Marie Coupey

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Marie Louise Augustine Coupey, née à Gonneville le 16 février 1919 [1] et morte à Cherbourg le 2 avril 2010 [2], est une résistante de la Manche.

Biographie

Fiancée à Henri Louis Clément Guérard, elle est arrêtée par les Allemands à Gonneville le matin de son mariage le samedi 29 janvier 1944.

La cérémonie est prévue à onze heures trente. Marie se lève tôt pour préparer la table et accueillir ses invités. Ce sera une petite fête familiale car dehors c'est la guerre depuis quatre ans. La nourriture est rare même si en campagne, on parvient à éviter la pénurie.

Marie Coupey raconte la suite : [3]

À neuf heures quinze, deux hommes en cirés et bottes noirs pénètrent dans la cour de la ferme de mes parents et se dirigent vers la maison. Je les aperçois aussitôt et je comprends tout de suite ce qui se passe. Je demande aux quelques invités, venus en avance prêter leur aide aux préparatifs, de garder leur calme et je pars à la rencontre de la Gestapo.
L'échange sera bref et je me souviens mot pour mot de son contenu :

- Nous sommes à la recherche de Marie-Louise Coupey, me demandent-ils - Il y en a deux dans le village, leur dis-je.

- Celle que nous cherchons est née le 16 février 1919.

- C'est moi !

- Vous êtes en état d'arrestation. Veuillez nous suivre.

- Mais ce n'est pas possible ! Vous avez dû apprendre par monsieur le maire que je me marie aujourd'hui. Laissez-moi le temps d'aller à la cérémonie.

- Impossible. Ce n'est pas nous qui vous arrêtons, c'est la loi !

- Laissez-moi au moins le temps de voir mes parents.

- Vous avez deux minutes.

En remontant le chemin où était stationnée leur Traction noire, je croise Henri, mon futur époux qui ne comprend pas ce qui arrive. Je lui dis juste quelques mots pour le rassurer :

- Ne t'inquiète pas, je vais accompagner ces messieurs à la mairie pour un renseignement, je reviens de suite.

Henri n'était pas au courant de mes activités clandestines. Bien sûr, ce n'était pas de la méfiance, mais dans le réseau Delbo-Phénix, le secret est absolu. Une indiscrétion, ne serait-ce qu'une simple maladresse, peut mettre des vies en danger. Paul Talluau, le responsable départemental du réseau nous avait demandé de respecter cette règle de base : j'écoute, j'observe mais je ne dis rien .

Dans la famille, seul mon père était au courant mais nous en parlions rarement. Évidemment, mon père a bien compris ce qui arrivait et il en informe Henri. Pressentant qu'une perquisition en règle allait suivre mon arrestation, ils s'empressent d'aller brûler les plans et les documents que je préparais. Du coup, j'ai perdu toutes les traces de mes relevés, ce que je regrette aujourd'hui.

A ce point, je vous dois quelques explications sur mes activités au sein de Delbo-Phénix. Il faut savoir d'abord que ce réseau est un réseau de renseignements. Au tout début de la guerre, le maire, monsieur Creuly me demande si j'accepterais de lui donner de l'aide pour faire le secrétariat de la mairie, distribuer les cartes de ravitaillement et autres formalités de toutes sortes. J'avais ainsi accès aux renseignements du cadastre, aux papiers et aux registres d'identité ; c'était bien pratique pour falsifier des documents. Pour ma part, j'étais chargée au sein du réseau de la collecte des activités de l'armée allemande entre Gonneville et Le Mesnil-au-Val. Je notais les mouvements de troupes, les chantiers en cours et à venir, les types d'armements. Vous savez que ce secteur était très important, ne serait-ce que par la présence de l'aéroport mais aussi de la construction des rampes de lancement au Mesnil et tous les chantiers du Mur de l'Atlantique. J'ajoute que dès 1940, le commandement de l'armée allemande était basé au château de Gonneville.

