Comités des fêtes et vedettes de la chanson (Saint-Lô, 1969-1972)

De Wikimanche

Préambule

En 2016, on dénombrait 94 comités des fêtes dans le département de la Manche. Ces comités sont des associations loi 1901 créées à l’initiative des municipalités ou des comités de quartier, avec pour but d’animer la vie des villes ou des villages. Parmi les nombreuses manifestations festives qu’ils organisent figurent en bonne place les soirées dansantes. Depuis quelques années, celles-ci cultivent souvent la nostalgie des années 1960-1970, en essayant de retrouver l’esprit et l’ambiance de « ces belles années ». Qu’en était-il vraiment ? Nous avons pu consulter les archives d’un comité des fêtes qui était très actif à Saint-Lô dans ces années-là. Il s’agit du Comité des Fêtes de la section de Saint-Thomas-de-Saint-Lô. Pour ses galas, il avait pu par exemple entre 1969 et 1971 s’offrir la participation de Julien Clerc, Michel Polnareff, Eddy Mitchell et Johnny Hallyday ! Pour expliquer ce succès, il faut inscrire ce comité dans un contexte social et culturel bien particulier, que nous allons tâcher de retracer.

Les comités des fêtes dans les années 1960-70

En 1972, Saint-Lô et ses environs (Agneaux, Lozon, Saint-Gilles, Rémilly-sur-Lozon, Marigny) comptaient 28 comités des fêtes, et à eux tous ils organisaient sur onze mois (on faisait relâche en août) 59 soirées dansantes ! Et on peut estimer à 200 ou 300 le nombre de comités des fêtes pour l’ensemble du département de la Manche dans les années 60-70. Dans cette effervescence, M Mesnildrey, maire adjoint de Saint-Lô chargé des affaires culturelles, avait convié en juin 1972 la totalité de ces « sociétés » pour mettre enfin un peu d’ordre dans leurs calendriers respectifs, étant donné que tous ces comités utilisaient une seule salle des fêtes, celle de Saint-Lô (aujourd’hui salle Salvador-Allende), la plupart des communes de l’époque disposant de beaucoup moins d’équipements collectifs qu’aujourd’hui. Les discussions avaient été vives. En effet, quelques responsables avaient accusé le Comité Saint-Thomas d’une utilisation trop fréquente de la salle saint-loise, certains parlant même de mafia ! Heureusement, la presse, qui avait démontré la bonne foi de ce comité, et les talents de diplomate de monsieur Mesnildrey, avaient permis de calmer les esprits et d’obtenir un accord unanime pour établir un calendrier commun chaque année.

Archive Hutrel. Comités des Fêtes Saint-Lô 1972.

Mais comment expliquer le dynamisme de ce Comité des fêtes Saint-Thomas, qui était capable d’organiser onze bals de février à décembre 1972, soit un ou deux chaque mois ? Son nom, Saint-Thomas, vient d’une ancienne commune,Saint-Thomas-de-Saint-Lô, rattachée à Saint-Lô en 1964.Le comité est créé deux ans plus tard par les habitants de son hameau central,Le Hutrel, qui depuis des décennies organisait une fête drainant un nombreux public, la Fête du Hutrel. S’appuyant sur cette expérience, ces habitants vont dynamiser cette manifestation en devenant aussi organisateurs de bals et de galas. Ce nouveau Comité des Fêtes était dynamique car il pouvait compter sur une trentaine de personnes motivées, de tous âges (on travaillait en famille), prêtes à s’investir toute l’année. Ajoutons un grand sens de l’organisation, avec répartition stricte de toutes les tâches. Dès 1969, ce comité décide d’inviter des « vedettes » et très vite attire un public fidèle et enthousiaste. Les très bonnes recettes compensant les mauvaises, la prise de risque est payante, une vingtaine de ces vedettes se produisant à Saint-Lô entre 1969 et 1972.

Archive Hutrel. Logo Comité Saint-Thomas.

