Achocre

De Wikimanche

Achocre (fr. rég. et dial.), adj. et n. m., maladroit.

Répartition géographique

L'emploi de ce mot, tant dans les parlers dialectaux qu’en français régional, est caractéristique du nord de la Manche, mais il est ou a été également attesté dans le reste du département, dans l'ouest de l'Orne [1], le Bessin [2], [3], le Bocage Virois [4], ainsi qu'en Bretagne romane [5], [6], [7]. Sous la variante évoluée achoque, on le rencontre aussi à Pont-Audemer (Eure) au 19e siècle [8]. D'une manière générale, c'est un mot de l'Ouest.

Outre sa signification de « maladroit », qui semble particulière à la Manche, ce terme est employé aux sens d’ « homme brutal, violent, grossier », « difficile à vivre, hargneux, obstiné, contrariant », etc. [5], [6], [9], [8]. On le rencontre encore au sens de « brutal, maladroit » [2], « lourdaud » [3] dans le Bessin au 19e siècle.

Attestations écrites

Dans la littérature dialectale

  • ACHOCRE : 1849 L’cieil est ner, gris, brun, — j’endêve; / Clios la f’nêtre, achocre ! i nève ! , « Le ciel est noir, gris, brun, — ça m'ennuie bien; ferme la fenêtre, maladroit ! il neige ! » [10]. — 1928 I n'étaient po̩ achocres et capuchaient natrement, « ils n'étaient pas maladroits, et frappaient sans pitié » [11].

Dans la littérature régionale

  • ACHÔCRE : 1832/1858 Quant à la dédicace, je la retoucherai, et quoique je sois maladroit à manier la lime (un véritable achôcre, un mot sublime d'énergie dans le patois de mon pays !) j'essaierai pourtant d'en faire jouer le fil [12].

Dans les glossaires et dictionnaires

Attestations orales

Transcriptions : alphabet Rousselot-Gilliéron.

Étymologie

René Lepelley rattache ce mot au néerlandais schocken « balancer » [1]. Le moins que l'on puisse dire est que le rapport, tant sémantique que phonétique, n'est pas évident.

La variété de sens laisse présager que « maladroit » n'est pas la signification initiale, mais celle-ci reste difficile à déterminer : il s'agit, on l'a vu, d'un terme péjoratif général susceptible de signifier, selon les régions, brutal, violent, grossier, difficile à vivre, hargneux, obstiné, contrariant, etc. À Cancale et Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), on le trouve attesté en 1905 au sens révélateur de « personne insupportable, et dotée de défauts extérieurs variés » [7], [19]. L'existence des dérivés achocri et achocrié « mal fait, détérioré » (voir ci-dessous) élargit encore le champ sémantique du mot.

On peut en outre se demander si achocre n'entretient pas un rapport quelconque avec le verbe pronominal s'achogrer « s'endormir », attesté au 19e siècle en Eure-et-Loir [20]. Par ailleurs, le sens d’ « entêté, obstiné » est aussi celui du mot achopé, employé à la même époque en Haute-Normandie et particulièrement dans le pays de Bray, alors que le verbe correspondant s'achoper « s'entêter » était commun au pays de Bray et à la Picardie [21] : on pourrait éventuellement voir dans ces mots un croisement d’achocre et du français achopper (d'autant que pierre d'achocre se dit dans la Manche pour « pierre d'achoppement »; voir ci-dessous). En tout état de cause, l'origine du mot achocre demeure obscure.

Emplois particuliers

Locutions

  • pierre d’achocre, pierre d'achoppement; importun qui vous interrompt dans votre occupation pour bavarder : 1993, Manche, nord de la ligne Joret [17].

Mots apparentés

  • achocri; achocrié, mal fait, détérioré.
  • achocrise, maladresse.

Bibliographie

  • R. Laulan, « Sens et emploi du mot achocre », Mercure de France, t. 333, 1958, p. 359-361.

