Jules Grévy à Cherbourg (1880)

De Wikimanche

Jules Grévy à Cherbourg

Jules Grévy, président de la République, vient en visite officielle à Cherbourg du 8 au 11 août 1880.

Il est accompagné de Léon Say, président du Sénat, Léon Gambetta, président de la Chambre des députés, l'amiral Jean-Bernard Jauréguiberry, ministre de la Marine, Henri Varroy, ministre de l'Intérieur, Ernest Jean Contans, ministre des Travaux publics, Daniel Wilson, sous-secrétaire d'État aux Finances...

Jules Grévy a alors 73 ans. Il est président de la République depuis le 30 janvier 1879, c'est-à-dire depuis un an et demi, et il restera en fonction pendant encore cinq ans, jusqu'au 2 décembre 1887, après avoir été réélu en 1885. Léon Gambetta, lui, a 42 ans.

La Lanterne, 10 août 1880.

Contexte

Ce voyage s'effectue dans un contexte tendu. Le conseil municipal de Cherbourg a en effet démissionné samedi pour protester contre l'attitude de l'amiral Ribourt, préfet maritime [1]. Lors de la revue du 14 juillet, le préfet maritime « a affecté de ne pas saluer la tribune où se trouvaient le maire, le sous-préfet, le conseil municipal, toutes les autorités de la ville et M. La Vieille, député de la circonscription » [2]. Le préfet maritime a également refusé de faire défiler les troupes de marine dans les rues que la municipalité avait pavoisées de drapeaux tricolores [2]. Les radicaux locaux, eux, reprochent en plus à l'amiral Ribourt d'afficher son engagement clérical trop ostensiblement [3]. La démission a été remise au ministre de l'Intérieur, puis transmise au président de la République. Le conseil municipal a cependant concédé qu'elle ne soit rendue officielle et publique qu'à l'issue du voyage. Il acceptera par avance de la retirer, seulement si le préfet maritime est destitué aussitôt après la visite de M. Grévy [1].

La visite

Dimanche 8 août

Le train spécial, composé de six wagons, part de Paris à 8 h 10 [4]. Après des arrêts à Mantes, Évreux, Mézidon, Caen, Bayeux, et Valognes, le train arrive à Cherbourg à 16 h 30, salué par plusieurs bataillons de militaires [3]. Une salve de 101 coups de canon est tirée au loin. Devançant la municipalité, l'amiral Ribourt, entouré de son état major, vient saluer le Président en premier et prononcer quelques paroles de bienvenue [3]. Jules Grévy lui rend son salut mais ne lui répond pas [3]. Jules Grévy se rend dans le salon où a lieu la cérémonie protocolaire. Albert Mahieu, maire de Cherbourg, l'accueille en saluant « le patriote illustre, l'éminent homme d'État » et le remercie d'avoir choisi sa ville pour son « premier voyage officiel » [4].

Le cortège officiel formé de cinquante voitures hippomobiles escortées de deux piquets de hussards venus de Dinan [5]. « Cherbourg présente aujourd'hui un aspect vraiment curieux. Les rues sont transformées en véritables bosquets, les maisons disparaissent sous les feuillages, partout on a planté des sapins du plus pittoresque effet, que relient entre eux de longues guirlandes, et, au-dessus de cette forêt de verdure, on aperçoit une forêt de drapeaux tricolores, flottant au vent. Il paraît que l'amiral Ribourt, à la dernière heure, n'a pas osé interdire aux ouvriers du port de travailler à la décoration de la ville ; du reste, ils n'auraient pas obéi » [6]. Le cortège va jusqu'à la préfecture maritime, rue des Bastions, en passant par la place Napoléon [5]. La foule crie « Vive la République, vive le Président », mais l'ovation est surtout formidable pour M. Gambetta [5].

De nombreux visiteurs sont arrivés à Cherbourg pour assister à la fête. « Plus de 40 000 », assure La Lanterne [7]. « Deux trains de plaisir sont encore arrivés aujourd'hui. » [6]. La presse est là aussi en nombre : « plus de cent journaux sont représentés » [6].