L’organisation des galas de variétés

Rappelons que « gala » signifie spectacle exceptionnel et que le mot « variétés » supposait qu’on s’adressait à un large public, venu pour se divertir avant tout. Dès lors, comment un comité des fêtes pouvait-il se payer les « vedettes » propres à attirer les foules ? Avant tout parce qu’autour de ces bals, galas et fêtes diverses, gravitait dans la Manche tout un réseau de professionnels du spectacle qui assurait soit le prêt ou la vente du matériel indispensable, soit leur précieux carnet d’adresses. Evoquons par exemple les Etablissements Leprêtre à Bréhal (c’est aujourd’hui une imprimerie) qui disposaient d’un catalogue très riche d’ « articles de fêtes », avec en particulier tout un matériel pyrotechnique très demandé. Citons surtout monsieur Gilbert Leclerc (décédé le 4 mars 2016 à l’âge de 81 ans) qui avait monté à Bréville-sur-mer une Agence artistique nationale. S’appuyant sur sa licence ministérielle, il proposait un catalogue tout à fait exceptionnel : les meilleurs orchestres de bal de France (près de 70) et les plus grands chanteurs du moment, dont bien sûr Eddy Mitchell, Julien Clerc, Johnny Halliday et Michel Polnareff. Il envoyait ensuite par courrier la liste des artistes ou des orchestres libres à une date précise. Si l’accord se faisait pour un gala, un contrat d’engagement était signé entre le président du Comité des fêtes et M. Leclerc, qui touchait sa commission (secrétariat et représentation des artistes). Sans cet agent artistique, le Comité Saint-Thomas n’aurait bien sûr jamais pu s’offrir une telle galerie de vedettes pour ses galas.

Archive Hutrel. Catalogue Gilbert Leclerc 1970.

Faire venir un public nombreux exigeait aussi un gros effort de publicité. Cela passait avant tout par la presse régionale, 'Ouest-France, 'La Manche libre, et même La Renaissance du Bessin (bihebdomadaire imprimé à Bayeux). Ces journaux assuraient la promotion de l’évènement de deux manières, soit gratuitement (article conséquent vantant le spectacle, avec un texte probablement fourni par les comités concernés), soit bien sûr avec une parution payante. La formule la plus courante était un bandeau qui pouvait aller, de 173 francs (pour La Renaissance du Bessin) à 570 francs (pour La Manche Libre, mais en couleur). Ce coût était élevé, sachant qu’en 1970 le salaire moyen mensuel net s’élevait à 1 156 francs par mois (soit l’équivalent en euros aujourd’hui) .Pourtant beaucoup de comités recouraient à ces messages publicitaires, preuve qu’ils étaient efficaces. Quant au comité Saint-Thomas, ses membres n’hésitaient pas à placarder en plus des affiches dans toutes les communes entourant Saint-Lô, et ce plusieurs fois par mois !

Archive Hutrel. Gala E Mitchell, 1969.

La salle des fêtes de Saint-Lô jouait aussi son rôle dans la réussite des galas. Certes elle n’était pas très grande, sa sonorisation n’était pas fameuse, mais elle disposait d’une scène pouvant accueillir malgré tout des orchestres et « convenait aux évolutions des danseurs ». Elle était louée entre 640 francs (sans chauffage) et 715 francs (avec chauffage). La politique de la municipalité de l’époque était de permettre aux comités des fêtes de retirer un certain bénéfice au profit de leurs œuvres sociales. Par exemple un des membres du Comité des Alluvions d’Agneaux (aujourd’hui dissous), déclarait dans la presse que le but d’un comité des fêtes était avant tout de distraire et non de gagner de l’argent. Quant au Comité Saint-Thomas, son président définissait ainsi l’œuvre sociale fournie par ses membres : entre autres, rôle d’animation important à Saint-Lô (fête, galas), repas annuel des Cheveux blancs et bal gratuit du 14 juillet. Il est vrai que les soirées de gala proposaient pour 15 francs la place (en moyenne) un divertissement copieux : bal de 21 heures à 23 heures avec un orchestre de rock ou de pop music, possibilité de réserver une table, avec consommations (mais pas imposées), tour de chant de la vedette de 23 heures jusqu’à minuit et reprise du bal ensuite (jusqu’à parfois 4 heures du matin !). Bien sûr de tels galas s’adressaient en priorité aux jeunes. Mais qu’avait de si particulier cette jeunesse des années 1969-1972 ?

