Paul Dupray de la Mahérie

De Wikimanche

Portrait de Dupray de la Mahérie, Le Journal, 30 juin 1910

Paul Valentin Dupray de la Mahérie né à Périers le 4 août 1828, mort à Rome (Italie) le 30 juillet 1911, est une personnalité de la Manche.

Biographie

Les débuts d'un employé de l'administration impériale

Son père, Eustache Victor Dupray, est notaire à Périers et propriétaire de plusieurs biens. Sa mère, Hedwige Marie Regnault, sœur du maire de Périers Gustave Regnault, est propriétaire à Avranches, et, selon un rapport du préfet de Police en 1861, « une des plus riches propriétaires du Calvados » [1]. Le cousin de Paul-Valentin, Alfred Regnault, s'engagera en politique comme maire de Périers, conseiller général de la Manche et député républicain au début de la Troisième république.

Il est élevé dans le château familial, près d'Avranches, et étudie au collège d'Avranches, où « il étonnait ses camarades par ses idées loufoques, on l'appelait “le Fou” » [2]. Il obtient une licence en droit [2].

Partisan du prince Louis-Napoléon Bonaparte, il affirme être venu à Paris, avec son père et son frère, pour défendre l'ordre lors de la révolution de 1848, puis d'avoir déjoué un complot contre Napoléon III au début du Second Empire. Il seconde ensuite le comte de la Tour du Pin qui a été chargé par le préfet de la Manche de faire du Messager de la Manche un organe favorable au pouvoir impérial. Il déclare avoir été rédacteur en chef du Globe industriel, agricole et artistique, sans qu'aucune trace ne l'atteste[1].

Il épouse la fille d'Alexandre Duheaume, général en vue au palais impérial[2], proche du maréchal Pélissier, duc de Malakoff. Le mariage est célébré par l'évêque de Coutances [1].

Grâce à l'appui de son beau-père et du comte de Kergorlay, il est nommé conseiller de préfecture à Napoléon-Vendée (La Roche-sur-Yon) du 19 février 1856 au 31 août 1860, date à laquelle il se rend à Paris après de vaines demandes d'avancement [1].

À partir de 1858, il revendique la particule « de la Mahérie », comme son frère Victor Hippolyte, procureur général à Caen, malgré le désaccord de deux ans avec le ministre de l’Intérieur[1]. A cette époque, il publie un ouvrage vantant l'idée de la création d’une caisse impériale de secours ouvrier[1].

Éditeur et entrepreneur

En septembre 1860, il entre pour 100 000 francs dans le capital de l’imprimeur Louis Désiré Marchand, au 14 rue d’Enghien à Paris, qui ne tarde pas à faire faillite. Dupray rachète ses 15 000 francs de créances, sa boutique et de son brevet. Il est breveté imprimeur lithographe en décembre 1861, imprimeur en lettres et libraire début 1862 et emménage au 5 rue des Filles-Dieu [1].

Dupray publie près de 40 titres par an, de janvier 1862 à mai 1866, dont plusieurs romans les deux premières années, mais surtout des factums, circulaires commerciales et publications de professions de foi politiques et religieuses. Entre 1862 et 1864, il publie les mémoires de Henri Clément Sanson, Sept générations d’exécuteurs, en six volumes, reprenant l'idée de deux éditeurs trois décennies plus tôt. Il rencontre un grand succès, et poursuit en rééditant Le Dernier des Rabasteins de Mazas, Les Droits des Arpad de Nyary, puis fait entrer parmi ses auteurs proche de son milieu, anciens nobles et ultramontains, comme Lescure, Léon de la Sicotière et Oscar de Poli, mais aussi son beau-père. Clarétie, Édouard Fournier, Alfred des Essarts et Eugène d'Auriac publient également chez lui. Il fait paraitre le Livre rouge (L'Histoire de l'échafaud en France), le Dictionnaire de la Révolution de Décembre-Alonnier [1].

