Charles le Mauvais dans le Cotentin (1369-1370)

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Contexte historique

Charles le Mauvais.

Charles II de Navarre, dit Charles le Mauvais (Évreux, 10 octobre 1332 - Pampelune 1er janvier 1387), fils de Philippe III de Navarre et de Jeanne II, fille de Louis X le Hutin, roi de France et de Navarre, est lui-même roi de Navarre de 1349 à 1387 et comte d'Évreux de 1343 à 1378. En 1354, en pleine guerre de Cent Ans, il reçoit des mains du roi Jean le Bon la forteresse de Cherbourg et la fait renforcer plusieurs fois entre 1359 et 1369. Sa venue dans le Cotentin menacé par les Anglais est brièvement relatée par plusieurs chroniques des 14e et 15e siècles. Charles le Mauvais fit coïncider cette arrivée dans le Cotentin avec un voyage (en août 1370) en Angleterre, où il tenta d'obtenir un accord avec le roi Édouard III d’Angleterre, à l'origine de la guerre.

Présentation

Le premier passage (Texte I) est un court fragment de texte, rédigé en moyen français parfois légèrement patoisé (mais pas ici), qui constitue un extrait de chroniques anonymes pour les années 1369 et 1370. Elles sont dues à une main inconnue de la fin du 14e siècle ou du début du siècle suivant, sous le règne du roi de France Charles VI [1]. La typographie (ponctuation, accents, apostrophes, etc.) est celle de Léopold Delisle.

Le second passage (Texte II) est un extrait de la Chronique du Mont Saint-Michel [2], texte rédigé au 15e siècle (donc également en moyen français), probablement par plusieurs moines de l'abbaye. L'événement y est mentionné de manière encore plus rapide et imprécise. La date impliquée est 1360, ce qui ne semble pas possible, le voyage de Charles le Mauvais en Angleterre datant de 1370. Il est vraisemblable que le texte comporte un certain nombre de lacunes et d'interversions, comme le fait remarquer son éditeur Siméon Luce, aussi responsable de la typographie.

Léopold Delisle [3] a souligné la parenté ténue mais réelle existant entre ces deux textes : le lecteur attentif pourra y trouver ici un exemple.

Texte I

Édouard III.
Jonction des Anglais de Château-Gontier avec la garnison du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte. — Tentative infructueuse des lieutenant de Charles V, en août 1369, pour reprendre la place. — Travaux de défense anglais à Éroudeville et Garnetot. — Enlèvement du fort d'Éroudeville en avril 1370.
[1369]

En l'an LXIX [4] vint le roy de Navarre en Costentin, en moys d'aoust [5], et vint par Bretaigne, et parla au duc [6] [7] et à la duchesse [8], et l'amena mons. de Clison [9] jusquez à Avrenches [10].

Tantost les compaignons qui estoient au Chastel Gautier [11] vindrent après en Costentin à Saint Sauveur le Viconte. Et tantost [12] tous les grans seigneurs des basses marches [13] vindrent après et les assidrent [14] à Saint Sauveur, c'est assavoir mes deulx seigneurs les mareschaulx de France, Sansseure [15] et Blainville [16], et mons. le viconte de Sausseurre [17], mons. de Craon [18], mons. de Clison [9] et mons. de Raes [19], et plusieurs. Le roy de Navarre estoit adoncques à Chierebourg. Et adoncques tantost se departirent [20], et lez Engloiz demourèrent en Costentin et prindrent ung chastel nommé Arrundeville, et ung aultre nommé Guernetot [21].

[1370]

En l'an LXX, fut mis le siège devant Arondeville par le mareschal de Bleinville [16] et les gens du roy de Navarre, et fut prins le dit hostel.

Et en l'an dessus dit, le roy de Navarre alla parler au roy d'Angleterre [22], environ la mi aoust; et demoura en ostage à Chierebourg par ledit roy l'evesque de Durraume [23], le conte de Warvic [24] et le conte de Selson [25] [26]. Le roy de Navarre amena avesquez luy l'evesque, pour ce qu'il estoit trop vieulx [27]. Et fut le roy de Navarre devers le roy d'Angleterre XV jours à Charentonne [28] après Sallebières [29], et là oul [30] grant [31] feste.

Et au retour furent trouvés deulx carraques [32] en la mer, qui estoient en la cité de Jennes [33], et furent prinses par leur orguil [34], et leur fist l'an [35] grant dommage; més toutefois fist rendre le roy d'Angleterre tout ce que l'en [36] peult [37] trouver, et leur donna une nef appellée le Vent [38].

