Élément -fleur

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L'élément final -fleur est présent dans deux toponymes de la Manche, et fréquent en Normandie (voir la liste ci-dessous). Les spécialistes hésitent entre une origine scandinave, anglo-scandinave et anglo-saxonne. Divers arguments d'ordre phonétique font préférer, dans la plupart des cas, l'appellatif anglo-saxon flēot « estuaire, bras de mer, anse, ruisseau ».

Étymologie

L'appellatif anglo-saxon flēot correspond à l’anglais dialectal fleet « cours d’eau », à l’ancien frison flêt, au (moyen) néerlandais vliet, au moyen haut-allemand vliez et à l’ancien norois fljót, tous issus du germanique commun °fleut- < indo-européen °pleud-, élargissement de la racine °pleu- « couler, s’écouler » (cf. latin pluere « pleuvoir »).

En Angleterre, l’élément flēot aboutit le plus souvent à la finale -fleet dans les noms de lieux : cf. Adingfleet, Broomfleet, Faxfleet, Marfleet, Ousefleet, Swinefleet, pour la plupart dans le Yorkshire [1]. En Normandie, après une période de flottement en -fleth / -flueth / -floth au 11e siècle (hésitation due au timbre de la voyelle de l’anglo-saxon flēot, une diphtongue à aperture croissante assez instable), la finale évolue en -flo, -flu, -flue, puis -fleu à partir du 13e siècle. Celle-ci correspondant à la prononciation dialectale (et aussi populaire) du mot fleur dans notre région [2], elle a été confondue avec lui dès la fin du 15e siècle, et réécrite -fleur dans tous les toponymes de même type (voir ci-dessous). On rencontre un phénomène similaire dans le nom de la rue au Char à Lisieux (ancienne rue au Chat), ou encore la rue aux Ours à Paris et à Rouen (ancienne rue aux Oues = aux Oies).

Remarques

Certains auteurs [3] invoquent un « appellatif anglo-saxon flod ou flodh », quelque peu différent. L’ancien anglais flōd a surtout le sens de « flot, flux, marée » (il correspond à l’anglais moderne flood), qui se justifie moins bien d’un point de vue toponymique.

On peut en dire autant de l’ancien norois flóð proposé par René Lepelley, qui lui aussi signifie surtout « flot, flux, marée » (comme l’islandais moderne flóð, le néerlandais vloed et l’anglais flood). En outre, on ne voit pas comment la voyelle de flóð (ni celle de flōd d’ailleurs) aurait pu être notée -fleth, -fletum aux 11e et 12e siècles. Enfin, le croisement avec flói, invoqué pour justifier le sens de « fleuve qui se jette dans la mer » [4] semble purement hypothétique, en d’autres termes une justification ad hoc d’une origine scandinave posée a priori.

Emplois en toponymie

Toponymes de la Manche contenant l'élément -fleur
  • Barfleur.
  • La Gerfleur, nom d'un petit cours d'eau côtier.
  • Morfleur, lieu-dit et ancien hameau dans les marais de Graignes. — Morfleur 1753/1785 [5], 2018 [6] (le premier élément semble bien représenter l'ancien anglais mōr « marais; lande », sans correspondant en scandinave).
Autres toponymes normands contenant l'élément -fleur
  • Crémanfleur.
  • Fiquefleur.
  • Harfleur.
  • Honfleur.
  • Vittefleur.

Sources

L'argumentation employée dans cette page est principalement issue de Dominique Fournier, Dictionnaire des noms de rues et noms de lieux de Honfleur, Éditions de la Lieutenance, Honfleur, 2006, p. 124.

Notes et références

  1. Margaret Gelling, Place-Names in the Landscape, Phoenix Press, London, 1984, p. 21-22.
  2. Dès le 13e siècle, -r final a eu tendance à disparaître dans la prononciation; cette caractéristique a été parfois conservée par la langue populaire, ainsi que dans certains dialectes.
  3. En particulier François de Beaurepaire, Les noms de communes et anciennes paroisses de la Seine-Maritime, Picard, Paris, 1979, p. 12 et 91; Les noms de communes et anciennes paroisses de la Manche, Picard, Paris, 1986, p. 46 et 74.
  4. René Lepelley, Dictionnaire étymologique des noms de communes de Normandie, Caen, Presses Universitaires de Caen / Condé-sur-Noireau, Éditions Charles Corlet, 1993, p. 58b.
  5. Carte de Cassini.
  6. Carte IGN au 1 : 25 000.