Il crée aussi une revue, La Décentralisation littéraire devenue Revue des provinces, et de nombreux périodiques : Le Monde chrétien illustré en juin 1863, Le Nouveau journal en 1864, Le Moniteur du clergé et des paroisses à partir de 1865... [1]

Il développe ses affaires pour financer le niveau de niveau de son couple : une librairie, consacrée à l’administration et aux chemins de fer, au 5 rue de la Paix en 1863, puis au 6 rue Médicis en 1864, un dépôt 13 rue de Trévise, un magasin d'objets religieux rue du Cherche-Midi, fabrique de pâte céruséenne pour cadres et pour statues dorées à Levallois avec des magasins rue d'Enghien, une librairie à Toulouse pour sa collection Bibliothèque catholique, un second magasin rue de la Paix à partir de 1865 pour ses périodiques... [1]. Mais les ventes ne sont pas celles escomptées [2].

Le couple habite dans un vaste appartement de trois chambres au 2e étage du 9 rue de Poitiers, puis emménage rue de la Paix. Déjà à Napoléon-Ville, le couple aime le luxe et recevoir fastueusement. À Paris, il peut se livrer pleinement à ces plaisirs : vers 1862, Dupray de la Mahérie entre dans la franc-maçonnerie, élan peu conforme à sa foi catholique qu'il regrette ensuite [1] ; Mme Dupray n'hésite pas à acheter une toilette à 12 000 francs pour un soir de gala à l'Opéra [3] et Firmin Maillard écrit :

« Son appartement de la rue de la Paix lui coûtait 12 000 francs de loyer, il y avait mis 20 000 francs de mobilier... ; mais un seul appartement ne suffisait pas à un pareil homme, il en avait un autre rue de Poitiers dont le loyer était de 11 000 francs seulement, et il l’avait garni d’un mobilier de 38 000 francs ; de plus, ô simplicité, il possédait à [Soisy] une petite maison qu’il appelait sa chaumière et qu’il avait meublée, la pauvrette, d’un mobilier de 2 313 francs [...] S’il aimait les beaux appartements, il ne méprisait pas les bijoux et achetait dans le même mois chez Leroy pour 21 600 francs de brillants et une autre fois pour 14 899 francs » [1].

L'escroc récidiviste

En mai 1866, il est incarcéré pour avoir détourné deux millions de francs au Sous-comptoir des chemins de fer avec Delamothe-Berthomé, caissier de la banque et le marquis Auguste de Crouy-Chanel, intime du prince Louis-Napoléon, a également aidé à réclamer le trône de Hongrie comme héritier d’Étienne III. Son incarcération conduit de facto à la mise en faillite de son entreprise [1] L'accusation est présentée lors du procès aux assises en septembre [4] :

