Mutinerie à bord du France au large de Saint-Vaast (1974)

De Wikimanche

La Presse de la Manche, 25 septembre 1974.

Mutinerie à bord du France au large de Saint-Vaast

Douze jours après qu'une mutinerie a éclaté à bord du paquebot France, le navire vient le 24 septembre 1974 se mettre à l'abri d'une tempête en baie de Saint-Vaast-la-Hougue. Il y reste jusqu'au 9 octobre suivant, soit seize jours.

16 jours à Saint-Vaast

Le jeudi 5 septembre 1974, le France appareille de New York (États-Unis) à 18 h 45 pour sa 202e traversée de l'Atlantique. Il touche Southampton (Angleterre) le mercredi 11 à 13 h pour y débarquer 621 passagers et en embarquer 7 autres [1]. Le même jour, il est 21 h lorsqu'il arrive en vue du Havre (Seine-Maritime). C'est ce moment que son équipage a choisi pour prendre le contrôle du navire et obliger son commandant à stopper les machines à deux milles au large du port [1]. Les marins entendent ainsi protester contre l'annonce faite deux mois et demi plus tôt, le 8 juillet par le gouvernement de Jacques Chirac, du prochain désarmement du France.

Les 1 266 passagers sont débarqués le lendemain. La grève mobilise l'ensemble du personnel, soit 964 personnes, comprenant l'équipage proprement dit ainsi que le personnel de cabine.

La mutinerie se prolonge déjà depuis douze jours quand une tempête contraint le paquebot à trouver un abri [2]. Les vents soufflent de nord-ouest à 80 km/h. Le France appareille le mardi 24 septembre et vient jeter l'ancre à 14 h 30 à trois milles au large de Saint-Vaast-la-Hougue, à l'abri de la côte ouest du Cotentin, tout près de l'île de Tatihou [2]. Plusieurs barques de pêcheurs s'approchent du paquebot pour aller le saluer tandis que quelques dizaines de curieux se massent sur les quais pour apercevoir le navire [2].

La préfecture maritime de Cherbourg prend aussitôt un arrêté interdisant à tout navire, sauf pour raison de sécurité, de s'approcher à moins de 100 mètres du France. Deux bâtiments de la Marine nationale, La Coriandre et La Violette, sont chargés de faire respecter la consigne [3]. À bord, la vie des grévistes est déjà solidement organisée. Les corvées ont été triplées [4], la télévision et la radio fonctionnent en continu, le standard téléphonique travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour maintenir le contact avec les familles, les séances de cinéma ont été maintenues, les salles de sport sont en libre accès, des réunions du personnel ont lieu quotidiennement dans le théâtre, un journal est même imprimé chaque jour, qui fait le point sur la grève et enregistre les soutiens arrivant de partout. On pêche même du haut du pont [4]. Le chalutier saint-vaastais John-Kennedy est chargé d'assurer la liaison avec le navire [5]. Un autre chalutier, le Credo in Deum, apporte chaque jour des vivres frais, le courrier et des cigarettes. La société Ryst, de Cherbourg, fait livrer 2 000 litres de vin, la coopérative agricole du Val de Saire et des producteurs de Barfleur des légumes en abondance, les ostréiculteurs saint-vaastais des huîtres et des moules.

La mobilisation de l'équipage est forte. À preuve, le 25, deux semaines après le début du conflit, la poursuite de la grève recueille encore 80 % de votes favorables [4]. Mais la durée de la mutinerie et la position inflexible du gouvernement commencent à provoquer le découragement dans les rangs des grévistes. Chaque jour, des défections sont enregistrées, mais souvent pour des raisons familiales [4]. Le 24 septembre, 7 marins quittent le navire [2], une vingtaine le 25 [5], 27 le 26 [4], 36 le 28, 8 le 29 [6] et 83 le 2 octobre.

Tandis que la tempête sévit depuis une semaine, le week-end attire un peu plus de badauds à Saint-Vaast, certains venant de loin [6].

Le dimanche 29 septembre, à 18 h, une messe est célébrée dans la chapelle du bord que célèbre l'abbé Xavier Robine, curé de Saint-Vaast [6].

Le 2 octobre, pétrolier Pointe de Beuzec vient à proximité du France pour le ravitailler en mazout, mais les grévistes s'opposent à la manœuvre [1].

Le mercredi 9 octobre, un vote à bulletins secrets est organisé pour les 496 marins et les 44 officiers encore à bord pour décider si le France doit rallier Le Havre : 385 voix y sont favorables et 101 opposées. Le France lève l'ancre à 14 h 48 et gagne Le Havre à faible allure : il arrive à 18 h 18. Les chalutiers saint-vaastais John-Kennedy et Credo in Deum viennent saluer le départ du mastodonte au terme du 29e jour de mutinerie et de seize jours passés au large de Saint-Vaast.

Du Norway à la casse

Le paquebot est d'abord amarré quai Joannès-Couvert, puis le 19 décembre dans la zone industrielle le long de ce qui devient vite le « quai de l'oubli ». Le 21 décembre, le commandant Christian Pettré débarque ; seuls quarante marins sont maintenus à bord pour maintenir la chaudière en activité, qui est finalement arrêtée le 29 avril 1975. Le France quitte Le Havre le 18 août 1979. Il est racheté en octobre 1977 par Akram Ojjeh, riche homme d'affaires saoudien, pour 80 millions de francs, puis en juin 1979 par la compagnie norvégienne Norwegian Caribeann Line (NCL) pour 77 millions de francs. Il est transformé en paquebot de croisière et devient le Norway. Il navigue de 1980 à 2003. En 2007, le paquebot est démoli en Inde.

Notes et références

  1. 1,0 1,1 et 1,2 « La fin du France », Rêve de France, site internet, consulté le 22 août 2019.
  2. 2,0 2,1 2,2 et 2,3 Roland Godefroy, « Le France à l'abri du Cotentin », La Presse de la Manche, 25 septembre 1974.
  3. Roland Godefroy, « Le France, pôle d'attraction dominical », La Presse de la Manche, 30 septembre 1974.
  4. 4,0 4,1 4,2 4,3 et 4,4 Roland Godefroy, « France : l'équipage voudrait rentrer au Havre », La Presse de la Manche, 27 septembre 1974.
  5. 5,0 et 5,1 Roland Godefroy, « France : bloqué par la tempête en rade de Saint-Vaast », La Presse de la Manche, 26 septembre 1974.
  6. 6,0 6,1 et 6,2 « Triste dimanche pour les marins du France », La Presse de la Manche, 30 septembre 1974.