Des galas pour la jeunesse

En novembre 1969, dans cette même salle des fêtes municipale, le Football club saint-lois avait mis sur pied un bal agrémenté d’un spectacle de chansonniers renommés certes, mais qui avaient commencé leur carrière de chanteurs humoristes ... dans les années 1930. Et ces artistes avaient eu bien du mal à se faire entendre. Voici comment le journaliste de La Manche libre les présente : « Une équipe trop nombreuse de garçons et de filles, âgés pour la plupart de 14 à 18 ans, fiers de leur tenue plus que négligée et de leur allure équivoque, s’était donné pour tâche de saboter la soirée, vautrés au pied de la scène, fumant à qui mieux-mieux, tout en s’en prenant aux chanteurs et aux chanteuses. » Le même journaliste, pour appuyer son propos, racontait avoir vu le même jour, devant un bureau de tabac du centre ville, deux jeunes d’une quinzaine d’années « uriner en pleine lumière, sous le regard admiratif de leurs petites amies » ! Ces jeunes « énergumènes débraillés et insolents » appartenaient à la génération née entre 1945 et 1955, celle des baby-boomers. Dans cette décennie le France enregistre dix millions de naissances et en 1968 un tiers des Français a moins de vingt ans (24.5 % en 2012). Paix, prospérité, progrès, plein emploi (taux de chômage à 3 % en 1971), cette classe d’âge est privilégiée à plus d’un titre. La jeunesse constitue désormais un marché, l’argent de poche apparaît, une nouvelle culture musicale triomphe. Ce sont ces jeunes qui bousculent et défient les adultes, se pressent à Saint-Lô autour des Night Birds ou des Squirrel’s , et ce sont ces jeunes que ciblaient en priorité les animateurs d’un Comité comme celui de Saint-Thomas (ils avaient eux-mêmes moins de trente ans). Et quoi de mieux que de leur offrir des « Super Galas pour les Jeunes » avec les idoles Julien Clerc, Michel Polnareff, Eddy Mitchell et Johnny Hallyday ?

Les deux galas de Julien Clerc (1970 et 1972)

Lorsque Julien Clerc se produit pour la première fois à Saint-Lô, le samedi 12 décembre 1970, c’est en jeune prodige de la chanson. Il a vingt trois ans et a triomphé l’année précédente dans la comédie musicale Hair. Tous les articles qui paraissent avant le concert dans la presse régionale sont positifs et mettent l’accent sur la qualité des mélodies et des textes, écrits par Roda Gil. Au nombre d’un millier, le public est donc là en masse, jamais la salle des fêtes n’avait connu une telle densité de spectateurs, près de trois par mètre carré paraît-il ! Les organisateurs avaient prévu cet afflux en ouvrant la tribune pour offrir des places assises et une meilleure vue. Et le prix des billets avait été revu à la hausse, 18 francs au lieu de 15. Le récital durera cinquante minutes devant un public bien sûr très jeune, totalement subjugué par leur idole et le charme de sa voix, selon les journalistes présents. Le tube le plus applaudi est La Californie, emblème de toute une génération, autour de l’idéal hippie du rêve et de l’évasion. Toujours disponible, Julien Clerc dédicacera ses photos après le concert. Quand il revient deux ans plus tard, le samedi 8 avril 1972, c’est en artiste confirmé. Il n’est plus seulement Julien « Hair » et les années 1971-1972 sont celles de sa consécration. La presse locale ne s’y trompe pas, la couverture du concert étant beaucoup plus développée qu’en 1970, que ce soit avant ou après l’évènement. Même si le prix du billet s’élève désormais à 21 francs, le public sera encore plus nombreux : deux mille personnes se pressent devant la scène bien avant que le concert ne débute ! Le dispositif scénique a été amélioré, avec l’installation d’une scène de 70 mètres carrés au milieu de la salle, avec un festival de jeux de lumière. Accompagné par ses cinq musiciens et deux chanteuses, Julien Clerc, très détendu et souriant, va interpréter treize chansons, depuis Niagara jusqu’à La Californie, en passant par Ce n’est rien, numéro 1 au hit-parade en 1972. Les journalistes décrivent un public totalement en phase avec leur chanteur, applaudissant à tout casser tout au long du récital. Les chansons s’enchaînant à un rythme trépidant, tous ces jeunes n’auront d’ailleurs plus le souffle suffisant pour rappeler leur idole ! Un grand moment de communion donc, qui marquera durablement les esprits. En particulier pour la petite fille qui avait eu l’immense honneur de remettre à Julien Clerc le traditionnel bouquet offert par le Comité Saint-Thomas. Cette petite fille habitait le village du Hutrel et garde encore aujourd’hui de ce court moment un souvenir très... ému.