Texte II

En l'an mil IIIC LX, le roy d'Angleterre Edouart, le prince de Galez [39] et le duc de Lencastre [40] chevauchérent jucquez devant Paris. Et adonc fut la grant famine. Et s'en retourna le dit roy par le Neufbourc [41] la ou le roy de Navarre parla a luy, et par Honnefleu [42] s'en alla en Angleterre, et le roy de Navarre a Chierbourc. Les Anglois demourérent en Costentin, qui prindrent un hostel nommé Aroudeville et un aultre apellé Garnetot [21]. Celuy an, Navarrois mistrent [43] le siege a Aroudeville et le prindrent.

[…]

L'an dessus dit, le roy de Navarre alla en Angleterre parler au roy et s'en retourna en France, et fist sa paix avecques le roy de France a Vernon [44] et luy fist hommage de ses terres du royaulme.

Notes et références

  1. Léopold Delisle, Fragments d'une chronique inédite relatifs aux événements militaires arrivés en Basse-Normandie de 1353 à 1389, Saint-Lô, 1895, p. 9.
  2. Siméon Luce, Chronique du Mont-Saint-Michel (1343-1468), t. I, Firmin-didot, Paris, 1879, p. 6-7.
  3. Op. cit.
  4. Littéralement, 69. On ici affaire à une notation qu'utilisent souvent les chroniqueurs, où la première partie du millésime (en l'occurrence, MCCC) est sous-entendue lorsqu'elle paraît évidente au rédacteur.
  5. Très exactement le 13 août 1369.
  6. Le duc de Bretagne était à cette époque Jean IV de Montfort, dit Jean le Conquéreur ou Jean le Vaillant (1339-1399), fils de Jean de Montfort et de Jeanne de Flandre. Il fut duc de Bretagne de 1345 à 1364 en compétition avec Charles de Blois, puis seul duc de 1364 à 1399.
  7. On sait par ailleurs que Charles le Mauvais conclut une alliance avec le duc de Bretagne entre la Saint-Jean et la mi-août 1369.
  8. La duchesse Jeanne de Penthièvre (1319-1384), veuve de Charles de Blois, fille de Guy de Bretagne, comte de Penthièvre et vicomte de Limoges, et de Jeanne, dame d'Avaugour et comtesse de Goëllo. Dite aussi Jeanne la Boiteuse, la duchesse Jeanne de Penthièvre fut dame de Mayenne, d'Avaugour, de L'Aigle et de Châtelaudren, comtesse de Penthièvre et de Goëllo, et vicomtesse de Limoges.
  9. 9,0 et 9,1 Olivier V de Clisson (1336-1407), dit le Connétable, le Boucher, l'Éborgné d'Auray, seigneur de Clisson (~1343-1407) et de Blain, baron de Pontchâteau, vicomte de Porhoët (par apanage reçu du roi de France), seigneur de Josselin, de Belleville, de Montaigu, de La Garnache, d'Yerrick et de Beauvoir, connétable de France (1380). Fils d’Olivier IV de Clisson (1300-1343), seigneur de Clisson et de Blain, baron de Pontchâteau, et de Jeanne de Belleville (~1300-1359), dite la Lionne de Clisson, la Lionne Sanglante, la Tigresse Bretonne, dame de Belleville, de Palluau et de Montaigu. Olivier V de Clisson fut élevé à la cour du roi Édouard III d'Angleterre avec Jean II de Montfort (1293-1345), comte de Montfort et futur prétendant au trône ducal de Bretagne.
  10. Syntaxe du moyen français, héritée de l'ancien français; comprendre bien sûr : « et monseigneur de Clisson l'amena … ».
  11. Château-Gontier, investi par les Anglais en 1368.
  12. Moyen français tantost « aussitôt », « bientôt ».
  13. Moyen français marche « province frontalière ou périphérique ».
  14. Passé simple d'asseoir, employé au sens d' « installer, établir ».
  15. Louis de Sancerre, comte de Sancerre (1342-1402), maréchal de France en 1369.
  16. 16,0 et 16,1 Jean IV de Mauquenchy, sire de Blainville († 1391), maréchal de France en 1368.
  17. Non identifié. On ne connaît pas de vicomte ou de vicomté de Sancerre, si c'est bien là le nom dont il s'agit; « de Saussure » ne convient pas non plus.
  18. Sans doute Guillaume Ier de Craon, dit le Grand (~1315-1381), second fils d'Amaury III de Craon, seigneur de Sablé et de Béatrice de Pierrepont; il fut vicomte de Châteaudun, seigneur de Craon, de Sainte-Maure-de-Touraine et de Jarnac de 1319 à 1387 et Chambellan royal.