Un yacht anglais, l'Enchantress, arrive dans l'après-midi à Cherbourg avec à son bord lord Northbrook, lord de l'amirauté, et l'amiral Riders, commandant du port de Portsmouth, venus saluer le président de la République au nom de la reine Victoria [8].

Les réceptions officielles ont lieu à l'hôtel de la préfecture maritime, où loge la délégation présidentielle, M. Grévy au premier étage, MM. Say et Gambetta, au second [5]. L'évêque de Coutances Abel-Anastase Germain vient faire honneur au président de la République [5], ainsi que le président de la Chambre de commerce [9]. Un dîner restreint (12 couverts) est organisé autour du Président et des présidents des deux chambres [5].

À 21 h 30, un grand défilé parcourt la ville emmené par vingt cavaliers tenant des flambeaux, suivis d'un char allégorique haut de huit mètres portant trente jeunes filles réparties en cinq groupes, avec, au sommet, une jeune fille personnifiant la Liberté, tandis qu'à l'étage inférieur, d'autres jeunes filles glorifient la France, la Suisse, l'Amérique, ainsi que la Paix, l'Instruction, le Progrès et le Travail. Cinq musiques suivent, fermant la marche, trois militaires et deux civiles [4]. « La retraite aux flambeaux est la plus belle que j'aie jamais vu de ma vie », s'enflamme le correspondant du quotidien Le Petit Parisien [10], tandis que l'envoyé spécial de son concurrent Le Gaulois estime qu'elle n'a pas eu « grand éclat » même s'il a trouvé les illuminations « jolies » [5].

Le soir, Jules Grévy effectue une sortie à pied dans le centre ville. Aussitôt reconnu, la foule l'acclame « avec enthousiasme » [8]. Léon Gambetta, qui le suit, est salué par de vibrants « Vive Gambetta ». Il fait arrêter sa voiture et demande à la foule de ne pas l'acclamer personnellement mais de crier « Vive la République » [3].

Lundi 9 août

La parade navale sur rade.
Lancement du Magon.

Le lancement à 9 h 30 du cuirassé Magon « attire une foule énorme » [8] dans l'arsenal, autour du bassin Napoléon-III. Mais le député François La Vieille et la municipalité brillent par leur absence [10]. Les ouvriers saluent la mise à l'eau d'une vibrante Marseillaise, alors que l'amiral Ribourt « fait jouer la musique pour couvrir les chants » [10]. Un arc de triomphe a été dressé à l'entrée de l'arsenal, fait « de cabestans, d'anciens cordages, de voiles, de anneaux et d'autres accessoires [11]. À bord de canots richement pavoisés, le président de la République, accompagné de MM. Say et Gambetta, et la suite présidentielle, visitent la rade et passent en revue une vingtaine de bâtiments militaires, par un temps superbe. Les marins se tiennent sur les vergues et lancent des « Hourrah »» et des « Vive le Président » au passage du cortège [8]. Il y a là six cuirassés, le Colbert, le Friedland, le Suffren, La Gauloise, La Revanche et Le Surveillant, le croiseur Desaix et l'aviso L'Hirondelle. On y voit encore le croiseur à vapeur Armorique, la frégate à vapeur Flore, la frégate à voile La Résolue, la corvette à voiles La Favorite, les canonnières à vapeur Lionne et Crocodile, les avisos Élan et Mouette, les garde-pêche Alcyon et Lévrier et le stationnaire Coligny. Le cortège visite ensuite le fort central.

L'amiral Jauréguiberry profite d'un apparté pour regretter auprès du Président et de Léon Gambetta que « tant de millions eussent été dépensés pour construire le port actuel, au lieu d'en avoir creusé un dans la vallée de Quincampoix, où la position était beaucoup plus avantageuse au point de vue topographique » [8].

L'après-midi, le président de la République visite l'arsenal, et notamment l'atelier des forges et l'atelier des torpilles [12]. Il se rend ensuite à bord du vaisseau-amiral Colbert [12]. L'amiral Jauréguiberry prononce un discours auquel répond Jules Grévy [12].