Je relevais tout ce qui se passait aux alentours, tout ce que j'apprenais en discutant avec les gens que je rencontrais et en particulier les ouvriers requis par la Todt qui venaient à la mairie. Untel avait été réquisitionné pour creuser une tranchée ou amener des matériaux de construction, untel pour transporter du matériel d'un endroit à un autre. Tout pouvait avoir de l'importance. Je me souviens par exemple qu'un ouvrier m'avait dit qu'il pensait que les Allemands creusaient une énorme tranchée, semble-t-il, pour enterrer un réservoir à kérosène près de l'aéroport. Je l'ai signalé le lundi et le mercredi, les avions alliés sont venus le bombarder. La plupart du temps, les discussions avec les gens du pays étaient banales mais utiles pour le renseignement. Je devais aussi vérifier et améliorer les informations qui me parvenaient avant d'établir des plans et des notices, compléter les cartes. C'est la raison pour laquelle je me promenais souvent dans la campagne avec Henri. Parfois, il comprenait mal le but de nos sorties. Le jour où j'ai dû aller repérer avec précision le chantier du réservoir à kérosène, Henri a voulu me dissuader. Il avait raison naturellement, car, il n'était pas du tout conseillé de s'approcher de l'aéroport, non seulement parce que les Anglais y menaient des raids aériens fréquents mais aussi parce que les Allemands ne voulaient pas que l'on observe leurs bases.

Henri me disait :

- Tu vois Marie, on devrait aller ailleurs, c'est pas bien prudent de se mettre dans la gueule du loup. Tu sais bien qu'ils ne veulent pas que l'on vienne sur la route de Saint-Pierre-Eglise. On prend des risques inutilement.

Et moi, j'insistais bien sûr :

- Mais qu'est-ce que tu veux qu'ils nous fassent, on ne fait pas de mal à se promener main dans la main en bord de route tout de même !

Je faisais en sorte que nous ressemblions à un jeune couple à la recherche de tranquillité et on s'approchait au plus près du chantier, ou de ce qu'on en pouvait deviner, en évitant les sentinelles. En cas de problème, Henri ne sachant rien, on aurait pu jouer les simples curieux, un peu naïfs. Peut-être que ça aurait marché mais si Henri avait su, son comportement, son regard, auraient forcément changé, ne serait-ce qu'à l'idée de se faire prendre.
Une fois les informations vérifiées, je les mettais sur un plan annoté et je les amenais à Paul Talluau. Je connaissais très bien Paul car je faisais de la couture pour sa mère. Ses parents tenaient la pharmacie de la rue Maréchal Foch. Il était fils unique, toujours tiré à quatre épingles. Au début de la guerre, j'ignorais ses activités. Or, un jour que l'on bavardait à la pharmacie, je me rends compte que j'étais en retard et je dis de façon tout à fait fortuite : Je me dépêche de rentrer car il faut que j'aille ouvrir la mairie. Paul me jette alors un regard et me demande d'un ton intéressé :

- Tu travailles à la mairie de Gonneville ? Il faudrait que je te voie bientôt, j'aurais des choses à te demander. Je pense que tu pourrais me rendre des services.

J'ai vite compris ce qu'il me voulait et c'est ainsi que je suis entrée dans le réseau Delbo-Phénix. Mais à vrai dire, l'appartenance à ce réseau n'a pris de sens qu'après-guerre car, sur le moment, je ne me posais pas de questions. Sur le plan local, Delbo-Phénix était un réseau tout à fait informel. Je ne connaissais que Paul ; c'est bien des années plus tard que j'ai fait la connaissance d'autres membres du réseau. À priori, nous étions cinq agents sur le nord du département mais nous ne nous connaissions pas, toujours par mesure de sécurité.

Comme je vous le disais, lorsque j'avais des renseignements à faire valoir, je les amenais chez Paul, à la pharmacie, et c'est lui qui se chargeait de les transmettre à Paris. Ensuite, les documents étaient acheminés à Londres via la Belgique où se situait le cœur du réseau. Tout a mal tourné lorsque Delbo-Phénix est tombé aux mains des Allemands. Un avion belge qui acheminait les documents à Londres a été abattu et toute sa précieuse cargaison saisie.

