Mai 68 dans la Manche

De Wikimanche

Mai 1968 est un événement politique et social national qui a lieu en mai et juin 1968, avec des implications dans la Manche.

Défilé syndical unitaire à Cherbourg.

Chronologie

Lundi 13 mai

Début de la grève générale. Un défilé organisé à Paris rassemble entre 200 000 et un million de personnes, selon les sources, et un million dans le reste de la France. Des images de violence choquent les Français.

À Cherbourg, une manifestation dénonçant la « répression policière contre les étudiants » rassemble 3 500 personnes [1].

À Saint-Lô, 2 000 personnes défilent dans le centre ville, des fonctionnaires, des enseignants, mais aussi des ouvriers venus des laiteries avoisinantes [2].

Samedi 18 mai

Les grèves s'étendent dans tout le pays. On dénombre un million de grévistes à midi, deux millions en fin d'après-midi.

À Cherbourg, les cheminots se mettent en grève [3].

Dimanche 19 mai

Le Festival de Cannes s'arrête par solidarité avec le mouvement social qui ne cesse de s'étendre.

À Cherbourg, un drapeau rouge est hissé au fronton de la Maison des syndicats, rue de l'Ancien-Quai [3].

Lundi 20 mai

Venues après un mouvement étudiant d’une rare intensité, les grèves s’étendent à toute la France. Les ouvriers occupent les usines. Les étudiants appellent les ouvriers à la grève générale afin de mettre le gouvernement de Georges Pompidou devant ses responsabilités. Pour The Times (Londres), « Les protestations viennent de laissés pour compte d’une période de prospérité… Les Français sont en train de forcer leur gouvernement à s’incliner. S’il refusait, ils pourraient bien le briser. »

À Cherbourg, les grèves commencent à se multiplier. À l’arsenal, les ouvriers votent à 61 % une grève illimitée [1]. Aux CMN, la grève est votée à 59 %, assortie d’une occupation des locaux [1]. Les cheminots en grève occupent la gare Sncf [3].

Mardi 21 mai

L’Assemblée nationale se réunit pour discuter de la motion de censure que la FGDS et le Parti communiste veulent déposer. Il ne semble pas que les 244 voix requises pour renverser le gouvernement puissent être réunies. Le Premier ministre Georges Pompidou indique cependant qu’il envisage en tout état de cause un remaniement ministériel. Le général de Gaulle, président de la République, s’adressera aux Français vendredi. On dit qu’un référendum serait annoncé pour le mois de juin. Pour Pierre Mendès France (FGDS), la réaction des Français s’explique par le fait qu’ils s’estiment méprisés par le pouvoir. Le nombre de grévistes atteint 4 millions.

À Cherbourg, 12 000 salariés ont cessé le travail dans l’agglomération [1]. À l’arsenal, les piquets de grève font diligence pour ne laisser passer personne. Une manifestation a lieu l’après-midi devant la Maison des syndicats : environ 3 000 personnes y assistent [1]. Un défilé est organisé jusqu’à l’hôtel de ville. Émile Doucet (CGT) demande au député-maire, Jacques Hébert, de voter la motion de censure demain à l’Assemblée nationale [3][1]. La grève est suivie ainsi : arsenal 83 %, CIT 65 %, bâtiment 90 %, PTT 100 %, EDF 68 %. Les usines Dormeuil (confection) sont fermées par la direction. L'enseignement est également affecté : des cours sont supprimés et des « cahiers de doléances » commencent à fleurir dans les établissements du secondaire [3].

Mercredi 22 mai

L’Assemblée nationale rejette par 252 voix contre 233 la motion de censure déposée par la FGDS et le PCF. Le gouvernement Pompidou reste donc en place. Le Premier ministre se déclare ouvert au dialogue avec tous les syndicats. On recense 8 millions de grévistes dans tout le pays.

À Cherbourg, nouvelle réunion à la Maison des syndicats, qui rassemble 2 500 personnes [1]. Paul Tison (CGT), Martin (FO) et Constant Loy (CFDT) prennent la parole [1]. Un défilé est organisé jusqu’à l’hôtel de ville, avec retour par les rues de la Paix, Emmanuel-Liais et Gambetta [1]. Au passage, deux brassards rouges sont accrochés aux grilles de la sous-préfecture [1]. De nombreuses inscriptions apparaissent sur les murs de l’agglomération, hôtel de ville, rue de l’Ancien-Quai : « CRS = SS », « Étudiants. La révolution », etc. [1]. À 20 h, le Syndicat national des instituteurs (SNI) organise à la salle des fêtes une réunion d’information [1]. M. Lecanu (SNI) déclare : « Je me félicite que les jeunes nous aient obligés à nous secouer. » [1]. Les jeunes, justement, sont appelés ensuite à prendre la parole. Un conseiller du travail venu de Caen interroge : « Qu’allez-vous faire pour Cohn Bendit ? » [1]. Un étudiant de Paris regrette que les syndicats ouvriers ne suivent pas le mouvement plus intensément. D’autres intervenants réclament la création d’un « comité révolutionnaire » [1]. Deux grands magasins, Prisunic et les Magasins Réunis ferment leurs portes [1]. Leurs grévistes obligent le personnel du Super Égé à voter : 25 voix pour la grève, 14 contre [1]. Les bureaux de tabac ne donnent plus qu’un paquet de cigarettes par personne. L’essence n’est pas rationnée [1]. Le paquebot britannique Queen Elizabeth 2 doit quitter le port de Cherbourg sans l’aide des remorqueurs, dont les marins sont en grève [1].

À Granville, 2 000 manifestants défilent en ville contre le gouvernement [4].

