Le Château de Mont-Haguez

De Wikimanche

Le Château de Mont-Haguez est une nouvelle publiée par Louis Ragonde.

Elle reprend une légende orale qui placerait le château de Mont Haguais, cité par Wace dans son Roman de Rou, à Saint-Germain-des-Vaux, et dont Michel de Boüard doute de l'existence.

Le texte qui suit reprend l'orthographe du texte original, paru dans les Mémoires de la Société nationale académique de Cherbourg en 1835.

Texte

LE CHATEAU

DE MONT-HAGUEZ

(NOUVELLE NORMANDE)

Par L.-T.-L. Ragonde.

Cil ki primes l'adéfia,
E ki li chastel compassa,
Mult fu sages et corteiz ;
Or l'en l'appelle Mont-Haguez.
Hastainz i vint cil déserta
En feu en flambe l'aluma.
(Robert Vace, roman
de Rou, vers 384.)
PREMIERE PARTIE.

Sur le sommet d'une de ces collines granitiques qui terminent la pointe de la Hague, cette partie si pittoresque de l'ancien Cotentin,on voit, dans la commune de Saint-Germain-des-Vaux, les restes de solides murailles. Naguères on pouvait encore suivre le plan du bâtiment, dont ces murs construits en granit ne sont plus que des débris informes et muets. On reconnaissait encore la base des piliers qui avaient dû former la porte d'entrée d'une enceinte qu'entourait un fossé large et profond. La position de ce lieu, dominant à la fois les petits ports d'Omonville, Plainvic et Goury[1], les débris de maçonnerie et surtout la tradition, ne laissent aucun doute sur l'existence d'un château fort dans cet endroit, qui porte encore le nom de la Tour-Feuillie. Les monumens historiques se taisent sur ce château, à moins qu'on ne puisse lui attribuer ce que l'auteur du roman de Rou dit d'un château de Mont-Haguez, détruit par Hastaing et son compagnon Beier, à la côte de fer, vers le milieu du 9e siècle. La légende qu'on va lire, conservée par tradition dans quelques familles de la Hague, nous a semblé concorder assez bien avec le récit du poète historien des ducs de Normandie. Nous l'offrons donc telle qu'on nous l'a contée, sans en pouvoir garantir la vérité, autrement que comme d'une histoire qui a franchi l'espace de vingt générations.

Au commencement du IXe siècle on vit s'élever dans le nord de la Fiance surtout, ces vastes et redoutables forteresses que le génie prévoyant de Charlemagne voulait opposer aux ravages des peuplades du Nord. Confiés à la garde des comtes et des barons de l'empire français, ces châteaux devaient protéger les paisibles habitans, et leur offrir en tout temps un asile assuré contre l'infatigable rapacité des féroces Scandinaves. Malheureusement il n'en fut pas ainsi.

C'est à cette époque mémorable que, selon notre légende, il faut fixer la fondation du château de la Tour-Feuillie ou plutôt, ainsi que l'appelle Robert Wace, château de Mont-Haguez, c'est-à-dire, des monts de la Hague.

Ses murs solides, ainsi que ses hautes et puissantes tours munies de balistes qui pouvaient, au besoin, vomir sans cesse des poutres et une grêle de traits, le protégèrent d'abord contre les attaques des Scandinaves, qui, n'ayant pas l'espoir d'y faire un riche butin, finirent même par conclure une sorte de trêve avec le comte de Mont-Haguez et les habitans du pays, qui les laissèrent paisiblement chercher un abri dans leurs petits havres contre les fureurs de la mer et les dangers d'une côte féconde en naufrages. Parmi les flotilles Scandinaves que l'inconstance des vents força d'aborder sur les côtes de la Hague, on en remarqua une commandée par un jeune prince danois nommé Mœren. Sa belle physionomie, sa naissance illustre, ses manières distinguées, sa douceur contrastant avec la noble fierté que lui inspirait sa profession, et toutes ces belles qualités rehaussées par l'attrait séducteur de la jeunesse, firent que Mœren et ses compagnons furent reçus avec une bienveillance particulière par les habitans et même par le comte sire Roland de Mont-Haguez, homme habituellement dur et ne rêvant que haches d'armes, lances, fortes épées, casques et cuirasses.