Le gala de Michel Polnareff (1971)

Comme Julien Clerc, Michel Polnareff a connu le succès très tôt. En 1971, il a 27 ans et cela fait déjà cinq ans qu’il enchaîne tubes et premières places au hit-parade. Mais il est beaucoup moins consensuel que Julien Clerc et une grande partie de la presse dénonce son look androgyne, symbole dune jeunesse décadente ! La date de son gala à Saint-Lô, le samedi 4 septembre 1971 s’inscrit d’ailleurs dans un contexte personnel et professionnel très particulier. L’année précédente avait été très difficile pour Michel Polnareff : agression lors d’un concert, dépression puis éclipse relative. Le Comité Saint-Thomas avait par exemple dû annuler deux fois son concert à Saint-Lô, « pour maladie ». L’année 1971 est au contraire celle du renouveau : nouvelle tournée et nouveau look, précisément en ce mois de septembre. Le public saint-lois découvrira ses énormes lunettes à verres foncés, ses longs cheveux blondis et ondulés n’étant pas encore de mise. Pour ce gala, la place coûtait vingt francs. Le nombre de spectateurs n’avait pas été fourni par la presse, mais le Comité avait réalisé un bénéfice de 3000 francs, ce qui laisse supposer que le public avait été nombreux. Quant au cachet de Michel Polnareff, il devait avoisiner les 10 000 francs, sachant qu’un orchestre régional touchait 2 800 francs, pour un bal avec huit musiciens, repas compris. Par exemple pour un groupe comme X Company, le total des dépenses pouvait se monter à 7 600 francs, pour 9 100 francs de recettes, soit un bénéfice de 1 500 francs. En multipliant les bals, le Comité Saint-Thomas se constituait ainsi un capital suffisant pour payer des vedettes à gros cachet . Et parmi ces orchestres, le groupe belge des Serpents noirs était souvent sollicité par les comités des fêtes saint-lois. En effet, cet orchestre créé en 1962 avait été un des premiers groupes de rock francophones et avait vendu très vite beaucoup de 45 tours. En 1971 et 1972, les organisateurs des bals s’arrachaient ce groupe car ils étaient sûrs d’attirer un public d’au moins mille personnes. Les Serpents noirs, qui assuraient la première partie du gala de Michel Polnareff (ainsi que l’animation du bal qui suivait) ont poursuivi leur carrière jusqu’en 2002, soit quarante ans d’existence pour le groupe !