Jeudi 23 mai (Ascension)

Le gouvernement prend une mesure d’interdiction de séjour à l’encontre de Daniel Cohn Bendit, leader étudiant du Mouvement du 22 mars, alors qu’il était parti en Allemagne de l’Ouest, puis aux Pays-Bas. À Paris, les syndicats SNESUP et UNEF organisent une manifestation de soutien au « meneur de Nanterre ». Cette manifestation dégénère dans le Quartier latin où plusieurs barricades sont érigées par des étudiants en colère. Des heurts violents opposent les manifestant aux forces de police. La CGT condamne sévèrement cette manifestation.

À Cherbourg, les habitants profitent de ce jour férié pour aller à la campagne ou se promener en ville en lisant les slogans tracés sur les murs [1].

Vendredi 24 mai

Dans une allocution radio-télévisée prononcée à 20 h, le général de Gaulle annonce l’organisation pour le mois de juin d’un référendum proposant « une mutation de la société française ». Le président de la République avertit que si la réponse est non, il n’assumera pas plus longtemps ses fonctions. Les syndicats réagissent en accusant le chef de l’État d’avoir fait un discours creux, de ne proposer aucune solution. Des négociations avec le gouvernement vont néanmoins être ouvertes demain au ministère des Affaires sociales. Daniel Cohn Bendit rentre en France malgré l’interdiction qui lui en est faite. Mais il ne séjourne qu’une heure un quart de ce côté de la frontière franco-allemande. Le chef du Mouvement du 22 mars est accueilli à Forbach par 500 étudiants… et par le sous-préfet de cette ville qui lui signifie son arrêté d’expulsion. Daniel Cohn Bendit est remis aux autorités allemandes. Beaucoup de manifestations sont organisées par la CGT dans toute la France. À Paris, la manifestation de la CGT, qui se déroule dans le calme, est suivie d’une autre organisée par l’UNEF, le SNESUP et le Mouvement du 22 mars réclamant le retour en France de Daniel Cohn Bendit. Des heurts ont lieu vers 20 h 40. La police lance quelques grenades lacrymogènes auxquelles les étudiants répliquent par des jets de pavés et la construction de barricades. Le calme revient seulement vers 4 h du matin. Pour la première fois, des manifestations organisées en province donnent lieu à des affrontements avec la police. On déplore un mort à Lyon (le commissaire de police René Lacroix) et un mort à Paris (l'étudiant Philippe Mathérion) .

À Cherbourg, la grève est pratiquement totale [1]. Une manifestation organisée à 17 h réunit 4 000 personnes [1]. Raymond Cauvin (CFDT), Louis Bon (FO), Léon Viger (FEN) et Maurice Postaire (CGT) prennent la parole [1]. Un défilé a lieu ensuite. Rue Emmanuel-Liais, un drapeau rouge est accroché à côté du drapeau tricolore au fronton de la sous-préfecture [1]. Le cortège chante « L’Internationale » et scande « Hébert démission » et « Pompidou des sous » [1].

À Saint-Lô, 3 000 personnes manifestent contre le gouvernement Pompidou [5] et 2 000 agriculteurs venus de tout le département participent à une « journée nationale d’avertissement » [1].

Samedi 25 mai

Les négociations entre le gouvernement et les syndicats s’ouvrent à 15 h. Un accord est conclu sur le Smic qui sera sensiblement augmenté. Mais il n’y a pas d’accord sur les salaires, le patronat proposant seulement une augmentation de 5 %. Les discussions continuent. À Paris, on estime à plus d’un millier le nombre de manifestants blessés depuis le début des événements, auxquels il faudrait ajouter 860 blessés du côté des forces de l’ordre. À Bordeaux, des heurts se produisent entre les manifestants et la police, faisant 69 blessés. Pour The Daily Telegraph (Londres), « En attendant mieux, il n’est pas impossible que les grévistes retournent au travail, découragés par la pénurie d’argent et effrayés peut-être des risques qu’ils viennent de prendre. Mais ils attendent autre chose que des paroles et une parcelle dans le partage des profits (…) Quoi qu’il advienne, la Ve République ne sera plus jamais la même. »

À Cherbourg, la journée se déroule dans le calme : aucune manifestation n’est organisée [1]. Le magasin Prisunic rouvre ses portes. Il n’y a toujours aucune restriction sur l’essence [1].

Dimanche 26 mai

Les contacts se poursuivent entre le gouvernement et les syndicats. Des accords semblent en vue : le Smig pourrait passer de 2,20 F à 3 F, soit un salaire mensuel minimum de 520 F. Les salaires seraient augmentés de 7 % au 1er juin et de 3 % au 1er octobre. Le droit syndical serait reconnu dans l’entreprise. Par contre, des difficultés subsistent sur l’abrogation des ordonnances, le paiement des jours de grève et l’échelle mobile des salaires. Dans la soirée, la CGT durcit sa position. Côté étudiants, le bureau national de l’UNEF propose à tous les militants de Paris et de province de faire de la journée de demain une grande journée nationale de manifestations à partir de 17 h. On estime à 9 millions le nombre de grévistes en France. Pour The Washington Post, « Il est caractéristique que le général n’ait proposé à son peuple ni plan ni programme, et encore moins une invitation à décider de son propre avenir, mais un appel abrupt à un pouvoir personnel accru… Si les Français répudient leur président, il n’est pas du tout écrit que le déluge va s’ensuivre. ». Pour le Sunday Telegraph (Londres), « L’allocution du général de Gaulle constitue une initiative magnifiquement déplacée, semblable à celle de Marie-Antoinette offrant des gâteaux aux pauvres affamés durant la première révolution française. ». Pour Die Welt (Berlin Ouest), « Le général joue le va-tout. Il fait confiance au prestige de sa personne et il mise sur la peur du Français moyen de voir un front populaire. » Pour La Tribune de Lausanne (Suisse), « C’est avant tout, dans le cas de la France, le pouvoir gaulliste qui porte la responsabilité de cette situation. Vendredi soir, encore à des millions de personnes qui demandaient seulement à être traitées en citoyens et non plus en “sujets”, le chef de l’État n’a rien trouvé de mieux à proposer qu’un plébiscite, c’est-à-dire la négation du dialogue. »

