Jacques Belier des Essarts

De Wikimanche

Jacques Belier des Essarts, né vraisemblablement en 1638 [1] et mort à Paris en 1730, est une personnalité catholique liée au département de la Manche.

Biographie

Né vraisemblablement en 1638 et mort à Paris en 1730, il demeure pendant plusieurs années dans la communauté du séminaire de Valognes.

Issu d'une famille noble de Normandie, Jacques-Hardouin Belier, qui, dans les actes notariés de Valognes, fait suivre son nom de la mention « de Versainville », est né, semble-t-il, dans le diocèse de Sées (Orne). En 1667, il est diacre, membre du séminaire fondé par l'abbé de La Luthumière en 1655 à Valognes. Peut-être fait-il déjà partie de la communauté depuis deux ans quand elle signe le Formulaire de condamnation du théologien Cornélius Jansénius ; mais les quatre ou cinq diacres présents à ce moment-là ne sont pas désignés nommément dans la liste des signataires. En 1671, Belier est donné comme prêtre, mais on ignore ses fonctions précises, et l'on n'en saura pas plus pour la période suivante, en particulier pour les années 1675-1683.

Quand François de La Luthumière se voit contraint de fermer les portes de son séminaire en raison de ses relations avec Port-Royal, il a pu garder auprès de lui quelques proches pendant un ou deux ans, et Belier en fait vraisemblablement partie : en 1678 un seul prêtre, Germain Yon, demeure encore auprès du fondateur.

Jacques Belier laisse sans doute la plus grande partie de son volumineuse bibliothèque au séminaire : conservée aujourd'hui à la bibliothèque municipale de Valognes, comme en font foi les ex-libris au nom de J. Belier, elle témoigne tout à la fois de l'aisance matérielle et financière de son propriétaire, de l'étroitesse de ses liens avec les auteurs de Port-Royal et l’étendue de ses centres d’intérêt.

On ne sait si, après avoir quitté Valognes, Jacques Belier est accueilli dans sa famille ou chez quelque ami parisien de Port-Royal. Selon l'historien janséniste du XVIIIe siècle Jérôme Besoigne, Antoine Arnauld, dans sa sortie du royaume en 1679, l'attira aux Pays-Bas : rien ne vient ni infirmer ni confirmer cette indication. Le théologien exilé là, puis à Bruxelles, parle, dans une lettre du 6 mai 1694, de Jacques Belier comme d'un de ses « anciens amis », ce qui pourrait indiquer qu'avant ou après 1679, Arnauld et Belier ont déjà noué des relations, et que Belier pourrait avoir fait quelque séjour auprès du grand théologien après 1675.

Cette amitié est sans aucun doute à l'origine de la nomination du Normand comme confesseur des religieuses de Juvigny dans le diocèse de Trèves en 1683. Le 30 juin 1694, Arnauld écrit à Louis-Paul du Vaucel : « J'ai obligé M. des Essarts [Belier] de vous marquer ce qu'il a fait à Juvigny pendant onze ans qu'il a eu la conduite de cette maison ». L'arrivée de Belier dans le monastère semble coïncider avec celle de Nicolas Eustace à l'abbaye de Port-Royal des Champs.

Le nouveau confesseur de Juvigny soutient avec vigueur l'œuvre de réforme entreprise par l'abbesse Gabrielle-Marie de Livron : il engage ainsi les religieuses à lire l'Écriture Sainte en langue vulgaire, ce qui lui sera vivement reproché en 1693. De Juvigny, M. des Essarts, ainsi qu'on l'appelle communément, fait la connaissance de Sébastien-Joseph du Cambout, abbé de Pontchâteau et des abbés de deux monastères voisins de Châtillon et d'Orval, Claude Le Maistre et Charles de Benzeradt, qui comptent de nombreux amis à Port-Royal. Dans une lettre adressée le 30 décembre 1683, de l'abbaye de Haute-Fontaine, à Geneviève Gallier, Pontchâteau parle de ces deux abbayes et de Belier : « Si j'eusse eu le loisir de lire les lettres de M. des Essarts avant de fermer la boîte, je vous les eusse renvoyées. Il n'y en a que trois où il parle d'Orval. Je crois qu'il se trompe en plusieurs choses et au contraire de son sentiment, je crois que la réforme subsistera, mais je doute fort que celle de Châtillon dure bien longtemps. J'ai été à l'une et l'autre maison ». Pontchâteau préfère Orval, Belier Châtillon et son abbé, comme nous le confirment deux nouvelles lettres de Pontchâteau, du 13 janvier 1694 et du 19 juin suivant.

