Abbaye de la Lucerne

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L'abbaye Sainte-Trinité de la Lucerne, ou communément l'abbaye de la Lucerne, est une abbaye de Prémontrés de la Manche, située à La Lucerne-d'Outremer. Blottie au creux de la vallée du Thar, elle constitue un ensemble roman d'esprit cistercien, remarquable par sa sobriété et sa rigueur.

Fondée au XIIe siècle, ruinée après la Révolution française, l'abbaye a été restaurée à partir de 1959 à l'initiative de l'abbé Marcel Lelégard.

Abbaye de la Lucerne
La porterie de l'abbaye.

Histoire

Fondation

Gisant de Richard de Subligny, dans l'abbatiale.

En 1143, Hasculf de Subligny, sur l'incitation de son frère Richard de Subligny, évêque d'Avranches, fonde le monastère en lui assignant une chapelle située sur ses terres, à la Courbe Fosse, dans la vallée du Thar[1].

Les premiers chanoines prémontrés, venus de l'abbaye Saint-Josse de Dommartin (diocèse d'Arras), s'établissent dans les bois du domaine[2] et la placent sous le vocable de la Sainte-Trinité. Le 18 octobre 1145, Richard de Subligny, évêque d'Avranches, consacre la première église de l'abbaye [3].

En 1161, Achard de Saint-Victor, nouvel évêque d'Avranches, prend en main les intérêts de l'abbaye, fournissant aux moines les moyens d'édifier les bâtiments dont ils ont besoin, et met le monastère sous la protection d'un nouvel avoué, Guillaume de Saint-Jean[4].

Gisants des fondateurs, Guillaume de Saint-Jean et Hasculf de Subligny, dans l'église abbatiale.

En 1162, Guillaume de Saint-Jean donne à l’abbaye de La Lucerne les églises d'Angey et de Saint-Jean-le-Thomas [5] : Ego Willelmus de Sancto Johanne […] dedimus Deo et ecclesie Sancte Trinitatis de Lucerna […] ecclesiam de Sancte Johanne cum omnibus pertinentis suis […] dedimus et ecclesiam de Angeio cum pertinentis suis […] [6].

L'église abbatiale est érigée entre 1164 et 1178, date de sa consécration. Le clocher est achevé en 1200[2]. Bien qu'elle soit construite sous le règne d'Henri II, elle présente des traces d'architecture romane. La nef, d'inspiration cistercienne, est composée de sept travées. Elle a été restaurée aux XVe et XVIIe siècles.

Les moines de La Lucerne fondent ensuite les abbayes d'Ardenne (Calvados), de Beauport (Côtes-d'Armor), de Cerisy-Belle-Étoile (Orne) et de Mondaye (Calvados)[2].

De 1282 à 1390, elle est désignée sous le nom de « la Liserne », « la Luiserne », « la Luyserne », « la Luzerne », « la Lucerne », par opposition à « la Vieille Luzerne » qui correspondait à la paroisse de La Lucerne-d'Outremer [7].

Rayonnement

Gisant de Jean de la Mouche, mort en 1302, père de Jean III de La Mouche, évêque d'Avranches.

L'abbaye de la Lucerne, au Moyen Âge, rayonne sur tout l'Avranchin[1]. En 1327, Jean III de La Mouche, évêque d'Avranches, est inhumé dans l'église abbatiale. Elle est pillée et assaillie à plusieurs reprises durant la Guerre de Cent Ans, du fait du parti pris anglais de l'un des abbés, Philippe Badin (1407-1452), de Saint-Pierre-Langers, qui pose la première pierre de la citadelle du gouverneur sir Thomas Scale, qui deviendra Granville[2].

François Ier se rend à l'abbaye, au début de l'abbatiat de F. de La Guiche (1530-1548)[2]

Odet de Coligny, par François Clouet, 1548. Musée Condé de Chantilly.

L'un des plus célèbres abbés de la Lucerne fut Odet de Coligny, dit le cardinal de Châtillon (1517-1571), prélat catholique connu pour sa conversion au calvinisme, frère de l'amiral de Coligny et de François d'Andelot, deux des plus importants chefs militaires protestants pendant les guerres de religion. Archevêque de Toulouse, puis évêque de Beauvais, Odet de Coligny fut excommunié par le pape après sa conversion en 1562, se maria en 1564 et partit en exil en Angleterre en 1568, y trouvant la mort de façon suspecte trois ans plus tard.

Déclin et ruine

Vendue comme bien national en 1790, l'abbaye est achetée par Louis-Julien Gallien. En 1794, il installe dans l'église abbatiale une filature de coton et façonne à base des pierres de l'abbaye un système hydraulique alimentant l'usine, avec un bassin de retenue, un canal d'amenée de 1,8 km, un aqueduc et un canal de fuite. Mise en faillite en 1808, l'usine poursuit son activité jusqu'en 1834, et devient une marbrerie[8].

Le moulin, datant de l'époque de la fondation de l'abbaye et reconstruit vers 1837, possède quatre roues à eau. Il est voué, jusqu'à la Libération, à la production de farine de céréales.