À Cherbourg, un meeting a lieu à 10 h devant la Maison des syndicats avec 2 000 participants [1]. Constant Loy (CFDT), Léon Viger (FEN), Louis Bon (FO) et Émile Doucet (CGT) prennent la parole pour affirmer que le travail ne reprendra pas avant la conclusion d’accords fermes [1]. Venu de Caen, Cadel (UNEF) appelle les syndicats à s’unir avec les étudiants [1]. Le comité de grève invite les commerçants à tenir leurs magasins ouverts pour permettre l’approvisionnement des travailleurs [1]. Les maires de l’agglomération décident de réunir leurs bureaux d’aide sociale (BAS) en vue d’intervenir dans les jours prochains en faveur des familles en difficulté exceptionnelle [1]. Aux PTT, le personnel décide de poursuivre la grève lors d’un vote à main levée [1].

À Saint-Lô, les partisans de de Gaulle défilent en masse : ils sont 3 000 à crier « Mitterrand au poteau », « Rouvrez nos écoles », « Fonctionnaires au boulot », « Liberté du travail », « Cohn-Bendit à Pékin » [5].

À Granville, 1 500 personnes manifestent à l’appel des syndicats. À Avranches, une manifestation organisée par les syndicats réunit 1 000 personnes [3]. À Coutances, 400 personnes assistent à un meeting avant de défiler en ville.

Lundi 27 mai

Un projet d’accord entre le gouvernement, le patronat et les syndicats (les accords de Grenelle) est signé ce matin. Il porte sur le SMIG majoré de 35 %, qui passe de 2,20 F à 3 F, soit 520 F par mois. Les salaires seraient augmentés de 7 % au 1er juin et de 3 % au 1er octobre. Les heures de grève seraient payées à 50 % et récupérées en heures supplémentaires. Mais les grévistes, consultés, refusent ces avantages. Les syndicats durcissent donc leur position et demandent davantage. Des manifestations ont lieu dans toute la France. À Paris, 40 000 personnes assistent au meeting de l’UNEF au stade Charléty. Le SNESUP, la CFDT et le PSU se sont associés à cette manifestation. En province, des manifestations rassemblent 35 000 personnes à Toulouse, 15 000 à Brest, 10 000 à Angers, 7 000 à Agen, 6 000 à Quimper, 5 000 à Clermont-Ferrand et à Besançon. Alain Geismar, secrétaire national du SNESUP, annonce en fin de matinée sa démission du bureau national afin de se consacrer désormais uniquement à des tâches politiques. Dans Ouest-France, Yves Bressandes écrit : « La situation est loin d’être clarifiée. Les hommes politiques s’efforcent, certes, de ramener le débat à des formes politiques plus traditionnelles. Mais les éléments spontanés qui ont déclenché la crise, voici trois semaines, n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. ».

À Cherbourg, une nouvelle manifestation devant la Maison des syndicats rassemble 6 000 personnes [1]. Raymond Cauvin (CFDT), Louis Bon (FO), Dessoude (FEN) et Maurice Postaire (CGT) y prennent la parole [1]. Une centaine de grévistes empêchent le car-ferry “Viking II” d’accoster à son terminal : il est contraint del regagner l’Angleterre sans avoir pu débarquer ses passagers [1]. À l’arsenal, des piquets de grève sont mis en place dès 4 heures du matin aux quatre entrées de l’établissement [1]. Des non-grévistes se présentent, mais rebroussent chemin sans venir au contact [1]. À la CIT, un vote à bulletins secrets décide à 80 % la poursuite de la grève [1]. Les usines Hortson, Simon et Dormeuil ont fermé leurs portes [1]. La grève est donc quasi générale à Cherbourg et dans la région [1].

À Digulleville, un automobiliste nerveux fonce sur un piquet de grève mis en place pour empêcher les cars du CEA de passer : un gréviste, heurté par la voiture, souffre d’une fracture du poignet droit [1]. L’automobiliste a poursuivi son chemin.