Notes et références

  1. 1,0, 1,1 et 1,2 René Lepelley, Dictionnaire du français régional de Basse-Normandie, Paris, Bonneton, 1989, p. 18a.
  2. 2,0 et 2,1 Frédéric Pluquet, Contes populaires, préjugés, patois, proverbes, noms de lieux, de l’arrondissement de Bayeux, Rouen, 1834, p. 49.
  3. 3,0 et 3,1 Charles Joret, Essai sur le patois normand du Bessin, Vieweg, Paris, 1881, p. 41.
  4. Véronique Hauchard, Vie et Parler traditionnels dans le canton de Condé-sur-Noireau, Calvados, Caen / Condé-sur-Noireau, Presses Universitaires de Caen / Éditions Charles Corlet, 1994, p. 59.
  5. 5,0, 5,1 et 5,2 Édelestand et A. Duméril, Dictionnaire du patois normand, Caen, 1849, p. 5a.
  6. 6,0, 6,1 et 6,2 Louis Du Bois et Julien Travers, Glossaire du patois normand, A. Hardel Éditeur, Caen, 1856, p. 5.
  7. 7,0 et 7,1 Joseph Mathurin et Armand Dagnet, Le parler cancalais, Annales de la société historique et archéologique de l'arrondissement de Saint-Malo, J. Haize impr.-éd., 1905, Saint-Servan; rééd. La Découvrance, Rennes, 1995, p. 46.
  8. 8,0 et 8,1 Eugène Robin, Auguste Le Prévost, Antoine-François Passy, Ernest Poret, vicomte de Blosseville, Dictionnaire du patois normand en usage dans le département de l'Eure, Société libre d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l'Eure, C. Hérissey, 1882, p. 9a/b.
  9. 9,0 et 9,1 Henri Moisy, Dictionnaire de patois normand, Indiquant particulièrement tous les termes de ce patois en usage dans la région centrale de la Normandie, pour servir à l’histoire de la langue française, Caen, Henri Delesques éd., 1887, p. 8a.
  10. « Rudre temps », in [Georges Métivier], Rimes guernesiaises. Par un câtelain, Simpkin, Marshall et Cie, Londres, [1849], p. 108; Guernesey.
  11. Charles Birette, Dialecte et légendes du Val de Saire (en Basse-Normandie), Picard, Paris, 1927, p. 103; patois du Val de Saire.
  12. Jules Barbey d'Aurevilly, Lettres à Trébutien (1832-1858), t. 2, 1889; région de Saint-Sauveur-le-Vicomte.
  13. [Georges Métivier], Rimes guernesiaises. Par un câtelain, Simpkin, Marshall et Cie, Londres, [1849], Glossaire, p. 173.
  14. Georges Métivier, Dictionnaire franco-normand ou recueil des mots particuliers au dialecte de Guernesey […], Williams and Norgate, Londres / Édimbourg, 1870, p. 6.
  15. André Dupont, « Glossaire » dans Alfred Rossel, Chansons normandes, OCEP, 1974, p. 240 [édition en graphie normalisée].
  16. René Lepelley, Dictionnaire du français régional de Normandie, Paris, Bonneton, 1993, p. 14b.
  17. 17,0 et 17,1 J.-P. Bourdon, A. Cournée, Y. Charpentier, Dictionnaire normand-français, Paris, Conseil international de la langue française, 1993, p. 15b.
  18. Albert Sjögren, Les parlers bas-normands de l'île de Guernesey, Klincksieck, Paris, 1964, p. 109b.
  19. Le mot est mentionné par Chateaubriand, natif de Saint-Malo : Il [mon maître d'écriture] accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait dans le cou, en m'appelant tête d’achôcre; voulait-il dire achôre (en grec achôre, gourme) ? Je ne sais pas ce que c'est qu'une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable (François-René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, t. I, 1848, p. 34).
  20. Jean Pontoire, Glossaire des parlers d'Eure-et-Loir, Beauce et Perche, d'après l'enquête inédite de 1868, Société archéologique d'Eure-et-Loir, Chartres, 1999, p. 28b.
  21. abbé J.-E. Decorde, Dictionnaire du patois du pays de Bray, Neufchâtel (?), 1852, p. 45b.