Archive Hutrel.Groupe Les Serpents noirs, 1971;

En ce samedi 4 septembre 1971, la logistique du récital Polnareff était sophistiquée, avec un appareillage compliqué, des échafaudages de sonos et de fils, un jeu complexe d’éclairages. Michel Polnareff avait enchaîné en une heure tous ses succès, des plus anciens (Love me please, love me) aux plus récents (Juliette et Roméo, en tête au hit parade 1971). Le public applaudissait, surtout quand Polnareff avait repris ses premiers tubes en s’accompagnant uniquement à la guitare. Pour les autres morceaux, l’acoustique de la Salle des fêtes n’était pas à la hauteur de la sono, trop élaborée. C’était donc un succès, mais pas un triomphe. On avait apprécié avant tout sa voix, très au-dessus des autres chanteurs, sa présence et son engagement sur scène. Alors pourquoi cette absence d’enthousiasme, un journaliste présent regrettant même l’absence de scènes d’hystérie ! Ce jeune public saint-lois, préférant sans doute un rock plus dur, avait été décontenancé par ces « flots de pop music ».. Et une minorité ne s’était pas privée d’adresser des grossièretés au chanteur en plein concert. Un sous-titre de La Manche Libre (« Des cheveux de fille, d’énormes lunettes et une voix agréable... ») laissait d’ailleurs entendre de quel type d’insanités il s’agissait. En cette fin d’été 1971, même chez certains jeunes, Michel Polnareff était encore perçu comme provocant.

Le gala d’Eddy Mitchell (1969)

Archive Hutrel. Gala E. Mitchell, 1969.

Le samedi 6 décembre 1969, Eddy Mitchell a 27 ans et déjà huit ans de carrière derrière lui. À 19 ans, il est à la tête du premier groupe de rock créé en France, Les Chaussettes noires, qui connaît un succès immédiat. Il entame ensuite une carrière solo qui le verra se diriger vers des genres musicaux différents, tels le blues. Et son look évolue : costume sombre, chemise, cravate. De 1965 à 1969, il se tourne donc vers la variété, avec des fortunes diverses. Pourtant c’est bien en tant que « roi du rock en France» qu’il est accueilli à Saint-Lô et présenté comme tel dans la presse. Et la réputation sulfureuse du rock est toujours vivace, on redoute que ce gala ne soit terni par des « éléments perturbateurs ». Mais cette soirée est également présentée comme un évènement pour Saint-Lô puisqu’elle sera en avant-première du récital que donnera Eddy Mitchell trois jours plus tard à l’Olympia, jusqu’au 16 décembre. Le prix d’entrée était fixé à 15 francs et le Comité Saint-Thomas annonçait qu’il allait faire plaisir aux jeunes !

De fait, ils seront plus de 1 500 à se presser dans la salle des fêtes, attendant l’arrivée de leur idole, qui ne fera son apparition sur scène qu’à minuit. Et ils ne seront pas déçus, les journalistes décrivant une ambiance survoltée. Aucun titre de chanson n’est cité dans leurs articles, mais tout montre qu’Eddy Mitchell avait offert à son public du rock pur et dur. En bon rocker, il se trémousse, s’agite, se secoue à en donner le grelot ! Son orchestre, composé de douze musiciens est donné comme bruyant, les spectateurs crient et applaudissent sans discontinuer, l’atmosphère est enfumée, bref c’est une salle surchauffée, avec une belle dépense d’énergie physique. Des jeux de lumière devaient contribuer aussi à l’ambiance puisque Eddy Mitchell, lors de son entrée sur scène, est décrit comme « auréolé de lumière et d’une chevelure abondante » ! Quant aux violences redoutées, elles n’auront pas lieu, un discret service d’ordre ayant filtré les entrées. Le Comité Saint-Thomas avait donc bien fait les choses et marqué un grand coup auprès du jeune public saint-lois.