Mardi 28 mai

Le mouvement social se politise de plus en plus à l’approche du référendum fixé au 16 juin. Bien que la France entière soit toujours paralysée par la grève, c’est le référendum qui préoccupe les hommes politiques. On ne sait d’ailleurs s’il pourra avoir lieu normalement car le gouvernement ne semble l’envisager que dans la possibilité d’un retour au calme. [5François Mitterrand et la Manche|François Mitterrand]] annonce qu’il sera candidat à la présidence de la République si, comme il l’espère, une majorité de non est acquise au soir du 16 juin. Les discussions se poursuivent entre le patronat et les syndicats. Elles paraissent assez avancées dans le secteur nationalisé. Dans les charbonnages, un accord a été conclu mais les fédérations de mineurs continuent la grève en solidarité avec les autres travailleurs. La CGT a encore durci sa position. Elle pose désormais comme préalable à tout accord l’abrogation pure et simple des ordonnances sur la sécurité sociale. La CGT ne cache pas que seul un gouvernement de gauche pourrait satisfaire toutes ses revendications. Demain, la CGT, seule, organise des manifestations dans toute la France. Daniel Cohn Bendit est rentré en France. Il a harangué cette nuit les étudiants de la Sorbonne lors d’un meeting. Pour Georges Pompidou, Premier ministre, « Il ne s’agit pas de demander au peuple des pleins pouvoirs ou je ne sais quel blanc-seing puisque la Nation devra explicitement donner mandat non seulement au président de la République, mais à l’ensemble des pouvoirs publics, gouvernement et parlement, dans le cadre de leurs compétences respectives de mener une politique déterminée. (…) Ce référendum n’a donc rien de plébiscitaire et ceux qui crient au plébiscite sont ceux-là mêmes qui ont voulu personnaliser la crise en demandant au chef de l’État, démocratiquement élu au suffrage universel, d’abandonner son mandat. » Pour François Mitterrand (FGDS), « Notre pays n’a pas le choix entre l’anarchie et l’homme dont je ne dirai rien aujourd’hui sinon qu’il ne peut plus faire l’histoire. Il s’agit de fonder la démocratie socialiste et d’ouvrir à la jeunesse cette perspective exaltante : la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté. (…) Il dépend de notre imagination que la question posée à Prague en ce printemps 68 trouve sa réponse à Paris et qu’ainsi la France soit la première parmi les grandes nations industrialisées à s’attaquer aux structures mêmes d’une société qu’elle a subie jusqu’ici comme les autres. »

À Cherbourg, une nouvelle manifestation devant la Maison des syndicats réunit 3 000 personnes [1]. Serge Lecanu (FEN), Louis Bon (FO), Raymond Cauvin (CFDT) et Émile Doucet (CGT) exposent le point de vue de leurs syndicats [1]. Les manifestants défilent suivant un nouvel itinéraire : quai Alexandre III, avenue Delaville, rues au Blé et Tour-Carrée. Il fait un temps splendide. Les plages sont très fréquentées [1]. À l’arsenal, pour le huitième jour de grève, 700 ouvriers assurent les piquets de grève empêchant toute personne de passer [1]. Au CEA, huit cars doivent rebrousser chemin le matin devant deux barrages [1]. Un vote à bulletins secrets est favorable à la poursuite de la grève [1]. Dans les magasins, le sucre devient très rare [1]. De nombreux Anglais, bloqués par l’arrêt des liaisons maritimes entre Cherbourg et Southampton, campent sur les pelouses de la gare maritimes [1].

Mercredi 29 mai

La crise se tend brusquement avec le départ, vers 11 h 45, du général de Gaulle. Le Conseil des ministres prévu à 10 h a donc été annulé. Toutes les hypothèses sont envisagées. On remarque qu’avant toute décision grave de Gaulle a pour habitude de s’isoler quelque temps dans sa résidence de campagne. On parle déjà d’une démission. À Paris, une manifestation organisée par la CGT réunit 200 000 personnes, qui défilent de la place de la Bastille jusqu’à la gare Saint-Lazare. La foule scande : « Pompidou démission », « Gouvernement Front populaire » et « La Ve c’est lui, la VIe{{ }}c’est nous ». Les négociations entre le patronat et les syndicats ont lieu maintenant à l’intérieur de chaque branche, pour l’instant sans résultat.

À Cherbourg, le meeting syndical tenu devant la Maison des syndicats attire 2 500 personnes [1]. Émile Doucet (CGT), Louis Bon (FO) et Raymond Cauvin (CFDT) affirment qu’il n’est pas question d’une reprise du travail séparée et que le syndicalisme n’admettra pas de n’être qu’une force d’appoint [1]. Une grenade est découverte devant la permanence de l’UNR, rue Dom-Pedro [1]. Il semble que l’engin a été lancé d’une voiture en pleine nuit. La ville est toujours paralysée. Un ramassage des ordures ménagères est organisé par le comité de grève [1]. Au CEA, 857 grévistes sont recensés sur 908. Dans les entreprises sous-traitantes du CEA, on dénombre 426 grévistes sur un effectif de 470 [1].

Jeudi 30 mai

Journée d’une importance exceptionnelle. Le général de Gaulle prononce un discours radiotélévisé à 16 h 30, après le Conseil des ministres. « Je ne me retirerai pas », « je ne changerai pas de Premier ministre », déclare-t-il notamment. Il concède toutefois qu’il y aura des changements dans le gouvernement et avertit que si cette situation de force se maintient, il devra, pour maintenir la République, « prendre d’autres voies que le scrutin immédiat du pays ». Le chef de l’État prononce la dissolution de l’Assemblée nationale et renonce au référendum. Les élections législatives auront lieu entre le 19 juin et le 9 juillet. Une manifestation monstre organisée à Paris par les comités de défense en faveur du général de Gaulle rassemble un million de personnes. Elles défilent de la place de la Concorde jusqu’à la place de l’Étoile en scandant « De Gaulle n’est pas seul » et « Pompidou bravo ». Le Premier ministre Georges Pompidou commence ses consultations dans la perspective d’un renouvellement de gouvernement. Jacques Chaban-Delmas, Olivier Guichard, Roger Frey, Jacques Chirac et Michel Debré sont reçus. Les grèves se poursuivent, et s’intensifient même ici et là. On enregistre néanmoins les premières reprises de travail dans certaines petites entreprises où les revendications ont été satisfaites. Déclaration de Charles de Gaulle, président de la République : « La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s’imposerait dans le désespoir national, lequel serait alors évidemment celui du vainqueur, c’est-à-dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait pour commencer d’une apparence trompeuse, en utilisant l’ambition et la haine des politiciens au rancart. Après quoi, ces personnages ne pèseraient pas plus que leur poids, qui ne serait pas lourd. (…) Eh bien, non… La République n’abdiquera pas. Le peuple se ressaisira. Le progrès, l’indépendance et la paix l’emporteront avec la liberté. »

