Abbaye Sainte-Trinité (Lessay)

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L'abbaye Sainte-Trinité est un édifice catholique de la Manche, situé à Lessay.

Vue latérale.

L'église, « massive et trapue, vaste comme une cathédrale, solidement assise à l'entrée de la lande qu'elle domine de sa tour carrée, n'est pas seulement une merveille d'architecture romane; elle est comme le symbole d'une puissance monastique qui, sur ce coin de terre, n'avait pas de rivale et qui semblait indestructible » [1].

Les bâtiments conventuels sont une propriété privée depuis 1900.

Histoire

En 1056, le puissant baron de La Haye-du-Puits, Richard Turstin Haldup et son fils, Eudes au Capel, fondent une abbaye, non sur un ancien lieu de culte, comme souvent dans le cas des abbayes normandes de cette époque, mais sur une terre isolée et marécageuse, sur la rive sud de l'Ay. L'édification de ce monastère, qui ne commence véritablement qu'en 1064 [2], s'inscrit dans un siècle où de nombreuses abbayes sont édifiées dans le duché, celles de Cerisy-la-Forêt et du Mont-Saint-Michel avant lui, celles de Blanchelande, Hambye ou La Lucerne ensuite.

Le frère de Turstin, Renouf, fait venir de la puissante abbaye du Bec-Hellouin, des moines bénédictins, ordre majeur de la Normandie ducale. Le premier abbé est Roger. La fondation n'est confirmée que le 14 juillet 1080, sous le parrainage de Guillaume le Conquérant de l'évêque de Coutances, Geoffroi de Montbray, d'importants seigneurs du Cotentin et de Normandie, et les dignitaires religieux anglo-normands, dont Anselme du Bec. Ce manuscrit, fierté des Archives départementales de la Manche, disparaît lors du bombardement de Saint-Lô en juin 1944.

Bâtiment conventuel et dôme de l'abbatiale avant 1944
L'abbatiale en 2011.

Les abbés Geoffroy puis Garin, également issus du Bec, succèdent à Roger, mort le 29 juin 1094. Après eux, les abbés élus proviennent de l'abbaye Saint-Étienne de Caen. À la mort en 1098 d'Eudes Capel, il est enterré dans le chœur. Autour sont également achevés l'abside, le transept, et deux travées voutées formant la nef. L'abbatiale est consacrée en 1178, par Rotrou, archevêque de Rouen.

Richement dotée dès sa création, l'abbaye de Lessay connaît une grande prospérité durant ses deux premiers siècles, possédant des terres et des prieurés en Normandie et en Angleterre. La création d'une des foires les plus importantes de Normandie contribue à augmenter les revenus de l'abbaye. Mais, le 11 juin 1356, durant la Guerre de Cent Ans, un incendie provoqué par les troupes anglo-navarraises ravage totalement la nef et la tour lanterne, ainsi que partiellement les bâtiments conventuels, marquant le début d'un déclin de l'abbaye. Elle est cependant restaurée dans son architecture originelle à partir de 1385 par l'abbé Pierre Le Roy, futur abbé du Mont-Saint-Michel, une des plus grandes figures de l'Église de France aux 14e et 15e siècles. La soumission en 1484, au régime de la commende puis son occupation et son pillage par les troupes protestantes de Montgomery pendant trois mois en 1574 ne fait qu'achever sa décadence. Le capitaine protestant Pray d'Auge fait vivre 400 à 500 soldats à discrétion dans l'abbaye.

La conjoncture va redonner à l'abbaye les ressources dont elle avait besoin et cela va attirer un nombre considérable de mendiants. Les aumônes, qui se déroulent trois fois par semaine, provoquent couramment des désordres qui, occasionnellement, se développent en sérieuses émeutes, notamment en 1687, 1709 et 1718.

La réforme de la communauté de Saint-Maur s'impose à Lessay en 1707, sur l'initiative de l'abbé Léonor II de Matignon, évêque de Lisieux, et les moines rasent les bâtiments abbatiaux et monastiques en ruines, pour rebâtir de nouveaux logis conventuels sur l'emplacement en 1752.

À la Révolution française, les quatre derniers moines sont chassés, l'abbatiale devient église paroissiale en remplacement de l'église Sainte-Opportune excentrée et en mauvais état, le reste étant vendu comme bien national au vicomte de Créances, Louis-François de Perrochel. Les bâtiments privés passent ensuite entre les mains de la famille Perrin-de Grainville, puis en 1900, de le famille Dehau-Jeanson.

