Doucet m'a demandé de venir comme permanent à l'UD avec lui. J'y suis resté dix ans.»

À propos de sa vie de militant hyperactif, Paul Tesson a un regret, comme beaucoup de ses collègues :

« Dans les organisations syndicales, il y a un truc qu'on oublie: les femmes des militants. Nous, on a eu six enfants. C'est ma femme qui a assuré leur éducation toute seule. Je n'avais pas de vie de famille. Et ça, c'est pas normal. J'effectuais un boulot qui me plaisait. C'était un peu égoïste car j'étais vraiment content de cette vie. J'avais des convictions »

1977-1983 Conseiller municipal à Tourlaville

Nécrologie de Paul Tesson, dans la Presse de la Manche, signée par Gilbert Lepoittevin.

À la retraite, il prend du recul, mais ne peut s'empêcher d'avoir encore une vie somme toute militante.

« J'ai été conseiller municipal pendant six ans sur la liste d'Émile Doucet. Mais je n'étais que sympathisant communiste. Non pas pour l'idéologie que je ne partageais pas entièrement, loin de là, mais parce que j'avais beaucoup d'estime pour les militants communistes que j'avais côtoyés. C'était des gens très dévoués. Je n'ai jamais trouvé un parti qui me corresponde totalement. »

Lors de son décès, c'est Gilbert Lepoittevin, maire de Tourlaville qui signe la nécrologie dans La Presse de la Manche.

Bibliographie

  • Dominique Gros, Paroles de militants, 2008, Vent Qui Passe éditeur.
  • Henri Bourdais, La J.O.C. sous l'Occupation allemande témoignages et souvenirs d'Henri Bourdais, vice-président national de la J.O.C. à Paris de 1941 à 1944. 1995, éditions de l'Atelier

Notes et références

  1. Dominique Gros, Paroles de militants, éd. Vent Qui Passe, 2008. Pages 136 à 141. Toutes les citations qui suivent sont extraites de ce témoignage.
  2. « Nos essais » : nos réalisations dans le cadre de l'apprentissage.
  3. « Bateau » : terme consacré utilisé évidemment pour dire « sous-marin ».
  4. 4,0 et 4,1 Voir Sidi-Ferruch dans Wikipédia. L'article confirme bien que ce bateau était à proximité de Dakar
  5. Voir : Bataille de Dakar, dans Wikipédia
  6. Voir Forges et chantiers de la Gironde dans Wikipédia, il s'agit d'un chantier naval - entre autres militaire - basé à Bordeaux
  7. STO : Service du travail obligatoire. Voir Wikipédia
  8. « Requis » : requis par le STO
  9. « Le belge » en question s'appelait Jef De Boot. Sur la photo il s'agit du personnage dépassant tout en haut à droite. cf. La J.O.C. sous l'Occupation allemande témoignages et souvenirs d'Henri Bourdais, vice-président national de la J.O.C. à Paris de 1941 à 1944. 1995, Editions de l'Atelier - Page 42 et 44 lire en ligne
  10. Bourdais, page 49
  11. Bourdais, P 161-174.
  12. CFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens. Voir Wikipédia
  13. On peut supposer que Paul Tesson oppose dans cette phrase « employés de bureau » et « ouvriers »
  14. Opinion sur FO qui est assez répandue voir par exemple L'influence américaine sur Force ouvrière : mythe ou réalité ? - Kantrowitz Jack In: Revue française de science politique, 28ᵉ année, n°4, 1978. pp. 717-739.
  15. CGT : Confédération générale du travail. Voir Wikipédia
  16. Roland Godefroy, archives personnelles Voir Mai 68 dans la Manche.

Article connexe

Lien externe