Pendant un séjour de trois mois, Moeren qui, malgré sa jeunesse et la délicatesse apparente de sa constitution physique, aimait à se vanter, ainsi que ses compatriotes, de n'avoir jamais, depuis qu'il portait les armes, reposé sous un toit immobile, ou bu de la bière au coin du feu avait pourtant fini par venir fréquemment au château, où le Comte le recevait avec une cordialité et une affection motivée sans doute par l'admiration que Mœren se plaisait à exprimer pour la salle d'armes du Comte. La légende dit, sans l'affirmer bien positivement, que peut-être les fréquentes visites du jeune Scandinave avaient un motif autre que celui d'écouter les longs récits des prouesses du paladin. Elle ajoute que sire Roland avait une fille unique et chérie, la belle Maria, dont les beaux cheveux noirs comme l'ébène, la peau blanche comme l'ivoire, et la voix douce et enchanteresse comme les accords d'un luth, semblaient avoir fait sur le cœur du blond Mœren une impression profonde, impression dont le Comte ne s'était pas aperçu, mais qui n'avait pas échappé à la pénétration de ses vassaux, qui souvent, en voyant Mœren accompagner à la promenade sire Roland et sa fille, se disaient entr'eux : « Quel dommage que ce beau jeune homme soit un païen ! ». On parla aussi, mais vaguement, d'une visite que Maria, accompagnée de sa nourrice, la bonne Madeleine, avait faite dans la forêt de Nacqueville, à une chapelle desservie par un saint ermite, nommé Clair[2], dont la piété était alors célèbre dans cette contrée. On disait que le jeune Danois s'était, ce jour-là, dirigé vers cette même chapelle, et que là, des mains du pieux ermite, ils avaient tous les deux reçu la bénédiction nuptiale. Mais on ne parlait de cela que tout bas, et avec une sorte de mystère.

Cependant, le retour du printemps ayant rendu la mer favorable, Mœren fut forcé d'abandonner, bien malgré lui, les forêts montueuses de la Hague. L'année suivante il reparut chez ses amis : mais obligé d'aller en Scanie accomplir une mission importante dont l'avait chargé pour la mère patrie le Scandinave Wéland, qui ravageait alors les rives de la Loire, il ne resta que quelques jours au château de Mont-Haguez.

Une année s'écoula depuis ce dernier départ de Moeren, sans que la présence d'aucune barque danoise fût signalée sur nos côtes par les sentinelles que les comtes étaient obligés d'entretenir sur les hauteurs voisines de la mer[3]. Enfin au printemps de l'année suivante, le comte sire Roland apprit tout-à-coup qu'avec plus de fureur que jamais, et sans épargner qui que ce fût, les Scandinaves recommençaient leurs ravages, et que déjà son ami, le comte de Cherbourg, serré de près dans son château par une bande nombreuse de Normands débarqués à l'embouchure de la Saire[4], implorait son assistance. N'écoutant qu'un courage intrépide, il vola au secours de ses voisins les Cherbourgeois, avec l'élite de ses hommes d'armes. Malgré son empressement il arriva encore trop tard : il trouva le comté de son ami tout dévasté, la ville et le château, incendiés [5] ; le comte de Cherbourg lui-même, ainsi que la plupart de ses vassaux, ne pouvant échapper à la fureur de l'ennemi, étaient tombés après une vigoureuse résistance.

