Élément -hou

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L’élément final -hou se rencontre dans neuf noms d'îles et autant de communes ou hameaux de la Manche. Il est également attesté seul sous la forme le Hou. On le rencontre enfin, plus rarement, dans le Calvados et la Seine-Maritime.

Étymologie

L'origine et la signification de cet élément ne fait pas l'unanimité parmi les spécialistes. Il existe deux thèses principales, l'origine saxonne et l'origine scandinave.

L'hypothèse anglo-saxonne

La plupart des linguistes qui se sont penchés sur cette origine [1], [2], [3], [4] s'accorde à penser qu'il s'agit du terme d'origine saxonne ou anglo-saxonne hōh, variante « talon », puis « promontoire en forme de talon, dominant la plaine ou la mer; escarpement rocheux, rivage abrupt », ou encore « légère élévation ». Cet élément s'applique particulièrement bien aux îlots rocheux.

Mais le fait qu'on le rencontre également dans certains toponymes désignant des lieux où ce trait topographique est absent a suggéré un croisement de sens avec l'ancien norois holmr « île; île de marais; terre dans une courbe de rivière », puis « prairie humide », qui peut expliquer sa présence dans Quettehou ou Tribehou par exemple. Ce croisement sémantique, qui fait de -hou un élément anglo-scandinave, permet de justifier la multiplicité de sens qui lui sont attribués : île, presqu'île, escarpement, rivage abrupt, rivage, terre humide, etc.

L'hypothèse scandinave

Seul René Lepelley [5] affirme que l'élément -hou est directement et seulement issu de l'ancien norois holmr « île », et que, parallèlement, holmr aboutit toujours à -hou en composition, et à homme / houme en emploi autonome. Or on sait que l’on trouve d’une part des toponymes de type le Hou en Seine-Maritime; c’est aussi le nom d'un rocher près de Guernesey [6] : ces noms attestent formellement l'emploi autonome de Hou < hōh, et son emploi ancien en Normandie en tant qu'appellatif. D’autre part on relève de nombreux composés en -homme (forme parfois altérée en -onne) en Haute et Basse-Normandie : cf. par exemple Robehomme (ancienne commune rattachée à Bavent, dans le Calvados (Raimberti Hulmus 1083, Ramberti Hulmus 1149) [7]; Suhomme, ancien hameau à Varaville, également dans le Calvados (Suhomme 1753/1785) [8]; les Échommes, hameau à Saint-Senier-sous-Avranches (Eschehoume 1517) [9]; Engehomme (Engo homme s.d.) [10], nom d’une île de la Seine, devant Martot (Eure); les communes de Grand-Couronne et Petit Couronne en Seine-Maritime (Corhulma 1032/1035 [11], Corone 1261/1270 [12]; ancienne unité territoriale, divisée en deux paroisses puis communes), etc. : holm en composition peut donc fort bien aboutir à -homme.

Discussion

L'évolution -holmr > -hou avancée par René Lepelley postule un cheminement hypothétique -holmr > °-houm > -hou jamais attesté par les textes, et en outre assez inhabituel (les nasales finales -n, -m derrière voyelle n'ont pas tendance à s'effacer dans les dialectes d'oïl). Cette hypothèse a sans doute été suggérée par certaines latinisations médiévales de la finale -hou sous la forme hulmus ou hulmum à partir du 11e siècle. C’est également, à peu de choses près, l’opinion d'Auguste Longnon, qui pose clairement le problème dès le début du 20e siècle : « dans tels de ces noms (Néhou, Quettehou, Tatihou, etc.), la terminaison a été, aux 12e et 13e siècles, latinisée en hulmum, et l’on a voulu l’identifier avec le mot norois holm, signifiant île : il faut tenir pour erronée cette opinion, fondée uniquement sur une fantaisie de clercs » [1]. Un autre fait qui peut inciter à voir en -hou le produit de l'ancien norois holmr est que cette finale est fréquemment combinée avec un élément d'origine scandinave (nom de personne ou appellatif); à ceci on pourra répondre que les hybrides anglo-scandinaves et romano-scandinaves sont très nombreux et bien connus en Normandie, et particulièrement dans la Manche. Enfin, il faut noter la propension de René Lepelley à préférer, de manière assez systématique, les étymologies scandinaves, et parallèlement, celle de François de Beaurepaire à privilégier l'apport anglo-saxon dans la toponymie normande dans leurs travaux respectifs [13].

