Gare maritime de Cherbourg (1933)

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La gare maritime de Cherbourg est un équipement portuaire de la Manche, situé à Cherbourg-en-Cotentin.

Il s'agit d'un bâtiment de style Art déco, par lequel transitaient les voyageurs embarquant ou débarquant sur les paquebots des lignes transatlantiques. Le bâtiment n'est plus utilisé aujourd'hui que pour les paquebots de croisière. Il abrite aussi, dans sa partie ouest, la Cité de la Mer, vaste musée maritime ouvert en 2002.

Deux autres gares maritimes ont précédé celle-ci, situées à quelques centaines de mètres, quai de l'Ancien-Arsenal : la première construite en bois, inaugurée en 1905, la deuxième construite en briques, inaugurée en 1912.

Histoire

Les débuts de l'épopée transatlantique

Le lancement puis l'essor des lignes maritimes à travers l'océan Atlantique offrent à Cherbourg l'occasion de jouer un rôle économique de premier plan. Les premiers paquebots allemands et anglais font escale au large en 1869 [1]. Des transbordeurs assurent le convoyage des passagers à terre. Au début, les passagers sont accueillis sous une simple tente [2] et des appontements sont édifiés en 1894.

Mais la nécessité de doter le port d'une gare maritime s'impose rapidement. En 1905, on construit un bâtiment en bois, quai de l'Ancien-arsenal [2]. La première véritable gare maritime est inaugurée le 3 juillet 1912 [2]. Quelques semaines plus tôt, le 10 avril, le Titanic a fait escale sur rade. Cherbourg est alors le deuxième port français après Le Havre, port de départ de la société nationale, la Compagnie générale des transports (CGT) [1].

Le chef-d'œuvre de René Levavasseur

Cherbourg-Éclair, 30 juillet 1933.
La gare maritime en 1933.

Le trafic transatlantique se développe, et rapidement la gare se révèle trop petite. Sous l'impulsion de Camille Th. Quoniam, alors président de la Chambre de commerce locale, le remplacement de la gare maritime est décidé. L'emplacement retenu est la plage de l'ancien casino. Sa construction est précédée de l'aménagement par Paul Minard d'un terre-plein permettant de gagner 70 hectares sur la mer, et d'une darse en eau profonde, de 620 mètres sur 230, abritée par une digue de 1 200 mètres, qui autorise un accostage à toute heure[1].

La nouvelle gare maritime, dont le projet est adopté en 1922, sera plus grande, plus moderne, plus luxueuse et mieux adaptée aux besoins [3]. Sa conception est confiée à l'architecte René Levavasseur, qui imagine un bâtiment orienté nord-sud, avec quatre nefs : le hall des transatlantiques, à l'est, le long du quai, la voie charretière couverte accolée, le hall ferroviaire et le hall des marchandises plus à l'Ouest. Pour l'architecte, « nœud de soudure de la voie mouvante des paquebots avec la ligne rigide des trains ou le ruban blanc de la route, la gare maritime doit comprendre un accès au quai, l'aboutissement d'une route et un hall de train ». Mais ces plans, qui prévoient une bâtisse de 314 mètres de long sur 116 mètres de large complétée d'un campanile, aux façades richement ornées selon le style éclectique attardé des grandes gares du XIXe siècle, sont rejetés en 1925 par le ministre des Travaux publics, Pierre Laval, qui juge le projet surdimentionné et luxueux : « Ce n'est pas au moment où se poursuivent les plus délicates négociations au sujet des dettes de guerre qu'on peut songer à offrir à la vue des voyageurs américains ou britanniques, une gare monumentale et fastueuse. Cet édifice leur donnerait inévitablement une fausse idée des ressources financières du pays, surtout s'ils comparent la gare de Cherbourg avec les gares maritimes de proportions modestes qui existent dans la plupart des ports étrangers. »[1].