L'abbaye passe à Marie-Amélie Gallien et à son époux, Victor Bunel, qui y installe des équipements industriels. Leur fille Nelly épouse l'architecte Paul Dubufe.

Protection des bâtiments

Les héritiers de Victor Bunel (Gabrielle Dubufe et son mari l'ingénieur Émile Decauville) arrêtent la dégradation des bâtiments, supprimant les équipements industriels et entretenant les ruines, ils vivent à l'abbaye et reçoivent beaucoup[9].

Après la mort de son mari, Gabrielle Dubufe[9] fait classer les vestiges de l'abbaye au titre des monuments historiques (MH) le 28 février 1928[10]. Sont protégés : l'église (chœur, ailes nord et sud du transept, croisée avec tour-lanterne, reste de la nef et bas-côté sud, façade occidentale), les restes du cloître et les arcatures du lavatorium avec les deux piles qui le délimitent et la jonction du cloître avec le bas-côté sud de l'église, la porte et la fenêtre du mur nord du prieuré, l'entrée de l'ancienne abbaye (aumônerie du XVe siècle) et l'entrée du XVIIIe siècle avec ses piliers, sa grille, le perron décoré d'une niche et les deux escaliers à la suite, ainsi que l'aqueduc.

Orgue de tribune de l'église abbatiale.

Le sol de l'abbatiale, les bâtiments sud du cloître (cellier, réfectoire et cuisines), le bâtiment ouest du cloître, le sol du cloître avec les substructions qu'il renferme (galeries et aire, y compris le sol sur lequel des bâtiments étaient construits à l'est et au sud), les ruines du colombier, et les deux gisants du XIIe siècle déposés dans le chœur de l'église abbatiale sont classés à leur tour le 30 septembre 1959.

L'arrêté du 29 février 1964 classe les façades et toitures du corps du bâtiment central, des communs et de la buanderie, le miroir d'eau, les lambris de la salle à manger et du salon, la cheminée de la chambre abbatiale, les boiseries et mangeoires de l'écurie de la maison abbatiale. Enfin, les façades et toitures des deux granges à dîmes du XVIIe siècle de la ferme (maison, écurie, étable et pressoir) et du moulin, ainsi que la maison des cygnes, sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 6 novembre 1986[8].

Restaurations

À partir de 1959, l'abbé Marcel Lelégard (1925-1994) est l'actif promoteur de la restauration de l'abbaye. Il crée une fondation pour financer la reconstruction des bâtiments, en particulier de l'abbatiale, identique au bâtiment d'origine.

Portrait de l'abbé Lelégard, dans l'escalier du réfectoire.
  • 1964 : début de la restauration du chœur ;
  • 1971 : début de la restauration du clocher ;
  • 1981 : inauguration du grand orgue ;
  • 1988 : début de la reconstruction de la nef ;
  • 1993 : achèvement de la toiture de l'église ;
  • 2010 : réfection du clocher.

Entre 1968 et 1970, près de 2 700 pièces d'or médiévales sont découvertes dans des pots de métal ou en terre cuite, enfouis autour et à l'intérieur de l'église abbatiale. C'est le plus grand trésor de la guerre de Cent Ans, sa vente permet de financer la restauration de l'abbaye. Le musée des Beaux-Arts de Saint-Lô est le seul à avoir acheté des pièces et à les exposer.[11]

Depuis 1987, Pascal Thomas, maître maçon engagé par l'abbé Lelégard poursuit la rénovation de l'abbaye[12].

Description

L'église abbatiale

L'église abbatiale du XIIe siècle est essentiellement romane, de style cistercien, avec des arcs en plein cintre au-dessus du porche et dans les parties basses de la nef. La construction du chœur a commencé en 1164 ; la nef et la façade occidentale ont été achevées en 1178. La couverture, sur arcs brisés et croisées d'ogives, a été récemment reconstituée. La tour carrée, élevée de 1180 à 1206, est de style gothique normand, avec de longues fenêtres verticales en tiers-point.

La nef et la grande baie vitrée du XVe siècle ornant le chœur ont été restaurées ou reconstruites entre 1988 et 2004. L'orgue baroque, restauré, provient de la cathédrale de Chambéry.

Le cloître

Le cloître a presque entièrement disparu. On distingue quelques arcs romans et des éléments classiques du XVIIIe siècle. Des portes donnent accès au cellier et au réfectoire de style classique, récemment reconstitué.

Le cellier et le réfectoire

Le cellier du XIIe siècle, restauré, présente des voûtes d'arêtes soutenues par des chapiteaux sur piles cylindriques. Juste au-dessus, le réfectoire d'allure classique est une reconstruction récente.

Le logis abbatial

Le colombier

Le colombier, bâti au début du XVe siècle, est couvert par un dôme percé d'un oculus.

L'aqueduc et les installations industrielles

Des vestiges d'installations industrielles sont visibles au-dessus de la grille d'entrée.