À 18 h, Léon Gambetta organise à la sous-préfecture une réunion entre la municipalité et l'autorité maritime pour tenter d'applanir leur différend [1]. Sa « verve gasconne » et la diplomatie y triomphent de toutes les résistances [1].

Le soir, un dîner offert par le président de la République est servi dans les salons de l'hôtel de ville. Jules Grévy y remercie « cette ville de Cherbourg, si belle, si intéressante et qui se montre si excellente pour nous » [7]. Il dit aussi sa « vive sympathie » pour la marine française dont il loue « le mérite et la distinction de son corps d'officiers, l'instruction technique et l'intrépidité de ses marins, la science et l'application intelligente des merveilleux progrès que le génie moderne a réalisés dans la construction des navires et de leur armement » [7].

Une fête vénitienne est donnée sur le bassin du commerce. « Le bassin était embrasé par mille feux, sillonné par des centaines de barques pavoisées, portant des fanfares et des orphéons » [13]. Un arc de triomphe flottant porte la mention « Honneur au Président » [12].

Un ballon de la Société d'aérostation météorologique survole la ville [12].

Dans la soirée, vers 22 h 30, Léon Gambetta se rend au Café du Grand balcon, siège du Cercle du commerce et de l'industrie, pour assister au « punch d'honneur » offert à la presse républicaine par les voyageurs de commerce [13]. Il y prononce un petit discours devant 150 personnes, glorifiant la démocratie, la place de la France dans le monde, la République et la liberté de la presse [13]. À sa sortie sur les quais, il est acclamé par une « foule considérable » [13]. « La ville entière s'y était donné rendez-vous [1] « Il n'est pas possible d'avoir été témoin d'un enthousiasme plus grand, plus spontané, plus unanime » [7]. « À cette heure avancée, il y avait pas moins de cinquante mille personnes dehors ! » [10].

Mardi 10 août

L'arc de triomphe dressé à l'entrée de l'arsenal.

Le matin, « par un temps splendide », le président assiste aux régates organisées, avant de se rendre à l'hôtel-Dieu, puis à l'hôpital maritime. L'après-midi, Jules Grévy se rend à l'arsenal où lui sont montrés des « canons monstres ». Léon Gambetta, lui, visite la digue [10]. Jules Grévy se rend à bord du Suffren puis du Friendland. En pressant un bouton, il fait exploser une torpille, exercice confié également à Léon Say et Léon Gambetta [14].

Malgré leurs rivalités personnelles, les trois présidents affichent une entente cordiale [10]. Mais si le président de la République est chaleureusement accueilli, c'est bien Léon Gambetta qui suscite le plus d'intérêt. « Le président Grévy a été très respectueusement et très justement acclamé, et M. Gambetta très fébrilement applaudi ; nous voyons bien que le président du Sénat, M. Léon Say, a eu sa part, sa très petite part dans ces ovations aux trois présidents. » [15].

À 19 h, la municipalité offre un dîner officiel à ses visiteurs, qui réunit 200 convives [14]. Cinq toasts sont portés. Léon Gambetta lève son verre « à l'avenir de Cherbourg, à son développement, à son progrès, tant de point de vue militaire, qui est le premier, qu'au point de vue économique » [16].

Les invités assistent ensuite, au pied de la statue équestre de Napoléon à un simulacre de combat naval et à l'attaque de cuirassés par des torpilleurs [16]. Un feu artifice clôt la journée. Un spectacle grandiose. « Ces vaisseaux attaqués par des torpilleurs, dont les lumières électriques éclairaient au loin la rade : cette fusillade incessante , coupée ça et là par les éclats sonores des canons ; cette digue offrant à l'œil émerveillé une illumination de quatre kilomètres ; ces feux d'artifice tirés sur la mer, et dont les fusées semblaient encore briller sous l'eau, tout cela étourdit, fascinent les imaginations les plus rebelles à l'enthousiasme. » [7]. « Toutes les maisons de Cherbourg tremblaient au bruit de ces détonations formidables que grossissaient encore tous les échos des montagnes » [14].