Nous n'en savons guère plus sur le séjour de Belier à Juvigny, sinon qu'au milieu de 1688 il a projeté de rendre visite à Antoine Arnauld, à Bruxelles, et que, suite à une visite de Jean-Pierre Verhorst, évêque suffragant de l'archevêque de Trèves, M. des Essarts doit quitter l'abbaye : les jésuites, écrit plus tard Arnauld, « ont trouvé le moyen de le [Belier] faire sortir par le moyen le plus violent et le plus injuste » (lettre du 30 juin 1694). Sur l'intervention de Mme de Fontpertuis et de Jacques Le Noir, chanoine de Paris, amis de Port-Royal, M. des Essarts est venu rejoindre dans son exil Antoine Arnauld et l'oratorien Pasquier Quesnel aux environs de Pâques 1694. Quant à Arnauld, il parle de la présence de Belier à ses côtés le 22 avril dans une lettre à Mme de Fontpertuis : « Nous avons raison de nous réjouir avec vous de notre nouvel hôte : c'est assurément une personne bien aimable. »

Dans plusieurs lettres de la même période, le théologien exilé ne tarit pas d'éloges sur son nouveau compagnon, dressant un portrait flatteur et sans nul doute véridique de l'ancien membre du séminaire de Valognes : « Il était difficile de trouver une personne qui me convînt mieux. Et il pourra beaucoup contribuer à me faire trouver mon exil plus doux, si on ne peut obtenir mon retour [en France] » (lettre du 17 avril 1694 à Mme de Fontpertuis) ; « mon exil m'est bien plus doux depuis qu'un de mes anciens amis [...] en est venu être le compagnon. C'est un prêtre habile et pieux, qui a du bien et ne me sera point à charge, de la meilleure volonté et de la meilleure compagnie du monde. Il me soulage beaucoup en écrivant sous moi et il le fait de très bon cœur » (lettre du 6 mai à du Vaucel). « J'ai un grand soulagement dans mon travail depuis que Dieu a eu la bonté de m'envoyer, pour un nouveau compagnon de ma solitude, l'homme du monde le plus cordial et de l'humeur la plus commode et la plus douce » (lettre du 24 mai à Mme de Fontpertuis). Le 17 avril, Pasquier Quesnel lui-même écrit à la même correspondante : « Notre nouveau religieux [Belier] est un parfait honnête homme et en un mot tel qu'il le fallait à notre communauté. Je ne saurais vous en dire combien nous en sommes contents, ni combien je l'estime et honore en mon particulier. »

M. des Essarts n'a guère le loisir de travailler pour Antoine Arnauld, puisque, le dimanche 8 août 1694, le théologien s'éteint à Bruxelles, trouvant, « après tant de traverses et d'agitations, un repos que les hommes ne lui pouvaient donner et que ses ennemis ne lui sauraient ôter » (lettre de Pasquier Quesnel à l'oratorien Jean-Baptiste du Breuil). Le 9 septembre, Ernest Ruth d'Ans écrit à du Vaucel qu'il va quitter Bruxelles la semaine suivante pour Port-Royal des Champs, où il ira porter le cœur de M. Arnauld avec Belier ; comme du Vaucel semble ne pas connaître ce dernier, appelé aussi alors « M. de Margérard », Ruth d'Ans lui écrit : « C'est un gentilhomme de Normandie fort accommodé et qui fait de grands avantages à Monsieur son frère en ne tirant de son bien que cinq cents écus. Il payait ici sa pension avec celle de son valet sur le pied de huit cents livres, de sorte qu'il n'avait garde de nous être à charge s'il pouvait rester ici. Mais l'enchanteur [Arnauld] n'y est plus ».