Le 21 août 1926, le ministre des Travaux publics André Tardieu donne pourtant son accord [4]. Dans les plans acceptés, seul le hall des marchandises est abandonné, laissant place à un ensemble de 25 000 m² au sol et de 280 m de long, avec son campanile haut de 67 mètres, utilisé comme réservoir d'eau pour les locomotives à vapeur. En revanche, la silhouette et les façades adoptent un style plus sobre, inspiré de l'exposition des Arts décoratifs de 1925, aux lignes droites et géométriques, tout comme la décoration intérieure, confiée en 1932 à Marc Simon, futur décorateur du Normandie. Elle est remarquable par ses staffs et ses plâtres peints, ses luminaires Art Déco, ses dallages en mosaïques composés par Gentil et Bourdet, ses parquets en teck, ses lambris en acajou d'Afrique et de Cuba, ses palissades en bois exotiques, et son mobilier en acajou et merisier [1].

« Du grand hall, où, sur cinq voies, se présentent les trains spéciaux, le voyageur sera conduit à la grande galerie de 280 mètres de long, surplombant le quai d'accostage des transbordeurs, que cinq passerelles mobiles relieront à la gare [5].

Inauguration en 1933.

La construction de la gare maritime commence en janvier 1928, suivie un mois plus tard des premiers travaux du quai en eau profonde [3]. La gare est construite en béton armé [6], avec un parement de briques de Montereau et de pierres de granit reconstituées[1]. La dernière pierre du campanile est posée le 13 juillet 1931, les galeries de débarquement méridionale et septentrionale sont achevées l'année suivante. Le hall transatlantique de 280 mètres sur 42 m, dispose d'un rez-de-chaussée regroupant les services et d'un étage dédié au débarquement et à l'embarquement par neuf passerelles mobiles prévues pour recevoir deux paquebots en même temps, les douanes, et la salle des pas perdus où se trouvent un bureau de poste, un bar, les compagnies maritimes, et quelques boutiques. Trois passerelles surplombant la voie charretière permettent d'accéder par des escaliers et ascenseurs au hall des trains, formé sur 240 mètres de long et 40 de large par 34 arches de béton de 20 mètres de hauteur. Chaque coin extérieur est agrémenté d'une tour carrée [1].

L'inauguration a lieu le 30 juillet 1933. Le président de la République en personne, Albert Lebrun, fait le déplacement spécialement pour l'occasion [7]. Le train venu de Paris arrive directement dans la gare ferroviaire qui a été incluse dans le bâtiment.

Le 18 juin 1934, un premier accostage a lieu au quai de France, celui du paquebot allemand Bremen. Suivent l'Europa en 1934, le Normandie en 1936, le Queen Mary en 1937.

Le lent démantèlement

La gare bombardée.
La gare depuis la petite jetée, après sa destruction

Quelques jours après le débarquement allié en Normandie, l'amiral allemand Walter Hennecke, commandant la place de Cherbourg, commence le 19 juin [3] à faire dynamiter les installations portuaires, dont une partie de la gare maritime, notamment son emblématique campanile, la halle des trains et son grand salon (le 23) [8]. Pour ajouter au désastre, une centaine de navires ont été coulés et les eaux sont truffées de mines [3].

Quand les Alliés libèrent Cherbourg, le port est complètement inutilisable alors qu'il représente pour eux un besoin vital pour poursuivre leur progression.

La reconstruction commence. Quatre régiments américains du génie sont aussitôt mis au travail, aidés par une main d'œuvre abondante parmi laquelle de nombreux prisonniers de guerre allemands [3]. En 1949, une gare maritime provisoire est mise en service au sud du quai de France [3]. Les opérations de remise en état ne sont complètement achevées qu'en 1952. Le 29 mai, Antoine Pinay, président du Conseil, peut alors présider l'inauguration des nouveaux bâtiments. Le Queen Mary fait ce jour là un retour salué par la population.

Mais le trafic maritime transatlantique, concurrencé par le développement des lignes commerciales aériennes, connaît une baisse spectaculaire. Le nombre d'escales est en chute libre. Grâce à la Cunard Line, le Queen Mary et le Queen Elizabeth entretiennent un temps l'illusion. Après leur retrait, le Queen Elizabeth 2 donne encore son utilité à la gare maritime. Mais plus pour longtemps. Les escales se font de plus en plus rares. La dernière ligne régulière disparaît. Il ne reste plus que les escales des bateaux de croisière.

