« Barbey d'Aurevilly intime » par François Coppée

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« Barbey d'Aurevilly intime » par François Coppée

En 1925, le jour même où le premier musée Barbey d'Aurevilly est inauguré à Saint-Sauveur-le-Vicomte, l'hebdomadaire Les Annales exhume un texte de l'écrivain François Coppée (1842-1908) dans lequel il se souvient de son ami Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889) [1] :

- « C'est de Valognes que sont datées presque toutes les Lettres à une amie. Elles nous révèlent un d'Aurevilly inconnu de ceux qui ne l'ont vu et jugé que superficiellement, dans l'attitude et avec le costume des personnages dessinés par Devéria et Tony Johannot, affectant l'indifférence du dandy ou le désenchantement d'un René en retard, atteint du fameux “mal du siècle”.

Dessin à la plume de François Coppée.

« Vous trouverez dans ces lettres un d'Aurevilly tout autre, très capable d'attendrissement, plein de bonhomie, préoccupé par un envoi de soldats de plomb qu'il destine au petit garçon d'un de ses amis, accablant sa correspondante de commissions de toutes sortes, mais comprenant combien elle lui est précieuse, la remerciant de son dévouement avec une touchante sensibilité et lui montrant naïvement un cœur d'excellent homme, pénétré de reconnaissance.

« Mais, au fait, c'est là le d'Aurevilly que j'ai connu et qui a vécu dans mon intimité.

« “Nous dînons, ce soir à l'hôtel Coppée”, écrit-il à Mlle Read, moitié par plaisir, moitié par grandiloquence et goût du magnifique.

« Inutile de dire que le logis que j'habite depuis trente-cinq ans n'a rien de commun avec un somptueux hôtel et que nos dîners du dimanche n'étaient nullement servis par des laquais poudrés. Ces dîners étaient tout de même un bon moment pour le vieux garçon, une halte dans sa vie de travail solitaire.

« Certes, il était arrivé très paré, selon la mode - c'était son innocente faiblesse - du temps où il avait été très beau. Cravache en main, le chapeau sur l'oreille, quelque dentelle à sa cravate, le pantalon bien tendu par les sous-pieds sur les bottes vernies, la redingote à la Gavarni, sanglée et marquant la finesse de la taille ; il n'avait pas abdiqué le “gant jaune” d'autrefois, l'ancien “lion” du perron de Tortoni, et il faisait son entrée avec des façons de grand seigneur et de premier rôle. Mais on se mettait à table et le brave homme reparaissait tout de suite.

« Il y avait là ma sœur aînée, Mlle Read, souvent un ou deux camarades des lettres, parfois mes gentilles nièces, et, pour cet auditoire sans prétention, l'éblouissant causeur déployait sa pyrotechnie verbale, allumait toutes les fusées, tous les “soleils”, toutes les chandelles romaines de sa conversation.

« L'on s'attardait au dessert, on ne se levait pas - habitude excellente - pour boire le café ; et Barbey d'Aurevilly redoublait alors de verve, s'amusait et nous amusait, nous criblait de mots, d'anecdotes et, en vrai gars normand qu'il était, demandait plusieurs fois des forces au flacon de cognac.

« Que tout cela est loin ! Mais c'est pour moi une grande douceur de penser que le vieux maître, après s'être enfermé, comme il le faisait chaque semaine, pendant plusieurs jours entièrement consacrés à la lecture et à la “copie”, a quelquefois trouvé, dans mon modeste intérieur, l'illusion d'une famille.

« L'illusion ! J'ai dit le mot. Elle fut la toute-puissante, la souveraine dans l'existence de Barbey d'Aurevilly.

« Pour cet homme de prodigieuse imagination, tout se transfigurait, les personnes comme les choses, les événements comme les spectacles. Pour ce poète, - car nul ne fut plus poète que ce prosateur - le moindre sentiment s'embellissait d'une couleur romanesque ; l'objet le plus insignifiant lui suggérait un beau rêve.

« J'acquis, un jour, une preuve singulière de la puissance de l'illusion chez ce dernier des romantiques.

« Accompagné d'un camarade, j'étais allé le chercher dans sa chambre unique et très prosaïquement meublée de la rue Rousselet, pour l'emmener dîner en ville. Nous le trouvâmes devant son armoire à glace, donnant un dernier coup d'œil à sa toilette, et, tout à coup, il me dit, avec un accent profond, où flottait de la rêverie : “J'aime cette glace, monsieur... Elle ressemble à un lac.”

« L'armoire était un meuble quelconque, en acajou plaqué, tel qu'on en trouve dans toutes les chambre d'hôtel garni.

« Nous étions sans doute atteints, mon compagnon et moi, par le détestable fléau du réalisme, car, derrière le dos de d'Aurevilly, nous échangeâmes un sourire.

« Eh bien ! toutes réflexions faites, je le déclare bien haut aujourd'hui, c'est nous qui avions tort. Oui, c'est nous qui manquions d'imagination, nous qui étions les bourgeois, les philistins, les “épiciers”, comme on disait en 1830 ; et le poète, c'était lui, l'admirable et heureux visionnaire, pour qui n'existait rien de médiocre, de laid et de trivial et qui, devant une glace de camelote, se transportait sur les ailes de la chimère, à Interlaken ou à Lugano.

« Mais je n'en finirais pas, si je m'attardais aux souvenirs qui me reviennent en foule en pensant à d'Aurevilly.

« J'ai voulu seulement ici déplorer, une fois, l'injuste pénombre qui voile à demi l'œuvre imposante d'un écrivain du plus haut talent, et rappeler aussi quelle fière dignité, quelle hautaine attitude conserva toujours ce gentilhomme pauvre, ce dandy dans la gêne, qui, jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans, a vaillamment gagné sa vie à la pointe de la plume et qui m'a dit, en une heure de confidence, ce mot qui est vraiment signé de son parafe : - “J'ai connu de mauvais jour, monsieur, mais je n'ai jamais quitté mon gant blanc. »

Notes et références

  1. François Coppée, « Barbey d'Aurevilly intime », Les Annales, n° 2192, 28 juin 1925.