Le 16 octobre, Belier et Ruth d'Ans quittent Namur pour l'abbaye de Port-Royal : « Le mardi 9 [novembre 1694], à midi, Mme de Fontpertuis, avec M. des Essarts et M. N. [Ruth d'Ans], arrivèrent apportant le cœur de M. Arnauld, selon qu'il l'a ordonné par son testament », en présence de Jean Racine, le poète, neveu de l'abbesse, la mère Agnès Racine (Journal de l'abbaye de Port-Royal). Ruth d'Ans fait une harangue, à laquelle répond le confesseur des moniales, Nicolas Eustace, ancien professeur de Valognes ; et, le 3 décembre suivant, Ruth d'Ans écrit à du Vaucel comment Belier et lui-même ont accompli leur mission.

Restés sans doute en correspondance épistolaire, Belier et Eustace se sont retrouvés à la fin de 1694 après une longue séparation. M. des Essarts va alors beaucoup fréquenter, semble-t-il, l'abbaye de Port-Royal des Champs : ainsi il y officie le vendredi-saint 1er avril 1695 et le lundi 8 août suivant, pour le premier anniversaire de la mort d'Antoine Arnauld.

Dix ans plus tard, Belier rend toujours des services à l'abbaye, conseillant en particulier à la mère Élisabeth Boulard, dernière abbesse, de nommer en 1706 une prieure. Tandis que Nicolas Eustace quitte Port-Royal en décembre 1705 pour se refugier à l'abbaye d'Orval, M. des Essarts vit à Paris dans l'obscurité. Il loge d'abord chez Jacques Le Noir, chanoine de Notre-Dame, sur la paroisse Saint-Paul, mais sans accepter aucun emploi. Puis il se retire au collège de Laon. Il reste lié avec Pasquier Quesnel, avec qui il se rend à Reims en 1700 chez M. Gillot.

Sans doute s'occupe-t-il de la formation, chez les oratoriens de Saint-Magloire, de deux jeunes parents, Alexis et Jean-Baptiste des Essarts : le premier sera prêtre, le second diacre, et ils se fixeront plus tard aux Pays-Bas, à Rijnwijk, non loin d'Utrecht. Jacques Belier meurt en 1730, très estimé des pauvres, à qui il a donné ses derniers biens : mobilier, linge, chaises, argenterie, tapisseries, et âgé, dit-on, de quatre-vingt-douze ans. On l'avait surnommé le « Père des Hôtes ». Il est inhumé vraisemblablement à Saint-Étienne-du-Mont.

Bibliographie

  • Arch. dép. de la Manche, reg. des tabellions de Valognes, 5 E 14627, 37, 90.
  • Arch. dép. de l'Orne, sér. H, 3574.
  • BNF, fonds français, 17779 (Journal de Port-Royal), ff. 203, 363, 367 v°.
  • J. Besoigne, Histoire de l'abbaye de Port-Royal, 1752, t. II, p. 484, t. V, p. 57, 126
  • A. Arnauld, Œuvres, Paris-Lausanne, 1775, t. II, p. 554, t. III, p. 721-722, t. IV, p. 3, 41, 68.
  • R. Taveneaux, Le jansénisme en Lorraine, Paris, 1960, p. 242, 245-246.
  • É. Jacques, Les années d'exil d'A. Arnauld, Louvain, 1976, p. 525-526, 721.
  • J. Lesaulnier, Chroniques de Port-Royal, 35, 1986, p. 71-106.
  • J. Lesaulnier, notice « Belier des Essarts », dans le Dictionnaire de Port-Royal, dir. J. Lesaulnier et A. McKenna, Paris, 2004, p. 326-327.
  • M. Van Meerbeeck, Ernest Ruth d’Ans. Patriarche des jansénistes (1653-1728). Une biographie, Bruxelles-Louvain, 2006, p. 233, 234.

Notes et références

  1. En 1617 au Vrétot, selon Jean Lesaulnier, De Valognes à Port Royal, Jacques Belier et Nicolas Eustace, 1986, d'abord publié dans les Chroniques de Port-Royal, n° 35 (lire en ligne).

Article connexe