À Cherbourg, la manifestation organisée à 18 h devant la Maison des syndicats regroupe 2 500 personnes [1]. Émile Doucet (CGT), Raymond Cauvin (CFDT) et Louis Bon (FO) haranguent la foule [1]. Les manifestants défilent ensuite dans le centre-ville en chant « L’Internationale » et en scandant des slogans antigouvernementaux [1]. Une autre manifestation, drapeaux tricolores en tête, réunit 70 personnes [1]. Elle se rend au monument aux Morts avant de se disperser devant le cinéma Central [1]. Les slogans sont favorables au général de Gaulle. Les salaires sont payés normalement dans toutes les entreprises [1]. L’essence est maintenant rationnée : 10 litres par véhicule [1]. On ne trouve plus de cigarettes brunes [1]. Les touristes britanniques bloqués en gare maritime peuvent rejoindre Southampton par un car-ferry dont l’escale a été autorisée par le comité de grève [1].

Vendredi 31 mai

Un large remaniement ministériel est annoncé. Il y a neuf départs. On note une légère ouverture à gauche avec l’arrivée de René Capitant comme garde des Sceaux. Raymond Marcellin est nommé à l’Intérieur, François Ortoli à l’Éducation nationale et Yves Guéna à l’Information. Michel Debré laisse les Finances à Maurice Couve de Murville et prend la place de ce dernier aux Affaires étrangères. Une légère reprise du travail se dessine aujourd’hui. Le baccalauréat ne comportera pas cette année d’épreuve écrite : il sera tenu compte du livret scolaire. Des pourparlers ont lieu entre la FGDS et le Parti communiste sur l’éventualité d’une candidature unique de la gauche aux prochaines élections. Pour The Times (Londres), « Ce qui est en jeu maintenant, ce n’est pas le gaullisme qui sous sa forme ancienne est déjà mort, mais la liberté du peuple français de choisir son propre gouvernement. Les événements de ces dernières semaines ont en fait transformé toute la psychologie de la France et l’attitude du monde à l’égard de la France. »

À Cherbourg, des incidents graves ont lieu à l’entrée de l’arsenal : le matin, 600 personnes forcent les piquets de grève en profitant de l’intervention des forces de l’ordre et vont travailler [1]. L’après-midi, à la reprise, 600 non-grévistes se présentent aux portes en criant « Liberté du travail » et en faisant avec leurs doigts le V de la victoire [1]. Le contact a lieu entre les deux forces : les gendarmes maritimes interviennent alors en dégageant un passage à coups de crosse de fusils [1]. Les gardiens de la paix du corps urbain et un peloton de la gendarmerie nationale remontent vers l’entrée de l’arsenal, abrités derrière leurs véhicules [1]. Les non-grévistes peuvent entrer, tandis que les grévistes chantent « L’Internationale » [1]. Des pierres volent. Il y a aussi quelques échanges de coups. La manifestation devant la Maison des syndicats, avancée à 16 h 30, rassemble 1 500 personnes [1]. Léon Viger (FEN), Louis Bon (FO), Raymond Cauvin (CFDT) et Maurice Postaire (CGT) prennent la parole [1]. Un défilé est organisé. Une autre manifestation a lieu en ville en faveur de la « défense de la République » ; elle regroupe 600 personnes [1].

Samedi 1er juin

La situation des grèves est confuse en France. Le Premier ministre Georges Pompidou affirme que le gouvernement tiendra tous ses engagements. À l’ORTF, Émile Biasani, directeur de la télévision, Pierre de Boisdeffre, directeur de la radiodiffusion, et Édouard Sablier, sous-directeur de l’actualité télévisée, démissionnent. Une manifestation de l’UNEF rassemble 25 000 personnes à Paris, qui défilent dans le calme.

À Cherbourg, Le matin, les ouvriers de l’arsenal, qui estiment avoir obtenu satisfaction, votent la reprise du travail à 75,2 % [1]. Décision identique aux CMN et au CEA. Une manifestation pour « la paix civique et la liberté du travail » a lieu l’après-midi, avec 2 500 personnes qui défilent en ville [1]. Une contre-manifestation impromptue regroupe 250 jeunes. Les deux cortèges se retrouvent face à face au carrefour du boulevard Robert-Schuman et des rues Gambetta et Albert-Mahieu : le service d'ordre évite l'affrontement [1].

Lundi 3 juin

L’essence est à nouveau distribuée librement.

À Cherbourg, une réunion se tient à 10 h à l’appel des organisations syndicales : environ 2 000 personnes y assistent [1]. Émile Doucet (CGT), Louis Bon (FO) et Raymond Cauvin (CFDT) s’adressent à la foule [1]. Léon Viger (FEN) indique que, pour lui, la grève continue. Malgré la reprise du travail à l’arsenal prévue demain, il est décidé d’organiser des manifestations pour soutenir ceux qui n’ont pas eu satisfaction [1].

Mardi 4 juin

La Sncf refuse le protocole d’accord établi. En revanche, la RATP et les PTT vont certainement reprendre le travail jeudi. La fin de la grève se précise dans le secteur privé. À Lyon, des incidents ont lieu à la faculté de Droit entre les grévistes qui occupent les locaux et 400 étudiants candidats aux examens. Des cocktails Molotov sont lancés. La police intervient vers 21 h 15. Une manifestation gaulliste a lieu à Paris, avec 25 000 participants. Il y aurait 11 disparus depuis le début du mois de mai dans les émeutes de Paris, affirme la commission d’enquête sur la répression réunie par l’UNEF et le SNESUP.