  19. Gérard V Chabot dit Gérard V de Retz (~1320-~1399), baron de Retz, seigneur de Machecoul, La Mothe-Achard et Avrilly; fils de Gérard IV de Retz (~1300-1344), baron de Retz, et de Catherine de Laval (née ~1300), dame d'Avrilly.
  20. Moyen français se departir « se séparer ».
  21. 21,0 et 21,1 Château de Garnetot à Rauville-la-Place.
  22. Il s'agit d'Édouard III (1312-1377), roi d'Angleterre de 1327 à 1377, fils aîné d'Édouard II et d'Isabelle de France, et dont les prétentions dynastiques au trône de France (succession de Charles IV de France) entraînent le déclenchement de la guerre de Cent Ans.
  23. L'évêque de Durham (Angleterre) était à cette époque Thomas Hatfield († 1381), qui occupa cette charge du 8 mai 1345 au 8 mai 1381, jour de sa mort.
  24. Le 12e comte de Warwick (12th Earl of Warwick) était à cette date Thomas de Beauchamp (1338/1339-1401), qui allait plus tard devenir l'un des principaux opposants au roi Richard II. Il était le fils de Thomas de Beauchamp, 11e comte de Warwick, auquel il succéda en 1369, et de Katherine Mortimer, fille de Roger Mortimer, 1er comte de March.
  25. Ce comte de Selson ou Celson n'a pas été identifié par Léopold Delisle. Serait-ce Selsdon ?
  26. […] et demoura en ostage à Chierebourg par ledit roy l'evesque de Durraume, le conte de Warvic et le conte de Selson : encore un exemple du rejet des sujets en fin de proposition; mais ici, le verbe est accordé à la latine, avec le premier d'entre eux. Il faut comprendre : « l'évêque de Durham, le comte de Warwick et le comte de Selson demeurèrent en otage […] ».
  27. Il ne mourra cependant que onze ans plus tard, en 1381.
  28. Il s'agit du château de Clarendon, dans le comté du Wiltshire (Angleterre). On connaît par ailleurs deux actes du 12 et 14 août 1370, relatifs aux conventions qui furent alors arrêtées à Clarendon, entre Édouard III et Charles le Mauvais. Le second de ces actes, émané du roi d'Angleterre, s'appuie sur les parlances qui ont esté entre nous, d'un part, et nostre très cher frère le roy de Navarre, d'autre, sur le fait d'alliances et amistés d'entre nous et luy. C'est pour garantir ce séjour en Angleterre de Charles le Mauvais qu'Édouard III avait pris la précaution d'envoyer des otages à Cherbourg.
  29. Ancienne francisation de Salisbury, dans le Wiltshire.
  30. Comprendre sans doute out, forme évoluée de l'ancien français ot, passé simple (3e p. sg.) du verbe avoir (= français eut).
  31. L'adjectif grant « grand » ne prend pas de -e au féminin en ancien français, comme la plupart des adjectifs issus de la 3e déclinaison latine (fort, vert, tel, etc.).
  32. Le mot caraque a désigné en ancien français des bateaux sarrasins, puis des vaisseaux de fort tonnage, hauts sur l'eau.
  33. Gênes (Italie).
  34. Ancien français orguil « fierté, orgueil », et ici « témérité, présomption ».
  35. Comprendre l'an (= l'on) leur fist …
  36. L'on.
  37. Il s'agit ici du passé simple, « put ».
  38. Cette anecdote n'apparaît pas dans les autres sources relatives au voyage de Charles le Mauvais en Angleterre.
  39. Édouard Plantagenet (1330-1376), alias Édouard de Woodstock, alias the Black Prince (le Prince noir), prince de Galles, comte de Chester, duc de Cornouailles et prince d'Aquitaine, fils aîné d'Édouard III d'Angleterre et de Philippa de Hainaut. Débarqué le 11 juillet 1346 à Saint-Vaast-la-Hougue, il guerroya en Normandie aux côtés de son père, et participa la même année à la bataille à Crécy.
  40. Jean de Gand (1340-1399), duc et comte de Lancastre, comte de Richmond, Derby, Lincoln et Leicester, quatrième fils du roi Édouard III d'Angleterre.
  41. Le Neufbourg, Eure.
  42. Honfleur, Calvados.
  43. Les Navarrais mirent.
  44. Vernon, Eure.

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