La gare maritime sombre dans l'ennui, malgré des galas de catch, les bals des PTT, des douanes ou de la police, des événements sportifs, comme la démonstration des Harlem Globe Trotters en mai 1960, ou des concerts, à l'instar de celui de Jacques Brel en mai de la même année[9]. Certains imaginent de la détruire pour faire de la place. La chambre de commerce commence même à mettre à exécution son projet. En avril 1979, les pelleteuses commencent à couper les ailes du bâtiment, sa grande galerie septentrionale qui court tout le long du quai de France. En 1982, la partie méridionale du hall transatlantique est abattue.

La renaissance

Heureusement, quelques nostalgiques de « l'épopée transatlantique » se regroupent pour tenter d'empêcher la poursuite du massacre. Ils créent en 1988 l'Association des amis de la gare maritime. La démolition est arrêtée. Mieux, la réhabilitation du bâtiment est décidée. En 1989, l'édifice, ou du moins ce qu'il en reste, est sauvé par son inscription à l'Inventaire des monuments historiques (IMH).

Un grand musée maritime y est créé en 2002 en partie dans le hall des trains. La Cité de la Mer trouve là un abri correspondant à son ambition de drainer chaque année vers Cherbourg des milliers de touristes. Le hall est également conçu pour recevoir des expositions et des événements comme la foire de Cherbourg ou des concerts. Le hall transatlantique est aussi réhabilité. La salle des douanes retrouve son lustre en 2004, puis un terminal voyageurs en 2006 est aménagé pour accueillir les nouveaux croisièristes.

Passerelles

À sa construction, la gare maritime offre 9 passerelles pour le transit des passagers [10]. Quatre sont détruites pendant la Seconde Guerre mondiale, trois autres en 1982 [10]. Les deux dernières sont mises hors service pour des raisons de sécurité en juin 2014 [11]. Leur destruction commence le 28 mai 2018 pour laisser la place à une passerelle neuve de 65 mètres de long destinée aux paquebots de croisière [11]. Un investissement de 1,9 million d'euros financé par Ports normands associés (1,2 M€), le département (450 000 €), la ville de Cherbourg-en-Cotentin (350 000 €) et la SAS Port de Cherbourg (350 000 €) [11].

Bibliographie

Livres
  • Gérard Destrais, La Gare maritime de Cherbourg, éd. Isoète, 2002
Articles
  • Jean-Louis Libourel, « Notre-Dame des Queens », Monuments historiques, n° 159, octobre-novembre 1988
  • Benoît Hopkin, « Rêveries de pas perdus en gare de Cherbourg », Le Monde, 24 mars 2005

Notes et références

  1. 1,0, 1,1, 1,2, 1,3, 1,4, 1,5 et 1,6 Alexis Salatko, Notre-Dame des Queens, Isoète, 1995, 978-2-905385-65-9
  2. 2,0, 2,1 et 2,2 Paul Ingouf, « Les activités maritimes », La Manche au passé et au présent, éd. Manche-Tourisme, 1984, pp. 257-262.
  3. 3,0, 3,1, 3,2, 3,3, 3,4 et 3,5 « Cherbourg, port du Titanic et des transatlantiques », La Presse de la Manche, hors-série, octobre 2011.
  4. Les Gares maritimes transatlantiques de Cherbourg, Cité de la Mer, février 2013.
  5. René Levavasseur, « La nouvelle gare maritime de Cherbourg », L'Illustration économique et financière, numéro spécial Manche, 28 août 1926.
  6. Travaux effectués, entre autres, par les Établissements R. Sottile. Archives de construction sur le site de la Cité de l'architecture et du patrimoine (ArchiWebture), Fonds Bétons armés Hennebique (BAH), [consulté le 5 janvier 2018] (lire en ligne).
  7. L'Illustration, n° 4 718, 5 août 1933.
  8. Raymond Lefèvre, La Libération de Cherbourg, Imprimerie commerciale, Cherbourg, 1946.
  9. « La gare maritime dans les gènes cherbourgeois », La Presse de la Manche, 4 octobre 2012
  10. 10,0 et 10,1 « La gare maritime privée de ses passerelles transatlantiques », cherbourgescale.over-blog.com, 16 avril 2015.
  11. 11,0, 11,1 et 11,2 « La nouvelle passerelle croisière bientôt installée », Ouest-France, site internet, 24 mai 2018.

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