À Cherbourg, les ouvriers de l’arsenal reprennent le travail ce matin après 14 jours de grève : is font une entrée retardée, en cortège [1]. Un groupe chante « L’Internationale ». Les CMN, EDF, les usines Horston, Simon, Socoval-Dormeuil, l’hôpital Pasteur votent la reprise du travail [1]. La CIT avait voté la poursuite de la grève par 380 voix contre 160, mais, après négociations, le travail ne reprendra que mercredi après-midi [1]. Sont encore en grève : le bâtiment, les PTT (partiellement), l’enseignement, la SNCF et les personnels en déplacement de l’arsenal [1]. Un défilé calme précède une manifestation : 4 500 salariés de l’arsenal défilent dans le centre en solidarité avec les travailleurs qui n’ont pas encore obtenu satisfaction [1].

Mercredi 5 juin

À Cherbourg, les CMN se mettent à nouveau en grève, avec occupation de l’usine [1]. À l’arsenal, les travailleurs en régie indirecte votent eux aussi la grève [1].

Jeudi 6 juin

La crise sociale et politique française cède la première page des journaux à l’assassinat à Los Angeles du sénateur américain Robert Kennedy. La reprise du travail s’accentue dans les secteurs public et nationalisé, mais la métallurgie, l’automobile et l’aéronavale ne désarment pas.

À Cherbourg, une manifestation réunit 8 000 personnes [1]. De chaque usine, de chaque école, des groupes parfois très importants comme celui de l’arsenal, défilent en ville et convergent vers la Maison des syndicats [1]. Plusieurs haltes sont faites pour bloquer la circulation. Raymond Cauvin (CDFT), Émile Doucet (CGT) et Louis Bon (FO) prennent la parole ; ce dernier accuse le quotidien local La Presse de la Manche de partialité [1]. Ce meeting syndical est le plus important depuis le début des manifestations cherbourgeoises [1]. Des travailleurs des CMN bloquent la circulation dans le centre-ville [1]. Dans l’après-midi, ils obtiennent satisfaction à travers, notamment, une augmentation de leurs salaires de 17 % [1]. La Sncf reprend le travail après avoir obtenu une augmentation de salaire de 13 % [1].

Vendredi 7 juin

Le général de Gaulle s’entretient à la télévision avec le journaliste Michel Droit. Le chef de l’État voudrait que la France s’engage dans la « voie révolutionnaire de la participation ». Le travail reprend peu à peu dans le secteur public, sauf à l’Éducation nationale. Dans le privé, la métallurgie et l’automobile poursuivent leur action. À l’usine Renault de Flins, des incidents opposent les ouvriers à la police. Charles de Gaulle : « Si les résultats sont bons, la République, la liberté sont assurées. Le progrès, l’indépendance et la paix auront gagné. Si au contraire les résultats sont mauvais, alors tout ça c’est perdu. (…) Le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu. (…) Le 29 mai, je me suis interrogé moi-même et puis le 30 mai, ayant dit au pays ce que j’avais à lui dire et ayant reçu sa réponse sous la forme de l’immense marée humaine de la Concorde et des Champs-Élysées et, ensuite de tous les cortèges magnifiques qui se sont produits dans tant de villes, j’ai compris que mon appel avait donné le signal du débat et je me suis senti consolidé dans ma résolution par la volonté des Français. »

À Cherbourg, l’arsenal se met en grève en solidarité avec les autres travailleurs non satisfaits [1]. La grève est suivie à 97 % chez les ouvriers à statut et à 75 % chez les ouvriers en régie indirecte [1]. Environ 4 000 grévistes défilent jusqu’à la Maison des syndicats, où a lieu un meeting qui réunit finalement 5 500 personnes [1]. Le trafic ferroviaire reprend normalement [1]. La grève se poursuit dans l’enseignement secondaire [1].

Lundi 10 juin

La situation s’aggrave avec la mort d’un lycéen (Gilles Tautin) à Meulan (Yvelines). Le jeune homme s’est noyé dans la Seine. D’après les étudiants, les forces de police auraient précipité une dizaine de jeunes gens dans le fleuve. L’un d’eux aurait coulé à pic. Selon d’autres témoignages, une dizaine de jeunes gens auraient plongé dans le fleuve afin de se soustraire à un contrôle de police. Des incidents se produisent au Quartier latin à Paris où 2 000 étudiants s’étaient regroupés après l’annonce de la noyade de Meulan. Des étudiants mettent le feu à un car de police, érigent une barricade et lancent des pavés et des cocktails Molotov. Il y aurait de nombreux blessés. La campagne électorale : 2 298 candidats se présenteront le 29 juin aux suffrages de 28 millions d’électeurs (dont 15 millions de femmes).

À Cherbourg, à l’arsenal, le personnel en régie indirecte reprend le travail, sauf l’entreprise FCCMM [1]. Le secteur du bâtiment obtient une augmentation de salaire de 12 % (8 % au 1er juin et 4 % au 1er octobre) [1].

Mardi 11 juin

À Sochaux, un ouvrier de 23 ans, Jean Beylot, meurt devant les usines Peugeot lors de violents heurts entre les piquets de grève et les CRS qui tentaient de dégager l’entrée. L’ouvrier a été tué d’une balle de 9 mm. À Paris, de nouvelles bagarres éclatent dans le Quartier latin entre les étudiants et la police. Soixante-douze barricades sont érigées. Cinq commissariats sont attaqués, la police procède à 1 500 arrestations. On dénombre 266 blessés, dont 72 policiers. À Saint-Nazaire, des incidents se produisent entre la police et 500 jeunes gens qui encerclent la sous-préfecture. Il y a une dizaine de blessés. À Toulouse, une manifestation organisée par le Comité d’action révolutionnaire dégénère. Nombreux blessés.