Quelques débiles vieillards qui, dédaignés par le vainqueur restés seuls au milieu des cendres de leurs habitations, où ils semblaient, dans leur désespoir, attendre une mort que la famine rendait inévitable, donnèrent à sire Roland des détails sur la défaite de son ami. Ils lui apprirent en outre que les Normands venaient de s'embarquer, et qu'une partie de leurs nefs avaient, au lever du soleil, cinglé vers les ports de la Hague. Epouvanté de cette nouvelle, le Comte alors craint pour ce qu'il a de plus cher. Il s'empresse de regagner son château pour le défendre, en repousser l'ennemi, ou y trouver un trépas glorieux en s'ensevelissant sous ses ruines. Plein de funestes pressentimens il hâtait sa marche, pressant ses soldats dont l'ardeur belliqueuse n'aspirait qu'à se mesurer contre les Normands. Plût au ciel que les Neustriens et tous les Français eussent eu alors le même courage que nos montagnards du Cotentin !

Après une marche forcée de deux heures, le Comte et ses soldats parvinrent sur les hauteurs de Digulville[6], d'où ils pouvaient découvrir le château de Mont-Haguez, et quelques-uns des populeux villages qui l'avoisinaient, et dont jusques-là il avait toujours été le protecteur assuré. Vingt barques normandes occupaient le petit havre de Plainvic ; le château paraissait intact : mais bientôt des cris lointains et confus attirèrent les regards vers le village le plus voisin du château, et des tourbillons de fumée offrirent alors aux regards le commencement d'un affreux désastre. Bientôt aussi on découvrit la troupe des pirates : ils sortaient du village devenu la proie des flammes; poursuivis par une troupe de paysans armés, ils emmenaient des troupeaux. La retraite des Normands se faisait en bon ordre. Ils semblaient vouloir regagner le havre où étaient leurs nefs.

Sire Roland descend alors la colline pour gagner le rivage de la mer, et tâcher d'arriver au havre de Plainvic avant les Normands, de leur arracher leur butin et de venger ainsi l'incendie des possessions de ses vassaux.

A l'arrivée du Comte et de ses hommes d'armes, déjà les pirates se disposaient à partir ; les uns embarquaient le butin, consistant surtout en troupeaux, tandis que les autres repoussaient les attaques des paysans qui s'étaient acharnés à leur poursuite. La présence inattendue du Comte changea tout à coup la face du combat, auquel les Normands semblaient attacher si peu de prix que la moitié d'entr'eux n'y prenaient point de part ; mais soudain attaqués vigoureusement par le Comte, ils furent contraints d'appeler tous leurs camarades à leur aide, et, peu inquiets de leur butin, ils ne songèrent plus qu'à combattre un ennemi qu'alors ils reconnaissaient digne d'eux. Le combat fut terrible et acharné de part et d'autre. Le Comte se battait comme un jeune guerrier. Des renforts lui arrivaient de toutes parts et les pirates allaient être accablés par le nombre et la valeur tout à la fois, quand un de leurs chefs donna le signal de la retraite en frappant sur une des bosses de son bouclier. Alors les Scandinaves se rembarquent en se défendant avec courage et en ordre, chantant une de leurs sagas dont le refrain « Un brave doit attaquer un ennemi seul, se défendre contre deux, ne pas céder à trois, mais sans honte il peut fuir devant quatre », peint bien, selon nous, le vrai courage qui caractérisait alors la race Scandinave et qui semble encore être de nos jours le caractère de la bravoure de leurs descendans.

Les nefs normandes s'éloignent rapidement du port de Plainvic, abandonnant sur le rivage tout leur butin et les corps de quelques-uns de leurs camarades qui avaient péri dans le combat. Le Comte, inquiet sur le sort de sa fille, et pressé d'aller lui apprendre sa victoire, laisse ses vassaux recueillir les objets que les pirates leur avaient enlevés, et il se rend en hâte au château de Mont-Haguez. Il le trouve presque désert ; car les hommes d'armes laissés pour sa garde, voyant le combat qui se livrait sous leurs yeux sur les bords de la mer, étaient sortis du château pour y prendre part ; et maintenant ils étaient encore ou sur le champ de bataille ou au village voisin, tâchant d'éteindre les restes de l'incendie. Le Comte se rend à l'appartement de sa fille. Des lamentations, des sanglots profonds, des cris de désespoir frappent ses oreilles. A l'arrivée de son père Maria s'évanouit dans les bras de sa nourrice qui elle-même en proie au plus violent désespoir, s'écrie : — Ah ! sire Roland, j'ai tout perdu ils m'ont tout enlevé.... La maison que vous m'aviez fait construire, les barbares l'ont réduite eu cendres... et..» De profonds sanglots l'arrêtent.