Le gala de Johnny Hallyday (1971)

Archive Hutrel. Gala J. Hallyday 1971

En 1971, c’est un chanteur hors norme qui se produit à Saint-Lô. En effet Johnny Hallyday, qui n’a que 28 ans, a déjà une longue carrière derrière lui : professionnel dès l’âge de 17 ans, initiateur du rock en France, proclamé « idole des jeunes » à 19 ans, bête de scène provoquant à chaque concert des scènes d’hystérie, il accumule tous les superlatifs et toutes les polémiques. Le 19 juin de cette même année, sort un album qui fera date dans la carrière du chanteur, Flagrant délit. Johnny Hallyday, après quelques errances musicales en 1965-69, renoue cette fois avec le rock de ses débuts. Nombre de ses titres sont des succès au hit-parade, en particulier Oh ! Ma jolie Sarah, numéro 1 en mai et juin. C’est donc un Johnny en pleine gloire que le Comité Saint-Thomas accueille à Saint-Lô, pour une organisation elle aussi hors norme.

Tout d’abord la Salle des Fêtes municipale étant jugée trop petite pour accueillir un tel évènement, le Comité loue un chapiteau pouvant recevoir 3000 personnes qui s’installe Place du Champ-de-Mars face à la Poste, avec une scène de 100 m2. Une vingtaine de personnes accompagnera la vedette : musiciens, choristes, régisseur, secrétaire, techniciens, sonorisateurs, éclairagistes. Il ne s’agit plus d’un gala au sens traditionnel, mais d’un véritable show. Les tournées de Johnny Hallyday étant précédées d’une réputation de violence, le Comité devra aussi mettre sur pied un très important service d’ordre, quatorze pompiers en alerte, une vingtaine d’agents et de gendarmes, un poste de secours sous tente. Enfin les organisateurs fourniront un effort de publicité sans précédent pour ce concert unique en Basse-Normandie, avec pour les billets des points de vente dans toutes les villes de la Manche, de Granville à Cherbourg, ainsi que dans le Calvados (Bayeux, Vire, Caen). À concert exceptionnel, prix exceptionnel : trente francs, seuls les militaires pouvant bénéficier d’un tarif réduit à dix-huit francs.


En ce dimanche d’été, c’est à 23 heures 45 que les jeunes Saint-lois voient arriver leur idole. La chaleur est étouffante, l’air manque, tout le monde transpire, mais Johnny, fidèle à sa légende, va donner de sa personne pendant plus d’une heure. Le show annoncé en est bien un : pour l’ambiance, jeux de lumière, choristes anglo-saxonnes dansant sur scène et orchestre des Serpents Noirs déchaîné. Ils sont neuf musiciens, torse nu et pantalons à fleurs, avec un guitariste solo et un batteur excellents, dignes de leur réputation. Quant à Johnny lui-même, la guitare rageuse, bien en voix, il se dépense sans compter. Certes son costume est devenu sobre (maillot de corps et pantalon de soie noirs) mais les journalistes présents rivalisent de comparaisons pour essayer de décrire son jeu de scène toujours en mouvement et en postures variées, tantôt catcheur, tantôt cascadeur et même batelier, la perche du micro devenant une godille ! Avec ce train d’enfer, il interprétera une dizaine de chansons, les plus applaudies étant celles de l’album Flagrant délit, Fils de personne, Oh ! Ma jolie Sarah, le morceau de bravoure du récital étant Il faut boire à la source, où Johnny, saisissant une bouteille d’Évian de deux litres, s’y désaltère puis s’en asperge, avant d’en arroser les spectateurs ! Johnny quittera la scène ruisselant de sueur et pantelant de fatigue.