En 1840, l'abbaye est classée parmi la première liste des monuments historiques à sauvegarder[3]. Les façades et toitures des bâtiments conventuels sont classés en 1946[3].

Minée par l'armée allemande le 11 juillet 1944 lors des combats pour la Libération, l'abbatiale s'écroule. Elle était alors un rare exemple d'abbaye demeurée intacte depuis l'Ancien Régime. Grâce à des relevés précis de la fin du 19e siècle, elle est remontée à l'identique[4] de 1945 à 1958 sous la direction Yves-Marie Froidevaux, architecte en chef des Monuments historiques. Ce dernier se félicite que la population s'associe au travail : « Nombreux sont ceux qui se sont faits maçons, voire tailleurs de pierre : la reconstruction est vraiment l'œuvre de tous » [5]. Maçons et tailleurs de pierre sont formés sur place, le calcaire de Valognes est parfois remplacé par une pierre de Saint-Maximain (Oise). Le dôme octogonal du 18e est remplacé par un toit pyramidal. Le nouvel édifice est inauguré le 1er mai 1959 en présence du préfet et de Mgr Jean Guyot qui déclare : « Il faudrait avoir contemplé le chaos et l'étendue du désastre, pour juger aujourd'hui de l'audace de ceux qui osèrent entreprendre de relever ses ruines. »[4].

Depuis 1994, chaque été, l'abbatiale de Lessay accueille le festival de musique classique Les Heures musicales de l'abbaye de Lessay.

Architecture

La nef.

L'abbaye romane en pierre de Valognes se distingue par son clocher carré et ses toits de schiste bleu de La Feuillie[4].

Elle est construite selon le plan bénédictin, traditionnel du monachisme normand. La nef est composée de sept travées, voutée par des croisées d'ogives qui pourraient être les premières du monde anglo-normand.

Des vitraux modernes de Simone Flandrin-Latron[4] ont remplacé les verrières blanches critiquées par Jules Barbey d'Aurevilly en 1864.

Pour G. du Lattay, « les archéologues attachent un grand prix aux hésitantes dispositions des croisées d'ogives de la première campagne de construction de la nef, parce qu'elles marquent l'apparition en Normandie de ce système qui allait, aux siècles suivants, donner tant d'élégance et ouvrir largement à la lumière des édifices religieux jusqu'alors parcimonieusement éclairés » [2].

Visites

Toute l'année, de 9 h à 18 h. Visites guidées en juillet et août.

Marcophilie

Une flamme postale a été consacrée à l'abbaye Sainte-Trinité :

Flamme postale, 1995.

Bibliographie

par ordre chronologique de parution
Livres
  • G. Rubillon du Lattay, L'Ancienne abbaye de Lessay, réédité en 1979
  • Michel Pinel et Raymond Seyve, L'Abbatiale de Lessay - Heurs et malheurs d'un chef-d'œuvre de l'art roman du Cotentin, 1986
Articles
  • Jean Verrier, Marcel Lelégard et Yves-Marie Froidevaux, « L'abbatiale de Lessay », Les Monuments historiques de la France, n° 3, 1958, p. 97-150
  • René Herval, « L'abbaye de Lessay », La Normandie bénédictine au temps de Guillaume le Conquérant, Facultés catholiques de Lille, 1967, p. 287-303
  • Michel Pinel, « La fermeture de l’abbaye Sainte-Trinité de Lessay à la Révolution », Revue du département de la Manche, n° 133, janvier 1992

Notes et références

  1. Paul Lecacheux, 1912, cité par Bernard Beck, « Églises et abbayes du Cotentin », Le Cotentin, éd. Manche-Tourisme, 1977, p. 145.
  2. 2,0 et 2,1 G. du Lattay, « Lessay, l'abbatiale », Manche, Les Éditions nouvelles, 1971, pp. 55-56.
  3. 3,0 et 3,1 Notice n°PA00110438, base Mérimée (architecture), médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, ministère de la Culture.
  4. 4,0, 4,1, 4,2 et 4,3 Françoise Laty, La Reconstruction. Coutances et Coutançais, éd. Pays d'Art et d'histoire du Coutançais, 2015, p. 16-17
  5. Yves-Marie Froidevaux, « Lessay, l'abbatiale », Manche, Les Éditions nouvelles, 1971, p. 56.

Liens internes

Liens externes