Ligne Joret

De Wikimanche

Tracé des isoglosses sur la carte de Charles Joret (1883).
En vert : c + a > [k]; en rouge : c + e, i > [ʃ].

La ligne Joret est le nom donné à un faisceau de trois isoglosses caractéristiques de la zone normano-picarde à laquelle appartient la majeure partie du territoire de la Manche.

Définition

La ligne Joret est ainsi appelée du nom du dialectologue Charles Joret (1829-1914) qui l’a mise le premier en évidence à la fin du 19e siècle [1]. À proprement parler, ce nom s'applique plus particulièrement à la première isoglosse mentionnée ci-dessous (traitements de c et g + a), mais on l'étend dans l'usage courant à l'ensemble des trois. Ce faisceau, qui traverse la Normandie d'ouest en est, matérialise sur la carte l'extension des caractéristiques phonétiques issues de l'évolution particulière (ou de l'absence d'évolution) de certains sons gallo-romans (et germaniques assimilés), entre le cinquième et le septième siècle de notre ère.

Caractéristiques du faisceau

La ligne Joret proprement dite

Dans la Manche, cette isoglosse s'étend en gros de Granville à Villedieu-les-Poêles, puis poursuit sa route dans le Calvados à travers le bocage virois. Elle correspond à la limite théorique du traitement normano-picard de [k] et [g] latins devant la voyelle [a], qui affecte la zone située au nord de la ligne. Dans cette zone, ces deux consonnes n'ont pas connu d'évolution, alors qu'elles ont subi une palatalisation au sud (domaine français) :

  • [k] (noté c en latin) en position forte [2] devant la voyelle [a] > normano-picard [k] noté k, c, qu, cqu = français [ʃ] noté ch : CATTU (latin cattus) > (ancien) normand cat, français chat; CANE (latin canis) > ancien normand kien, normand de la Manche quien, tchien [3], français chien; VACCA > ancien normand vake, vaque, normand vaque, français vache, etc.
  • [g] en position forte [2] devant [a] > normano-picard [g] noté g(u) = français [ʒ], noté j, g(e) : GAMBA > normand gambe, français jambe; °GARBA (mot emprunté au francique) > normand guerbe, français gerbe, etc.

Deuxième isoglosse

La deuxième isoglosse est étroitement apparentée à la première. Elle définit ce que l'on appelle parfois la « zone de chuintement », où l'on entend [ʃ], ch, là où le français à [s]. Dans la Manche, elle part des environs de Montmartin-sur-Mer et se prolonge vers l'est pour passer au sud de Tessy-sur-Vire, puis va rejoindre la première à Pont-d'Ouilly (Calvados), avec laquelle elle se confond plus à l'est.

  • [k] en position forte [2] devant [e], [i] et [j], ou [t] devant [j] > normano-picard [ʃ] noté ch = français [s] noté c(e), c(i)), ç, s, ss : CINQUE (latin quinque) > normand chinc, français cinq; °CAPTIA > normand cache, français chasse; °BACCINU (mot probablement d'origine gauloise) > normand bachin « bassin; petite poêle », français bassin, etc.

Troisième isoglosse

La troisième isoglosse concerne le traitement normano-picard de [w] d'origine germanique, qui devient [v] dans cette zone, alors qu'elle aboutit à [g] en français. Elle part comme la précédente des environs de Montmartin-sur-Mer, mais se dirige vers le sud pour rejoindre Villedieu-les-Poêles, traverse la ligne Joret proprement dite près de Saint-Sever (Calvados) et pénètre le territoire de l'Orne pour en ressortir et passer à Pont-d'Ouilly, puis suivre plus ou moins le tracé des deux précédentes.

  • germanique [w] (et latin assimilé, noté v) > normano-picard [v] = français [g], noté g(u) : > WADU (latin vadum) > normand vey, français gué; WASTU « inculte » (mot latin influencé par le francique) > toponyme normand le Vast, français le Gast, etc.
Ligne Joret -D. Fournier-.jpg
La Normandie traversée par les trois isoglosses normano-picardes

──  : limite du traitement de [k] + [a] latin > [k], noté c-, qu- (au nord) et [ʃ], noté ch- (au sud).

........ : limite du traitement de [k] + [e], [i], [j] latins > [ʃ], noté ch- (au nord) et [s], noté c(e)-, c(i)-, s- (au sud).

- - - - : limite du traitement de [w] germanique > [v] (au nord) et [g], noté g(u)- (au sud).

Variation de la ligne Joret

Ce faisceau d'isoglosses n'a pas toujours eu le tracé actuel. En particulier, les données toponymiques montrent clairement, dans la Manche et encore plus dans l'Orne, que la limite de la zone normano-picarde passait autrefois plus au sud [4]. D'une manière générale, les dialectologues sont tout à fait conscients du fait :

- que les isoglosses en général, et la ligne Joret en particulier, ne sont pas des obstacles infranchissables, mais des limites statistiques au-delà desquelles le phénomène linguistique considéré a simplement moins de chance de se manifester,
- et que ces mêmes isoglosses ne matérialisent une situation linguistique qu'à une époque donnée : les informations fournies par la toponymie, qui a le don de fossiliser sur le terrain les états linguistiques antérieurs, viennent en partie contredire, ou du moins nuancer, cet état de fait [5].

Si l'on cesse un instant d'isoler la Manche de ce point de vue, on constatera que l'on relève par exemple un nombre considérable d'attestations de traitements normano-picards dans l'Orne, qui n'est que frôlée au nord par la ligne Joret.

D'une part, il en existe une assez large zone qui suit la frontière nord du département, et dont la limite sud est représentée par Beauchêne, encore attesté sous la forme Beauquesne à la fin du 15e siècle. Beauchêne est contigu à Ger, quinze kilomètres au sud de la ligne. Cette zone est en gros parallèle à la ligne Joret, et atteste d'un recul de l'isoglosse de 30 à 50 km par rapport à une situation plus ancienne.

D'autre part, on relève l'existence d'un certain nombre de « buttes-témoins » plus isolées, dont la localisation pourra surprendre : non seulement en plein centre du département, dans une aire compacte allant de Chauffour (Calfur pendant tout le 11e siècle) à La Chapelle-près-Sées (la Capelle ou Capelle du 14e au 15e siècle), qui est à la hauteur de Saint-Hilaire-du-Harcouët; mais encore à La Chapelle-Souëf (Capelle Souef 1167), plus ou moins à la hauteur de Mayenne !!

Notes et références

  1. Charles Joret, Des caractères et de l'extension du patois normand; étude de phonétique et d’ethnographie, suive d’une carte, Vieweg, Paris, 1883.
  2. 2,0, 2,1 et 2,2 C'est-à-dire à l'initiale d'un mot ou après consonne.
  3. Cette dernière forme en [ʧ-], notée tch-, est le résultat d'une palatalisation tardive devant une voyelle d'avant dans l'ouest de la Normandie.
  4. Voir à ce sujet les analyses toponymiques de Carnet et Carolles.
  5. Voir entre autres pour ce problème Dominique Fournier, « Aires linguistiques et aires toponymiques en Basse-Normandie », dans Onomastique et langues en contact, Actes du Colloque de Strasbourg [de la Société française d'onomastique], Septembre 1991, A.B.D.O., Dijon, 1992, p. 243-250.