Immanquablement, les têtes sont tombées et il était alors facile de remonter les filières en dépit de la grande discrétion que nous observions. Paul Talluau est arrêté le 6 janvier 44. Il ne faut pas plus de trois semaines pour que les arrestations se succèdent. Je suis arrêtée le même jour qu'Augustin Le Maresquier et trois autres agents.
Nous sommes amenés à la sous-préfecture de Cherbourg, alors siège de la Gestapo.
C'est là que j'ai vécu mon premier interrogatoire :

- Vous connaissez Paul Talluau ; vous avez sans doute des choses à nous apprendre sur ses activités, me demandent les enquêteurs. Je réponds ce que j'ai répété au mot près durant les semaines qui ont suivi :

- Je connais en effet Paul Talluau ; c'est un jeune étudiant, je fais de la couture pour sa mère mais je ne sais rien de plus.

J'ignore tout à fait si les services allemands ont des preuves à mon encontre et je ne sais pas davantage comment ils sont arrivés jusqu'à moi mais je suis persuadée que Paul n'a pas parlé.

Le soir, on nous embarque dans un petit camion semi-bâché, direction inconnue. Une fois passé Valognes, je m'inquiète de notre destination auprès de l'officier :

- Nous allons à Saint-Lô, me répond-il. Jusque-là, je n'avais jamais eu très peur n'ayant sans doute pas tout à fait conscience du danger mais une fois franchie la porte de la prison de Saint- Lô, des sentinelles nous pointent leurs fusils mitrailleurs sous le nez. J'ai été prise de panique et je me suis débattue. J'ai griffé, giflé et mordu. L'officier allemand m'a attrapée et m'a dit calmement :

- J'ai deux filles de ton âge en Allemagne, je serais très triste de ne pas les retrouver en rentrant. Pense à tes parents. Si tu te tiens tranquille, il ne te sera fait aucun mal sinon, je ne pourrai rien pour toi.

À ce moment, j'ai senti que ma vie ne tenait qu'à un fil. J'étais effrayée, abasourdie.

Après deux nuits en cellule, on apprend au petit matin notre transfert sur Paris. C'était plutôt mauvais signe. Au moment du départ, je retrouve mes compagnons de rafle dans le sous-sol de la prison. Nous gagnons Lisieux en camion. Augustin Le Maresquier, mieux protégé que moi contre le froid, m'enveloppe sous son manteau. En arrivant à la gare de Lisieux, nous sommes pris sous des bombardements alliés et conduits au train de Paris dans un wagon plombé. À Saint-Lazare, un camion cellulaire nous attend. Après un arrêt au Mont-Valérien, il nous mène à la prison de Fresnes. Je suis séparée de mes compagnons d'infortune et jetée au fond de la cellule 232 en compagnie de deux femmes : Céline et Henriette. Au bout de deux heures, on échange quelques mots, juste pour continuer à exister car j'apprends très vite qu'à Fresnes, on ne dit rien : ni la raison de son arrestation, ni son nom ni d'où l'on vient. Tout juste le prénom et le nom de guerre, rien d'autre. L'ennemi est partout.

Henriette est exaltée ; dès que la porte de la cellule s'ouvre, elle insulte nos geôlières, des femmes abjectes qui nous crachent à la figure. Henriette était condamnée à mort et n'avait plus rien à perdre. Quelques jours après mon arrivée, elle est soi-disant déportée en Sibérie.
J'ai eu l'occasion de beaucoup mieux faire la connaissance de Céline. Elle avait quelques années de plus que moi et avait été arrêtée à Paris huit mois auparavant. J'ignore les motifs précis de sa détention car elle est restée discrète sur son activité de résistance mais toujours est-il qu'elle s'est retrouvée au siège de la Gestapo parisienne, rue des Saussaies. Nous parlions surtout de ses trois enfants âgés de trois à sept ans dont elle était sans nouvelle. Elle mourrait d'inquiétude pour eux. Dans ces moments de dénuement, nous étions Céline et moi, liées par une amitié incomparable à tel point qu'elle m'a remis la photo de ses trois enfants. Nous résistions au néant avec l'énergie du désespoir. Je n'avais pas non plus de nouvelles de mes proches. Je crois que je n'y pensais même plus. J'étais dans un autre monde, dans des conditions matérielles et morales épouvantables. Rien à manger, qu'une vieille boîte de conserve, emplie d'une sorte de sciure de bois qu'on raclait avec les doigts car les couverts étaient interdits. Je ne parvenais pas à avaler cette mixture infâme. Les seuls moments de plaisir, c'était le soir lorsque toute la prison entamait le Chant des Partisans.