« En 1858, [Delamothe-Berthomé] fut mis en rapport avec l'accusé de Crouy-Chanel, qui l'entraîna dans des spéculations aventureuses et se fit avancer par lui une somme de 10 à 12,000 fr. qui fut promptement dissipée.
» Bientôt de Crouy-Chanel annonça l'intention de suivre en Italie un procès en revendication des propriétés de la maison d'Este, et demanda à Delamothe-Berthomé de lui avancer de l'argent pour soutenir ce procès, promettant de l'associer aux énormes bénéfices qu'il devait en retirer. Berthomé fit alors de nouvelles avances qui s'élevèrent à 5 ou 6,000 fr. A la fin de 1861, de Crouy Chanel avait fait imprimer chez Dupray de La Mahérie un Mémoire à l'appui de ses prétentions, et des relations s'étaient établies entre cet imprimeur et Delamothe-Berthomé.
» Dupray de La Mahérie se trouvait alors dans la situation la plus précaire et avait déjà englouti des sommes considérables dans des entreprises commerciales mal conçues et mal dirigées. Il demanda à son tour à Delamothe-Berthomé de lui avancer de l'argent, le séduisit par de brillantes promesses et trouva bientôt en lui un bailleur de fonds inappréciable. Le 9 septembre 1864, Dupray de La Mahérie reconnaissait avoir reçu de Delamothe-Berthomé 1 million 347,000 fr. et constituait ce dernier le propriétaire pour moitié de tout le matériel de ses entreprises commerciales et des bénéfices qu'elles pouvaient produire. Par un nouvel acte du 31 mars 1866, le compte des versemens fait par Berthomé était arrêté au chiffre de 3 millions 250,000 fr., intérêts compris.
» Par quels moyens Berthomé dont la fortune personnelle était déjà absorbée, pouvait il se procurer des sommes aussi considérables ? Les complices de cet accusé n'ont pu se faire à cet égard aucune illusion et dès l'année 1882 ils savaient que c'était à l'aide d'emprunts faits à la caisse du Sous-Comptoir des chemins de fer que Delamothe-Berthomé s'associait à leurs dissipations et à leurs prodigalités.
» [...] L'instruction a constaté qu'à l'aide des moyens qui viennent d'être exposés, Delamothe-Berthomé a du mois d'avril 1862 au mois de mai 1866, commis, au préjudice du Sous-Comptoir des chemins de fer, des détournemens dont le chiffre, déduction faite des remboursemens successifs, s'élève à 3 millions 180,000 fr.
» L'instruction, en se bornant à relever les actes qui se résolvent par un préjudice réel pour la Société du Sous-Comptoir, constate que ces détournemens ont été dissimulés au moyen de la création de soixante-cinq actes d'emprunts faux, rédigés en double, contractés sous le nom de personnes imaginaires, revêtus de fausses décharges et d'un nombre égal de faux billets de gage portant également de fausses signatures.
» [...] Berthomé avoue avoir commis, au préjudice de la Société dont il était le caissier, des détournemens s'élevant à 3 millions 293,167 fr. 81 c., dont 3 millions 180,000 fr. ont été dissimulés à l'aide de faux. Il prétend qu'il a été poussé à les commettre par les brillantes promesses de ses complices et par le désir de rentrer dans les avances qu'il leur avait faites antérieurement.
» Sur la somme des détournemens mentionnés plus haut, Berthomé a remis à Dupray de La Mahérie 2 millions 390 fr. Ce dernier, qui en 1862 se trouvait déjà dans une situation critique, n'a cessé depuis cette époque d'entreprendre des opérations commerciales désastreuses dans lesquelles il engloutissait au fur et à mesure les sommes que Berthomé puisait pour lui dans la caisse du Sous-Comptoir des chemins de fer, et ces dilapidations étaient encore aggravées par le luxe et l'ostentation de sa vie privée.
» Berthomé déclare que Dupray de La Mahérie a connu presque dès l'origine les moyens criminels à l'aide desquels il se procurait des fonds. Ce fait ne peut être contesté en présence d'une lettre du 28 août 1862, par laquelle Berthomé, répondant à ses sollicitations, lui déclare qu'il a épuisé sa bourse, celle de ses amis, et qu'il a déjà emprunté pour lui 200,000 fr. à sa caisse. Aussi, dans ses premiers interrogatoires, cet accusé avoue-t-il que si, dans le principe, Berthomé lui avait paru en position d'agir comme il le faisait, celui-ci lui avait appris bientôt qu'il ne se procurait qu'à l'aide d'emprunts illicites les sommes qu'il lui versait.
» De Crouy-Chanel a reçu de Berthomé environ 155,000 fr. Il a reçu également 22 000 fr. de Dupray dé La Mahérie, sachant que ces fonds provenaient de Berthomé. La correspondance saisie, dans laquelle de Crouy-Chanel parle à Berthomé des cruelles anxiétés de sa position, de sa tranquillité compromise, où il lui donne l'assurance décevante de l'aider à tout effacer, tout racheter, et à sauver son honneur, sa vie et sa fortune, vient confirmer la déclaration de Berthomé, qui affirme avoir formellement dit à de Crouy-Chanel qu'il empruntait de l'argent sous des noms supposés, à l'aide de valeurs qui ne lui appartenaient pas. Cet accusé a quitté la France, et a pu jusqu'à ce jour se dérober aux recherches de la justice. »

Dupray est condamné,le 25 septembre 1866 [2], à sept ans de travaux forcés, peine confirmée par la Cour de cassation le 6 décembre, mais commuée par l'Empereur le 12 janvier 1867 en sept ans d'emprisonnement sans surveillance [1].

En 1875, Dupray de La Maherie revient à Paris, sans sa femme, qui meurt en 1905 ni ses trois enfants [3]. Placier en pharmacie, il prend le nom de sa mère, Regnault[2] et part s'installer en Italie à la demande de son frère qui souhaite écarter ce parent gênant contre pension. Il s'installe à Rome, dans un luxueux appartement, selon son ancien ami le chevalier Grant, de 8 000 francs de loyer annuel, où il reçoit « tout ce que Rome compt[e] d'aristocrates » [5]. Il exerce frauduleusement la médecine, auprès des religieux, sous le nom de docteur Regnault. Des accidents et des morts l'emmènent en prison pour exercice illégal de la médecine [3].