Tout est calme à Cherbourg où la reprise du travail est quasi générale [1]. Les deux derniers îlots de résistance, l’enseignement secondaire et l’entreprise sous-traitante SFCMM (230 ouvriers), cessent leur grève [1]. Aucune manifestation n’a été organisée depuis cinq jours [1].

Mercredi 12 juin

Le gouvernement prend deux décisions graves : il interdit toute manifestation sur le sol français durant la campagne électorale et il dissout sept « organisations révolutionnaires », dont le Mouvement du 22 mars de Cohn Bendit. Le mouvement d’extrême droite Occident n’est pas touché par cette mesure. À Paris, les émeutes de la nuit de mardi à mercredi ont fait 72 blessés dans le service d’ordre. La police a dénombré 72 barricades. Elle a procédé à 1 500 interpellations. Malgré l’interdiction gouvernementale, de nombreuses manifestations sont organisées en province, à Marseille, Strasbourg, Bordeaux, Poitiers et Caen. À Sochaux, un manifestant se tue en tombant d’un mur. À Londres, Daniel Cohn Bendit déclare à la télévision qu’il lancera le 18 juin un appel semblable à celui que le général de Gaulle avait lancé le 18 juin 1944 pour appeler les Français à la résistance. Une grève d’une heure sur le tas est très suivie dans toute la France cet après-midi. Elle avait été proposée par la CGT et la CFDT à la mémoire des deux victimes des usines Peugeot de Sochaux. Déclaration de Georges Pompidou : « Je vous prie, donnez-nous immédiatement une majorité massive car nous allons en avoir besoin pour défendre la République non pas dans dix ans, mais dans trois mois, dans six mois, immédiatement. Donnez-nous cette majorité, je vous dis plus elle sera large plus elle sera solide et plus elle pourra être ouverte et accueillante et plus d’ailleurs d’autres seront prêts à venir la rejoindre. » Waldeck Rocher (PCF) déclare : « Dans l’imposant mouvement qui vient de se dérouler, l’attitude du Parti communiste a été claire. Le PC est apparu comme un parti d’ordre et de sagesse politique faisant appel à la discipline ouvrière volontairement consentie. Les communistes militants expérimentés et de bon conseil ont tout fait pour écarter toutes les provocations. Les Gaullistes tentent de se présenter devant le pays comme des sauveurs, mais c’est leur politique qui a directement causé la crise et le désordre actuels. » Jacques Duhamel (PDM) : « La France évitera-t-elle la guerre civile ? Je sais que c’est votre angoisse, et c’est la mienne. Nous avons traversé des jours graves et nous vivons encore des heures redoutables. Est-ce que de cette crise nous allons sortir autrement que plus divisés, enfin réconciliés ? Un sursaut de bon sens et de raison fera-t-il surgir dans notre pays un centre suffisamment fort et puissant pour éviter la cassure de la France en deux blocs ? C’est à vous de répondre, car vous allez voter, c’est-à-dire décider. »

À Cherbourg, à l’arsenal, les chefs de travaux font une grève de vingt-quatre heures [1]. Le personnel observe une minute de silence et 15 mn d’arrêt de travail en hommage « aux victimes de la répression policière » [1]. Les cours reprennent dans l'enseignement : les épreuves du baccalauréat pourront avoir lieu [3].

Jeudi 13 juin

Pierre Mendès France (FGDS), à Grenoble : « Si le pouvoir actuel l’emporte, cela ne signifiera pas qu’il aura recueilli l’adhésion et l’accord de la majorité du pays. S’il l’emporte, c’est qu’on essaye d’obtenir les voix d’un certain nombre d’hommes et de femmes que l’on entend plonger dans la peur et la terreur. Si par malheur le gaullisme devait, par le moyen de cette inquiétude, retrouver une majorité, des agitations renaîtraient inévitablement car l’inquiétude n’aura pas disparu pour autant. »

Vendredi 14 juin

Georges Pompidou, Premier ministre : « Il y a l’agitation, c’est-à-dire le fait qu’entraînés par des groupes extrémistes, beaucoup d’étudiants au départ, puis un moins grand nombre, se sont laissés aller à de véritables émeutes, à des scènes de désordre scandaleuses. Nous avons bien sûr empêché l’émeute de s’emparer du pays. Nous l’avons fait avec fermeté, sans provocation, sans violence inutile et c’est bien pourquoi nous avons évité les graves effusions de sang qu’on pouvait craindre au départ : mais nous avons aussi laissé faire le temps, c’est-à-dire permis à la population d’abord et à la grande masse des étudiants ensuite de se rendre compte de là où l’on voulait nous mener. »

Dimanche 16 juin

À Paris, la police pénètre dans la Sorbonne occupée par les étudiants depuis trente-cinq jours. Dès 13 h 15, la faculté était cernée par les forces de l’ordre. Des négociations s’engageaient entre le préfet de police et le comité d’occupation. À 17 h 30, des inspecteurs de police en civil, qui avaient réussi à s’introduire, ouvrent les grilles à leurs collègues casqués. L’Odéon est également évacué. Les grèves continuent dans l’automobile (Renault, Citroën, Peugeot) et à l’ORTF. Le général de Gaulle gracie plusieurs anciens responsables de l’OAS, organisation insurrectionnelle des années 1960, parmi lesquels l’ex-général Salan, l’ex-colonel Argoud, l’ex-capitaine Curutchet…

Cherbourg retrouve sa vie habituelle, marquée cependant par le début de la campagne électorale. Dans la 5e circonscription de la Manche, cinq candidats se présentent pour être député : Jacques Hébert (Union pour la défense de la République), député sortant, Jean-Paul Ryst (Progrès et Démocratie moderne), Georges Fatôme (FGDS), Jean Marigny (PSU) et Maurice Postaire (PCF). Le Dr Hébert est le favori. Mais en cas de ballottage, beaucoup se demandent quel serait son résultat face à une coalition de gauche (FGDS, PCF, PSU), et pourquoi pas du centre.