Mercredi 11 août

Le président de la République et les ministres quittent Cherbourg par le train, à 7 h 30. Jules Grévy est l'objet « d'une manifestation plus chaude encore qu'à son arrivée » [7]. Le train présidentiel fait un arrêt à Carentan et à Valognes, où des discours sont prononcés [14].

Après le départ du président de la République, plusieurs journaux rapportent que des radicaux s'en sont pris à l'amiral Ribourt, préfet maritime, qui revenait de la gare, en le sifflant copieusement. L'escorte militaire, qui rentrait à la caserne, se positionne en protection, sans avoir besoin d'intervenir.

Dans la presse

  • La Lanterne voit dans ce voyage et l'accueil qui a été fait « une grande manifestation républicaine », qui permet à la République de « prendre pied » dans une Normandie « qui, hier encore, donnait la majorité aux candidats nettement réactionnaires » et qui a vu aussi «  l'état major aristocratique de la marine rebelle à toute idée démocratique » prendre conscience de « l'existence du gouvernement républicain et s'incliner devant lui ».
  • Le Temps : « Les fêtes de Cherbourg et l'accueil fait au gouvernement de la République dans la personne de son chef ne ressemblent en rien, il faut le reconnaître, à tout ce qui s'est fait précédemment en pareille circonstance. On n'a pas exemple, croyons-nous, d'une réception aussi chaleureuse. Jamais rois ni empereurs n'ont eu le spectacle de tels témoignages de sympathie. (...) Les habitants de Cherbourg (...) ont voulu témoigner à la fois, et de leur profond attachement aux institutions républicaines, et de leur respect pour l'homme en qui ces institutions se personnifient. (...) Oui, dans les fêtes de Cherbourg - et c'est là ce qui leur donne un caractère véritablement nouveau - une même pensée, une pensée d'union sur le terrain de la République a dominé tous les esprits, aussi bien dans la population que dans les rangs des milieux officiels. On ne souvient pas qu'une population ait jamais donné des témoignages d'un aussi complet accord avec son gouvernement. » [17].

Notes et références

  1. 1,0 1,1 1,2 1,3 et 1,4 « Voyage présidentiel », La Presse, 12 août 1880.
  2. 2,0 et 2,1 « L'incident de Cherbourg », La Petite République française, 29 juillet 1880.
  3. 3,0 3,1 3,2 3,3 et 3,4 « Le voyage de Cherbourg », L'Univers, 10 août 1880.
  4. 4,0 4,1 et 4,2 « Le voyage présidentiel », Le Petit Journal, 10 août 1880.
  5. 5,0 5,1 5,2 5,3 5,4 5,5 et 5,6 Pierre Giffard, « Voyage des présidents », Le Gaulois, 9 août 1880.
  6. 6,0 6,1 et 6,2 « M. Jules Grévy à Cherbourg », La Lanterne, 10 août 1880.
  7. 7,0 7,1 7,2 7,3 7,4 et 7,5 E. Ducret, « Les fêtes de Cherbourg », La Lanterne, 13 août 1880.
  8. 8,0 8,1 8,2 8,3 et 8,4 Agence Havas, 8 août 1880.
  9. « Le voyage de Cherbourg », Le Petit caporal, 10 août 1880.
  10. 10,0 10,1 10,2 10,3 10,4 et 10,5 « Les fêtes de Cherbourg », Le Petit Parisien, 11 août 1880.
  11. Le Petit Journal, 11 août 1880.
  12. 12,0 12,1 12,2 12,3 et 12,4 Albert Millaud, Le Figaro, 10 août 1880.
  13. 13,0 13,1 13,2 et 13,3 Agence Havas, 9 août 1880.
  14. 14,0 14,1 14,2 et 14,3 « Les fêtes de Cherbourg », Le Siècle, 12 août 1880.
  15. « Après le voyage », La Lanterne, 13 août 1880.
  16. 16,0 et 16,1 Agence Havas, 10 août 1880.
  17. Le Temps, 11 août 1880.

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