Le Comte, qui croit que sa fille et sa nourrice sont sous l'influence de la peur des ennemis, s'empresse de leur raconter sa victoire et qu'il vient de forcer les Normands de fuir. Maria, à la voix de son père, a rouvert les yeux ; mais hélas ! ce n'est que pour faire entendre des paroles sans suite et inexplicables pour le Comte. Sire Roland ne sait plus comment s'y prendre pour les consoler. Enfin, son nom qu'il entend prononcer par plusieurs voix dans la cour du château vient fort à propos détourner son attention. Il va ouvrir une fenêtre donnant sur la cour et demander ce qu'on lui veut. — Voici, lui répond un de ses vassaux, un enfant que les Normands avaient abandonné sur le rivage. On ne peut découvrir à qui il appartient.—Le Comte qui ne se trouve nullement à sa place à consoler deux femmes, s'empresse de descendre dans la cour. Pour Maria et sa nourrice, ces mots : Voici un enfant les ont fait tressaillir, et leur désespoir s'est apaisé comme par enchantement. Sire Roland, descendu dans la cour, s'approche d'une femme qui portait l'enfant dans ses bras. Celui-ci sourit au Comte, lui tend ses deux petites mains comme pour le caresser et implorer sa protection. Ces gestes si simples et si naturels aux enfans attendrissent le paladin ; il embrasse cette innocente créature dont la layette semblait annoncer des parens plus riches qu'aucun de ses vassaux ; il le prend dans ses bras et court le porter à sa fille et à Madeleine, dans l'espoir de faire diversion à leur douleur.

Maria et sa nourrice se disposaient à aller rejoindre sire Roland dans la Cour du château quand il vient avec empressement leur présenter l'enfant. Elles passent alors du plus affreux désespoir à la joie la plus folle : elles arrachent en quelque sorte l'enfant des mains du Comte pour l'accabler tour-à-tour des plus vives caresses ; elles se font vingt fois raconter la manière dont cet enfant a été trouvé sur le rivage. « Après le combat, dit un des paysans, comme tous les objets enlevés par les pirates étaient à-peu-près retrouvés, et que nous nous disposions à abandonner la grève de Plainvic, les cris et les vagissemens d'un enfant se font entendre entre des rochers que la mer montante entourait déjà de ses ondes. Nous courons alors de ce côté et nous apercevons avec étonnement cet enfant dans un berceau soulevé par la vague et prêt à se laisser aller en dérive. Nous nous sommes empressés de l'arracher à une mort qui quelques instants plus tard, était inévitable, et personne ne l'ayant réclamé, nous sommes venus rapporter au château. »

— Eh bien, mes amis, n'a-t-on pas raison de dire que ce que Dieu garde est bien gardé ? ( Dans le langage du temps, on disait : ce que Di gard est bien gardé.) Puisque personne ne réclame cet enfant si miraculeusement sauvé, je veux lui servir de père. Pour toi, bonne Madeleine, tu lui prodigues des caresses de si bon cœur, que je ne te demande pas si tu veux lui servir de nourrice. — Ah ! sire Roland, vous avez bien raison, ce que Di gard est bien gardé, répond-elle avec empressement. Oh ! cher enfant, je ne te quitterai plus qu'avec la vie. Oui, ce que Di gard est bien gardé, répéta- t-elle encore plusieurs fois.