En conclusion, il semble bien qu'il faille différencier les deux étymons :

  • d'une part holm > -homme et variantes en finale, le Homme, le Hou(l)me en emploi autonome (voir Le Homme pour ce dernier élément);
  • d'autre part hōh > -hou en finale, le Hou en tant qu'élément autonome issu d'un ancien appellatif toponymique hou.

Dans la toponymie anglaise, cet emploi de hōh est absolument parallèle. Il aboutit en finale à -hoo ou -hoe, parfois -(h)ow : ainsi Northoo (Suffolk); Poddinghoo (Worcestershire); Millhoo (Essex); Fingringhoe (Essex); Rainow (Cheshire) , etc. [14]. En emploi autonome, il apparaît sous la forme Hoe, Hoo, Hooe ou the Hoe, comme par exemple the Hoe à Plymouth (Dorset), éminence surplombant le port.

Origine linguistique

L'ancien anglais hōh « talon » est issu du germanique commun °hanhaz, qui repose lui-même sur la racine indo-européenne °kenk- « talon ; genou », et sans doute initialement « projection; angle ». La racine °kenk- elle-même est sans doute à analyser en °ken-k-, où °ken- pourrait représenter une variante de °gen- dans °genu- « angle; genou » (voir à ce sujet l'analyse d'Ingena, nom primitif d'Avranches). Le mot hōh survit en anglais sous la forme hough « jarret d'animal », et aussi dans heel « talon » < ancien anglais hēla < germanique commun °hanhilōn-.

Toponymes comportant l'élément -hou

Dans la Manche

Îles Anglo-Normandes
Autres îles
Noms de communes et de hameaux

Ailleurs en Normandie

  • Conihout, hameau à Jumièges, Seine-Maritime.
  • Perthou (?), hameau à Truttemer-le-Grand, Calvados.
  • Hou (Voie du —), ancienne route à Banville, Calvados.
  • Hoult (Le —), quartier de Surville, Calvados.

Notes et références

  1. 1,0 et 1,1 Auguste Longnon, Les noms de lieux de la France, Paris, 1920-1929 (rééd. Champion, Paris, 1979), p. 184, § 748.
  2. Albert Dauzat et Charles Rostaing, Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Larousse, Paris, 1963, p. 552a.
  3. François de Beaurepaire, « Quelques finales anglo-saxonnes dans la toponymie normande », Annales de Normandie XIII (1963), 219-236; Les noms de communes et anciennes paroisses de la Manche, Picard, Paris, 1986, p. 46.
  4. Ernest Nègre, Toponymie Générale de la France, Droz, Genève, t. II, 1991, p. 1009, § 18197 et 18198.
  5. René Lepelley, Noms de lieux de Normandie, Bonneton, Paris, 1999, p. 96-97 et 175.
  6. Curieusement, ce nom disparaît de l'analyse par René Lepelley des noms d'îlots en -hou dans les îles Anglo-Normandes (ibid.).
  7. Célestin Hippeau, Dictionnaire topographique du département du Calvados, Imprimerie Nationale, Paris, 1883.
  8. Carte de Cassini.
  9. François de Beaurepaire, Les noms de communes et anciennes paroisses de la Manche, Picard, Paris, 1986, p. 47.
  10. Auguste le Prevost, Dictionnaire des anciens noms de lieux du département de l’Eure, 1839.
  11. Marie Fauroux, Recueil des actes des ducs de Normandie (911-1066), Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie XXXVI, Caen, 1961, p. 225, § 85.
  12. Joseph Reese Strayer, The Royal Domain in the Baillage of Rouen, Princeton, Princeton University Press, 1936, p. 35.
  13. Les considérations ci-dessus s'inspirent partiellement de Dominique Fournier, « Quelques traces franciques, anglo-saxonnes et scandinaves dans la toponymie augeronne », Bulletin de la Société historique de Lisieux n° 55 (décembre 2003), p. 12-30.
  14. Auguste Longnon, op. cit., p. 184, § 747; Eilert Ekwall, The Concise Oxford Dictionary of English Place-names (4th edition), Oxford University Press, Oxford, 1960, p. 244b.