Dimanche 23 juin

Le premier tour des élections législatives consacre une poussée du gaullisme et un recul de la FGDS et du Parti communiste. On estime entre 44 et 45 % le pourcentage de voix recueilli par la majorité. Sur 225 députés UDR sortants, le 1er tour en a réélu 140 et 108 autres sont en ballottage favorable. À gauche, le Parti communiste obtient 5 élus pour 64 sortants, 19 sont en ballottage favorable. La FGDS n'a aucun élu sur ses 117 sortants. Elle ne dispose que de 42 ballottages favorables. Le Centre est en perte de vitesse aussi : seulement 4 élus pour 37 sortants, avec seulement 17 ballottages favorables. Alors que l’on pouvait prévoir une poussée de la gauche, c’est le contraire qui s’est produit. On se demande donc pour qui ont voté les protestataires des manifestations grandioses du mois de mai. Manifestement, un revirement de l’opinion s’est produit entre les jours de grève et les élections provoquées certainement par la peur du communisme agitée par l’UDR. Commentaire de Guy Mollet (FGDS) : « C’est la grande peur qui a joué, il nous a manqué huit jours pour expliquer aux Français que ce qui devait leur faire peur, ce n’était pas les événements passés mais les événements à venir. ». Pierre Mendès France (PSU) : « Ce qui est arrivé a été provoqué par la campagne de panique et d’affolement menée par le régime gaulliste. Au 2e tour, je pense que les électeurs tiendront à rectifier l’ampleur de ce mouvement qu’ils jugeront excessif. ». Edgar Pisani (Mouv. pour la réforme) : « Lorsqu’un pays recourt à des élections au terme d’une période troublée, les résultats sont aberrants par rapport à la réalité psychologique et politique du pays. Aujourd’hui, ce qui l’emporte, à l’évidence, c’est ce qu’on a appelé le parti de la crainte, impressionné par les grèves et par leur durée et qui a voulu manifester son souhait que tout rentre dans l’ordre. »

Dans la Manche, les cinq députés sortants sont tous réélus sous l'étiquette gaulliste UDR : trois dès le premier tour (Émile Bizet à Avranches avec 83,96 %, Pierre Godefroy à Valognes avec 78,99 %, Henri Baudouin à Granville avec 65,12 %), et deux au second tour (Raymond Guilbert à Saint-Lô avec 59,79 % et Jacques Hébert à Cherbourg avec 55,45 %).

À Cherbourg, un vote non officiel est organisé pour les jeunes de 18 à 21 ans : Jean Marigny (PSU) arrive en tête avec 262 voix sur 515 votants (51,47 %), devant Jacques Hébert (UDR) 75 voix (14,73 %), Maurice Postaire (PCF) 74 voix (14,53 %), Georges Fatôme (FGDS) 49 voix (9,62 %) et Jean-Paul Ryst (PDM) 46 voix (9,0 3%) [1].

lire l'article détaillé Élections législatives de 1968 dans la Manche

Bibliographie

  • Jean-François Hamel, Cherbourg dans la tornade, éd. Paoland, 1998
  • Jean-François Laé et Philippe Artières, « Temps couvert sur Cherbourg », Cahiers d'histoire, n° 107, 2009

Notes et références

  1. 1,000, 1,001, 1,002, 1,003, 1,004, 1,005, 1,006, 1,007, 1,008, 1,009, 1,010, 1,011, 1,012, 1,013, 1,014, 1,015, 1,016, 1,017, 1,018, 1,019, 1,020, 1,021, 1,022, 1,023, 1,024, 1,025, 1,026, 1,027, 1,028, 1,029, 1,030, 1,031, 1,032, 1,033, 1,034, 1,035, 1,036, 1,037, 1,038, 1,039, 1,040, 1,041, 1,042, 1,043, 1,044, 1,045, 1,046, 1,047, 1,048, 1,049, 1,050, 1,051, 1,052, 1,053, 1,054, 1,055, 1,056, 1,057, 1,058, 1,059, 1,060, 1,061, 1,062, 1,063, 1,064, 1,065, 1,066, 1,067, 1,068, 1,069, 1,070, 1,071, 1,072, 1,073, 1,074, 1,075, 1,076, 1,077, 1,078, 1,079, 1,080, 1,081, 1,082, 1,083, 1,084, 1,085, 1,086, 1,087, 1,088, 1,089, 1,090, 1,091, 1,092, 1,093, 1,094, 1,095, 1,096, 1,097, 1,098, 1,099, 1,100, 1,101, 1,102, 1,103, 1,104 et 1,105 Roland Godefroy, archives personnelles.
  2. Ludovic Renoult, « Saint-Lô : Ici, c'est le monde ouvrier qui a fait Mai 68 ! », Ouest-France, site internet, 13 mai 2008 (lire en ligne).
  3. 3,0, 3,1, 3,2, 3,3, 3,4, 3,5 et 3,6 « 68, année hystérique », « 120 en Cotentin 1989-2009 », La Presse de la Manche, hors-série, novembre 2009.
  4. Ingrid Brunschwig, « Le 22 mai 68, les Granvillais manifestaient », Ouest-France, site internet, 22 mai 2008 (lire en ligne).
  5. 5,0 et 5,1 Michel Boivin, « La vie politique en Basse-Normandie de 1958 à 1981 », Normandie Magazine, n° 4, décembre 1982.

Liens externes