Le Comte laisse sa fille et la bonne Madeleine prodiguer les soins et les caresses à l'orphelin qu'il venait d'adopter : ennemi généreux, il ne veut pas laisser sans sépulture ceux des pirates qui t ont morts en combattant, et il donne ses ordres afin que le lendemain on célèbre leurs funérailles. Leur tombe, selon la coutume Scandinave, s'éleva sur les bords de la mer. On fait voir à l'est du havre de Plainvic une tombelle que l'on assure recouvrir les cendres des Normands tombés dans ce combat. Un bloc de granit planté verticalement sur cette tombe, rappelle les pierres grisâtres qui s'élevaient sur la tombe des héros d'Ossian.

DEUXIEME PARTIE.

Depuis ce jour que sire Roland repoussa si valeureusement les Normands, dix-sept ans se sont écoulés et des événements bien désastreux ont désolé la malheureuse Neustrie. Le Cotentin n'a pas été plus épargné que le reste de cette province. Châteaux-forts qui deviez protéger les citoyens de toutes classes, élevés par l'inutile prévoyance d'un grand monarque, ainsi que de frêles roseaux, vos tours majestueuses ont incliné leurs fronts superbes au passage de ce terrible ouragan fondant sur vous du Septentrion ! Et vous pieux asiles de la science, de la philantropie et de l'austérité, monastères construits et richement dotés par nos religieux ancêtres, ainsi que les redoutables citadelles, vous ne présentez plus que des amas de cendres et de ruines. Savant monastère de Nanteuil, riche abbaye du Ham, pieuse retraite de Malduin, vous tous, châteaux hospitaliers de Montebourg, Garillant, Méliant, Mont-Haguez, et tant d'autres lieux dont les noms à peine sont parvenus jusqu'à nous, le pèlerin, le voyageur, ne peuvent plus aller frapper à vos portes hospitalières, quand la nuit les a surpris : aussi il n'y a plus de pèlerin qui aille visiter les saintes reliques, plus de marchand forain apportant les riches tissus, les brillantes pierreries et les parfums de l'Orient. Nulle part on ne voit de champs cultivés : le fer et la flamme ont dévoré jusqu'à la plupart de ces majestueuses forêts[7], témoins, dix siècles auparavant, des rits mystérieux des Druides. Les bêtes fauves, quelques animaux domestiques rendus à l'état sauvage par la disparition de leurs maîtres, de loin à loin et cachés dans les plus sombres retraites, quelques vieillards succombant sous le poids de la misère, un petit nombre de femmes et d'enfans dont la faim et les privations de toute espèce ont décomposé les traits, sont maintenant les seuls habitans de ce pays, jadis si riche et si populeux.

Tel était le spectacle qu'offraient nos contrées quand Charles-le-Simple céda la Neustrie au norvégien Rollon, dont le christianisme s'était chargé d'adoucir les mœurs barbares. Cet état de désolation avait sans doute beaucoup contribué à rendre sombres et mélancoliques les traits d'un cavalier normand qui, monté sur un vigoureux coursier, par une belle matinée de printemps, arrivait au château du Mont-Haguez qui, comme nous l'avons déjà dit, n'offrait plus que des ruines.

Notre cavalier qui paraissait connaître parfaitement ces lieux, descendit de son cheval et parcourut rapidement l'intérieur de l'enceinte du château ruiné : mais personne ne s'offrit à ses regards. Alors sa physionomie prit une expression de douleur et d'accablement ; des soupirs s'échappaient de sa poitrine et des pleurs mouillaient ses joues vermeilles. Enfin, au détour d'un des angles de l'enceinte extérieure, il aperçut, assis sur un carreau de granit et le dos appuyé contre un pan de muraille, un vieillard aveugle qui, sous les haillons de la misère, conservait encore une sorte de dignité. L'étranger l'aborda, précipitamment.

— Vieillard, lui dit-il, daignez m'apprendre ce que sont devenus les maîtres de ce château.