Après sa sortie de prison, vers 1881, il échafaude le Bras économique de l’Église[3], fondé réellement en 1886, et lance un journal, Concordia [6], qui ne parut jamais[7]. Par cette œuvre, il aurait profité des décrets d'expulsion des congrégations non autorisées en 1881, pour se faire confier par plusieurs ordres religieux la gestion de leurs intérêts en France et lancer plusieurs souscriptions, se prévalant d'une protection papale et d'une créance de Crouy-Chanel, prétendant au trône de Hongrie, parvenant à soutirer ainsi plus de seize millions de francs à de grands hommes et de petites gens [8].

Pendant deux ans, à partir de la fin de l'année 1897, il vit dans un grand appartement, au 2e étage du 3 rue de Washington, où il installe une chapelle abritant un christ en ivoire de Bouchardon, acquis auprès de Mme Duray mais jamais payé, et une prétendue relique des cheveux du Christ [2],[9].

ll se porte également acquéreur du château de Villandry pour en faire un sanatorium, avant que la vente ne soit résiliée faute de paiement. Il participe également au financement avorté de la basilique que Mgr Pagis et Albert Le Nordez voulaient construire à Vaucouleurs en hommage à Jeanne d'Arc [10].

Illustration de l'article sur le décès de Paul Dupray de la Mahérie, dans Le Journal, 1er juillet 1911.

Il retourne à Rome vivre misérablement vers 1901, et revient à Paris à la fin de 1909 [11] pour loger chez Mme Duray, puis dans une pension de famille à Montrouge [7]. À nouveau mis en cause à nouveau pour escroquerie fin juin 1910, dans le cadre du Bras économique de l’Église, il est brièvement incarcéré à la prison de la Santé, et libéré le 19 juillet 1910 [12] pour raison de santé. Renvoyé en correctionnelle le 7 juin 1911 pour escroquerie, il s'échappe à Rome le 18 juin avec Mme Duray [13]. Mis à la porte de son hôtel de la place Rusticussi, il passe ses nuits sous les colonnades de la place Saint-Pierre et tente d'obtenir audience auprès du pape, n'atteignant que l'antichambre pontificale. Dupray meurt dans le dénuement le 30 juillet 1911 à l'hôpital de Santo-Spirito, son corps étant déposé dans une fosse commune [12].

Bibliographie

  • Georges Duchêne, Études sur la féodalité financière. La spéculation devant les tribunaux, pratique et théorie de l’agiotage, Paris, Librairie centrale, 1867
  • Firmin Maillard, La Cité des intellectuels. Scènes cruelles et plaisantes de la vie littéraire des gens de lettres au XIXe siècle, Paris, Daragon, 1905
  • Jules Clarétie, La Vie à Paris. 1910, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1911

Notes et références

  1. 1,00 1,01 1,02 1,03 1,04 1,05 1,06 1,07 1,08 1,09 1,10 1,11 1,12 et 1,13 Viera Rebolledo-Dhuin, La librairie et le crédit. Réseaux et métiers du livre à Paris (1830-1870), CHCSC - Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines, thèse de doctorat d'histoire, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, 2011 (lire en ligne).
  2. 2,0 2,1 2,2 2,3 2,4 2,5 et 2,6 Journal des débats politiques et littéraires, 1er juillet 1910.
  3. 3,0 3,1 3,2 et 3,3 Le Journal, 30 juin 1910.
  4. Journal des débats politiques et littéraires, 25 septembre 1866.
  5. Le Petit Parisien, 6 juillet 1910.
  6. Journal des débats politiques et littéraires, 30 juin 1910.
  7. 7,0 et 7,1 Le Petit Parisien, 28 juin 1910.
  8. Le Petit Parisien, 8 juin 1911.
  9. Le Petit Parisien, 29 juin 1910.
  10. Le Matin, 30 juin 1910.
  11. Le Petit Parisien, 1er juillet 1910.
  12. 12,0 et 12,1 Le Journal, 1er août 1911.
  13. Le Petit Parisien, 28 juin 1911.

Lien externe