Gestion

La fondation Abbaye de la Lucerne-d’Outremer, propriétaire des lieux depuis 1981, présidée par Yvonne Lelégard, sœur de l'abbé Lelégard[9], assure la restauration et l’entretien de l’Abbaye.

L’association Les Amis de l’Abbaye de la Lucerne, fondée en 2013, se donne pour mission principale l’animation musicale et culturelle de l’Abbaye.

La Fraternité canoniale de l'abbaye de la Lucerne, créée en 1964[9] se charge de l’animation liturgique, notamment la messe chaque dimanche en juillet et août.

Expositions

  • 2006 (juillet-septembre) : « Terre de moines, pierres d'abbaye »

Hommages

Flamme postale, 1995.
  • En 1980, une rue de Caen (Calvados) est dénommée rue de la Lucerne en référence à cette abbaye, dans un quartier dont les voies évoquent différentes abbayes normandes.
  • En 1993, une flamme postale a commémoré les 850 ans de la fondation de l'abbaye de la Lucerne.

Visites

Les horaires d'ouverture et les conditions de visite, de mars à octobre et pour les fêtes de Noël, sont disponibles sur le site officiel de l'abbaye.

L'abbaye est labellisée Normandie qualité tourisme (au 1er mars 2015)[13].

Maquette de l'abbaye

Bibliographie

  • Marcel Lelégard, « Messe pontificale célébrée le dimanche 21 août 1966 à l'abbaye de La Lucerne par le cardinal Heenan, primat d'Angleterre », Art de Basse-Normandie, n° 43, [1967], p; 14-18
  • Jean Fournée, « Jean de la Bellière, abbé de La Lucerne, et le réforme de l'Ordre de Prémontré », Revue de l'Avranchin, décembre 1971
  • « Abbaye de la Sainte Trinité de la Lucerne », Art de Basse-Normandie, n° 114, 1998, 112 p.
  • Danièle Ducœur et Virginie Parmentier, Abbaye Sainte-Trinité de La Lucerne, éd. Orep, 2008
  • Danièle Ducoeur, « Sous les anciens pavements de la nef restituée de l'abbaye de la Lucerne », dans Revue de l'Avranchin et du Pays de Granville, tome 86, année 2009, p.235-277
  • Danièle Ducoeur, « La restitution du bâtiment conventuel sud-cellier et réfectoire-de l'abbaye de La Lucerne », dans Revue de l'Avranchin et du Pays de Granville, tome 87, année 2010, fasc.424 (sept), p.279-336
  • Danièle Ducoeur, « Monseigneur César Le Blanc, évêque d'Avranches (1719-1746), en visite à l'abbaye de La Lucerne », Revue de l'Avranchin et du Pays de Granville, Recueil d'études offert en hommage à Emmanuel Poulle , tome 87, année 2010, fasc.425, pages 627 - 645.
  • Danièle Ducoeur, « Marie-Elisabeth Wrede (1898-1981), artiste peintre, repose à l'abbaye de la Lucerne », Revue de l'Avranchin et du Pays de Granville, tome 93, année 2016, fasc.446.
  • Danièle Ducœur, « Le passage des porte-rouleaux à l'abbaye de La Lucerne du XIIIe au XVIe siècle », Revue de l'Avranchin, tome 96, fasc.459, juin 2019, p. 119-130.

Notes et références

  1. 1,0 et 1,1 David Nicolas-Méry, Avranches, capitale du pays du Mont Saint-Michel, éd. Orep, 2011, p. 38.
  2. 2,0 2,1 2,2 2,3 et 2,4 Michel Hébert et André Gervaise, « Les 15 abbayes de la Manche », éd. Corlet, 2002.
  3. Jean Aimar Piganiol de La Force, Nouvelle description de la France, éd. Poirion, Paris, vol. 9.
  4. Marcel Lelégard, « Achard de Saint-Victor, évêque d'Avranches (1161-1171) », [compte rendu], Annales de Normandie, 1971, p. 91-94 (lire en ligne)
  5. Études françaises.
  6. M. Dubosc, Cartulaire de la Lucerne, Saint-Lô, 1878, p. 4-5.
  7. François de Beaurepaire, Les Noms de communes et anciennes paroisses de la Manche, Picard, Paris, 1986, p. 148.
  8. 8,0 et 8,1 « Abbaye de la Lucerne », base Mérimée, ministère de la Culture et de la Communication
  9. 9,0 9,1 9,2 et 9,3 Jean Hervet, « Journée granvillaise à La Lucerne », Revue de l'Avranchin, tome 96, fasc.459, juin 2019, p. 165-176.
  10. Notice n°PA00110442, base Mérimée (architecture), médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, ministère de la Culture.
  11. Panneau d'informations au musée des Beaux-Arts de Saint-Lô
  12. « L'abbaye de la Lucerne, le chantier d'une vie », Midi en France, émission de France 3, 15 septembre 2015.(voir en ligne)
  13. Carte des établissements labellisés 2015, Normandie qualité tourisme, 2015.

Lien interne

Liens externes