— Qui m'adresse cette question? répond le vieillard. Est-ce qu'il se trouve maintenant quelqu'un portant intérêt à celui qui fut le maître de cette demeure avant qu'elle ne fut réduite en ruines qui n'ont plus besoin de maître ? Je ne le pensais pas : mais qui que vous soyez, vous, dont la voix ne m'est pas inconnue et reporte mes souvenirs au temps où commencèrent mes malheurs, vous voyez en moi celui qui commanda dans ce château, gouverna cette contrée et en protégea les habitants tant que ses bras et ses yeux lui prêtèrent leur secours, mais qui dut succomber quand le nombre l'accabla et que ses forces l'abandonnèrent.

— Eh ! quoi, s'écrie l'étranger avec un accent où la joie, la douleur et l'inquiétude semblaient se confondre, vous seriez sire Roland ?

— De grâce, Comte, hâtez-vous, je vous en supplie, de répondre à une seule question. Un jour que, vous devez vous en souvenir, vous repoussâtes si vigoureusement une troupe de Scandinaves débarqués dans un de vos ports, n'avez-vous pas trouvé un jeune enfant abandonné sur le rivage? Qu'est -il devenu? Vit-il encore ? ou son père aurait-il été cruellement puni d'avoir voulu ravir un enfant à la tendresse de sa mère ?

— Etranger, répond le Comte, cet entant a été sauvé; il vit, et c'est mon fils : car c'est à son courageux dévouement que je dois d'avoir survécu à la ruine de ma demeure et à la dévastation de cette contrée. Mais vous, daignez à votre tour m'apprendre comment vous savez mon nom, que je ne croyais plus connu de personne dans l'univers, et pour quel motif vous portez un si vif intérêt à celui que j'ai adopté pour fils.

— Vous n'avez peut-être pas oublié, répondit l'étranger, le nom de Moeren, ce jeune Scandinave qui autrefois reçut l'hospitalité chez vous ; eh bien ! je suis ce Moeren, qui, abusant des droits et manquant aux devoirs que m'imposait une secrète union, ratifiée par un ministre du Dieu des chrétiens, voulus enlever à une mère le fruit de notre mutuel amour. Je l'emportais dans mes bras, à la faveur du désordre causé par notre apparition soudaine, cet enfant que vous m'annoncez vivre encore, quand une flèche, lancée par un de vos gens, me blessa dangereusement. Mes soldats furieux s'abandonnèrent alors à toute la rage de la vengeance, et moi, ayant perdu connaissance, je fus transporté à bord de mon vaisseau où je ne repris mes sens que pour me livrer au désespoir en apprenant la défaite de mes soldats et l'abandon sur le rivage de ce que j'avais de plus cher dans l'univers. Mais hélas ! la mère de mon fils, celle que j'avais le droit de nommer mon épouse, et dont je tremble de prononcer le nom, votre fille… Maria...

A ce nom le vieillard, déjà vivement ému, pousse de profonds soupirs ; des larmes s'échappent de ses yeux, qui ne sont plus destinés que pour cet usage. Moeren, suffoqué par de douloureux sanglots, se précipite aussitôt dans les bras du vieillard, et tous deux, se serrant étroitement, s'arrosent de larmes abondantes.

Tout-à-coup paraît un grand jeune homme, à la chevelure blonde et ondoyante : il est interdit d'un spectacle inexplicable pour lui. Le vieillard, qui a reconnu sa voix, s'écrie en sanglotant : « Ton père, ô mon fils ! ». Le jeune homme, chez qui sans doute alors la voix secrète de la nature se fait entendre, se précipite spontanément dans les bras de Moeren. Alors leurs pleurs et leurs baisers se confondent : on n'entend plus que ces mots : « Mes enfants— mon fils... mon père... Oh! ne nous séparons plus ! »...

Cependant les Normands que Moeren avait laissés à quelque distance des ruines du château, inquiets de ne le voir point reparaître, s'étant rapprochés, vinrent par leur présence mettre fin à cette scène d'émotions causées tout-à-la-fois par le plaisir, la joie et des souvenirs de douleur.