Je suis sortie deux fois de ma cellule pour les interrogatoires avenue Foch, à Paris dans les bureaux de la Gestapo. Je me souviens de l'immense hall d'entrée entouré de miroirs. Je me suis regardée; je n'avais pas mangé depuis quinze jours, ni lavée, ni peignée. J'ai parlé aux miroirs et je leur ai dit : Peut-être que tantôt tu ne seras plus là, mais si tu vis encore, en rentrant à la cellule, tu mangeras.
Lors du premier interrogatoire, le mercredi 9 février, l'officier m'a demandé si je connaissais Paul Talluau. J'ai répondu ce que j'avais déjà dit à Saint-Lô. Alors, il s'est mis à crier mes actes de résistance. Il connaissait les informations que j'avais données dans les moindres détails. J'ai continué à nier et je suis retournée en cellule. J'ai eu la chance de ne pas être battue.

Le second interrogatoire, le 23 février, a été terrible. C'est là que j'ai vu Paul pour la dernière fois. Sinon ses yeux, je ne l'aurais pas reconnu. Il n'était que plaies, bosses et contusions, traîné par deux soldats, incapable de marcher. Il n'a pas dit un mot. Je ne pense pas qu'il m'ait vue et j'ai encore en tête ses mains mutilées. Je commençais à comprendre les détestables méthodes de la Gestapo.

Le premier interrogatoire, c'est l'acte d'accusation ; on vous laisse mijoter et on teste la réaction du prisonnier. Le second interrogatoire, c'est l'intimidation ; tous les moyens sont bons pour intimider et faire avouer le récalcitrant. Le troisième, c'est le passage à tabac et la batterie de châtiments corporels en fonction des faits reprochés.

Le 9 mars au matin, on me jette dehors de ma cellule. Je me débats et m'accroche à Céline qui ne veut pas me laisser partir. Les tigresses font appel à un officier pour nous séparer. L'heure du troisième interrogatoire est proche car on m'emmène avenue Foch où je passe la nuit, debout, dans une nouvelle geôle. Le lendemain après- midi, alors que je m'attends au pire, je suis mise à la rue sans explication et je retrouve en même temps mes amis du premier jour. Le temps de nous rendre compte de notre bonheur et nous nous précipitons vers le premier restaurant venu sans un centime en poche. Augustin trouve le temps d'envoyer un télégramme à nos familles leur annonçant la fin du cauchemar.

J'apprendrai bien plus tard les raisons de notre libération que je n'envisageais plus du tout. Il est établi que nous avons bénéficié des services d'une personne, de sexe féminin, très influente auprès du commandant de la Gestapo de Cherbourg, le même qui était venu m'arrêter deux mois auparavant. Il se trouve que la sœur de cette femme vivait avec l'un des hommes arrêtés en même temps que moi. Il s'appelait Jean O. et appartenait à Delbo-Phénix. C'est lui qui m'a dévoilé le secret lorsque nous avions des réunions du réseau après-guerre.
Ainsi, le chef de la Gestapo est-il intervenu en haut lieu pour minimiser les faits que l'on reprochait au réseau du Cotentin de façon à obtenir la protection de Jean O. Nous avons tous les cinq bénéficié de cette circonstance exceptionnelle. Je me suis contentée de cette explication sans demander mon reste. Les détails n'ont guère d'importance aujourd'hui.

Une fois libérés du joug de la Gestapo, nous avons attendu cinq jours pour prendre le train car Cherbourg était en zone interdite. Henri et mon père sont venus me chercher à la gare en voiture à cheval depuis Gonneville. Henri était inconsolable de bonheur tant il avait eu peur pour moi. Je crois que pour ma part, je ne réalisais pas ce qui venait de m'arriver ni à côté de quoi j'étais passée.

Notes et références

  1. « Fichier des personnes décédées », data.gouv.fr, Insee, année 2010.
  2. « Acte de décès n° 270 - État-civil de Cherbourg - Fichier des personnes décédées », data.gouv.fr, Insee, année 2010.
  3. Témoignage publié dans le travail des élèves de la classe de 1ère de baccalauréat professionnel « vente » du lycée professionnel Sauxmarais de Tourlaville pour le concours national de la Résistance et de la Déportation 2010-2011 sous le titre « Sur les traces des TOURLAVILLAIS Victimes de la répression de la résistance »

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