Dans une telle ambiance, que dire du comportement du public, tellement redouté ? Certes, on aura constaté des bousculades et des pieds écrasés, mais sans casse. Certes, cinq jeunes filles, qualifiées d’hystériques, seront prises en charge par les secouristes de la Croix-Rouge, une seule d’entre elles, visiblement en transes, réclamant une poigne solide. Mais dans l’ensemble le public n’aura pas posé de problèmes sérieux. Il faut dire que le chapiteau n’était occupé que par 1 500 spectateurs, soit la moitié seulement de la jauge espérée. Johnny Hallyday étant et de loin la plus grosse tête d’affiche des galas organisés par le Comité Saint-Thomas en 1971, comment expliquer cet échec ? Plusieurs raisons peuvent être invoquées. D’abord sans doute le prix, trente francs, c’était une somme à l’époque. Ensuite la mauvaise réputation des concerts de Johnny Hallyday a pu dissuader certains jeunes, le journaliste d’'Ouest-France n’hésitant pas à écrire qu’on se rendait au gala du Champ-de-Mars « comme on irait faire un tour dans un quartier chaud de la capitale ». Enfin, selon un certain air du temps, issu de l’esprit 68, Hallyday était considéré comme une idole du passé, un « homme d’affaires du bruit » selon les mots du journaliste de La Manche libre présent lui aussi au concert. Sur le plan financier, le Comité Saint-Thomas accusera un déficit de presque 12 000 francs, le cachet de la vedette ayant été évalué à 30 000 francs par la presse. Malgré tout, le bilan de l’année 1971 sera nettement bénéficiaire, les succès des autres galas compensant celui beaucoup plus relatif du récital de Johnny.

Conclusion

Après 1971, le Comité Saint-Thomas va inviter d’autres vedettes lors de ses galas, mais son dynamisme décline à partir de 1974, ce qui est le lot commun à tous les comités des fêtes de l’époque : les trente Glorieuses prennent fin, la situation économique et sociale se détériore peu à peu et la motivation des bénévoles est moins forte. Le contexte des loisirs évolue lui aussi, les bals sont moins populaires et les cachets des vedettes deviennent inaccessibles, les salles des fêtes n’étant par ailleurs plus aux normes. Pour autant, il serait faux d’affirmer que l’esprit de ces années 60-70 a totalement disparu aujourd’hui. Certes les baby-boomers, les « jeunes de la rue Saint-Thomas » comme les appelait la presse, sont devenus des papys boomers, mais nos quatre vedettes, tous septuagénaires en 2017, continuent de monter sur scène devant des salles combles, qui sont loin de n’être constituées que de retraités ! Et les tubes que nous avons cités marchent toujours !

D’autre part, quand on consulte les articles de presse qui paraissent chaque semaine sur la vie des comités des fêtes de la Manche, on constate qu’il y a toujours des équipes de bénévoles dynamiques qui donnent un peu, ou beaucoup de leur temps libre pour animer et divertir leur ville, leur village, dans une ambiance conviviale. Même si comme dans les années 60, ces animateurs restent en petit nombre, une quinzaine souvent, la vitalité de toutes ces associations est donc intacte, la culture populaire ayant encore de beaux jours devant elle.

Sources

  • Recensement des comités des fêtes
  • Conversion franc/euro
  • Salaire moyen années 70
  • Site officiel des Serpents noirs
  • Mise sur pied du calendrier des bals (La Manche libre, 18 juin 1972)
  • Le calendrier des bals est établi (Ouest-France, 17 juin 1971)
  • Nous sommes tous des baby-boomers (L’Express, 18 décembre 2013)
  • De jeunes perturbateurs ont gâché le spectacle (La Manche Libre, 30 novembre 1969)
  • L’Opération survie du Comité des Fêtes (Ouest-France, 10 décembre 1972)
  • La Californie chantée par mille voix (La Manche libre, 15 décembre 1970)
  • 45 minutes avec le n°1 du 45 tours (Ouest-France, 10 avril 1972)
  • Une voix au service de la mélodie (Ouest-France, 6 septembre 1971, gala Polnareff)
  • Succès d’estime pour Michel Polnareff (La Manche Libre, 12 septembre 1971)
  • E. Mitchell fait le succès du bal du Comité Saint-Thomas (Ouest-France, 8 décembre 1969)
  • Le roi du rock (La Manche libre, 14 décembre 1969)
  • Johnny et les siens au Champ de Mars (Ouest-France, 3 juillet 1971)
  • Johnny, un combat pour le passé (La Manche libre, 8 juillet 1971)