Après ces premiers épanchemens du cœur, Moeren apprit du vieux Comte, en versant des torrens de larmes, la mort de Maria; elle avait depuis dix ans succombé à des chagrins secrets ; il donna aussi des détails sur la ruine du château de Mont-Haguez et le massacre des paysans du canton, il y avait deux ans ; et le voile mystérieux qui semblait cacher impénétrablement la naissance du fils adoptif du vieux Comte fut aussi tout-à-fait soulevé.

Moeren fit connaître à son tour à sire Roland la cession de la Neustrie que le roi de France, Charles-le-Simple, venait de faire à Rollon.

Dans le partage que ce chef en avait fait entre les officiers et les soldats de son armée, Moeren avait demandé et obtenu le pays où se trouvaient des lieux qui lui rappelaient de touchants souvenirs, et qui peut-être renfermaient encore les objets de ses constantes affections.

Maintenant rien, si ce n'est le souvenir de celle qui n'était plus, ne devait troubler leur existence ; car tout faisait présager que ces contrées, si long-temps malheureuses, allaient être désormais tranquilles. Sire Roland, dans le nouveau château que Moeren fit élever, quoiqu'il regrettât quelquefois l'éclat dont brillaient, dans sa première jeunesse, les paladins de Charlemagne, ne tarda pas pourtant à préférer le sage et fort gouvernement de Rollon à la faiblesse et à l'ineptie des derniers Carlovingiens.

Notre légende nous apprend que Moeren, ainsi que la plupart des chefs normands, qui avec Rollon embrassèrent le christianisme, alla au bout de quelques années finir ses jours dans un monastère ; que son fils devenu un des plus puissans barons du nouveau duché de Normandie conserva pour devise, par un souvenir pieux, ainsi que ses descendans, ces mots prononcés par son aïeul, lorsqu'il avait été sauvé miraculeusement des flots : « Ce que Di gard est bien gardé » et que dans les combats, Di gard était le cri de guerre de ses gens d'armes. Le dernier des petits-fils de Moeren périt en Palestine, ayant accompagné le roi Richard dans son aventureuse croisade. Son fief, par l'absence d'héritiers en ligne masculine, rentra dans le domaine ducal ; mais les hommes de ce fief conservèrent le nom et la devise de leurs anciens barons, et c'est de là que plusieurs familles de ces vassaux prirent, (quand vint l'usage des noms de famille auxquels, excepté les Romains, aucun peuple de l'antiquité n'avait songé) le nom de Digard si commun encore de nos jours dans les deux ou trois communes du nord du département de la Manche et surtout à S.t-Germain des Vaux.

Notes et références

  1. Petits havres dont les noms sont d'origine danoise : ils sont encore très utiles de nos jours aux petits navires qui affrontent habituellement les dangers du cap de la Hague et ont dû être très fréquentés par les Normands pendant leurs invasions
  2. Saint Clair, né à Clochester vers le milieu du IXe siècle, fuyant l'hymen que son père voulait lui faire contracter en Angleterre, s'en vint débarquer à Cherbourg, et se retira dans un hermitage dans les bois de Nacqueville où il se rendit célèbre par sa piété et ses miracles. Voir la vie de ce saint, par M. l'abbé Démons, imprimée à Cherbourg en 1828.
  3. On trouve encore plusieurs petits camps retranchés sur ces hauteurs.
  4. Nos historiens rapportent à cette époque l'expédition de Hastings et sa féroce dévastation du Cotentin.
  5. Hastings et Beier incendièrent Cherbourg vers l'an 851
  6. C'est un des points les plus élevés de la côte à 4 lieues ouest de Cherbourg : on y découvre fréquemment d'anciennes sépultures, et sur un monticule on voit encore vin de ces petits camps retranchés dont nous avons parlé dans la note ci-dessus
  7. Dans toute l'étendue des vastes bruyères de cette partie du nord de la Manche, on trouve sous la couche de terre de bruyères des cendres, des charbons et d'énormes souches qui prouvent qu'il y existait jadis des forêts qui ont été incendiées.